Santé

«Au sujet de l'euthanasie, je m'interroge: est-ce réellement nécessaire d'en arriver là?»

Temps de lecture : 5 min

Cette semaine, Mardi Noir conseille Tamara, qui, à la suite de l'euthanasie accordée à Shanti De Corte, une jeune Belge de 23 ans atteinte de dépression et d'angoisse, se pose des questions sur l'éthique de cette pratique.

Ce qui nous met si mal à l'aise dans l'euthanasie pour raisons psychiques insurmontables, c'est que cette mort ne relève pas du passage à l'acte. | Gadiel Lazcano via Unsplash
Ce qui nous met si mal à l'aise dans l'euthanasie pour raisons psychiques insurmontables, c'est que cette mort ne relève pas du passage à l'acte. | Gadiel Lazcano via Unsplash

Chaque jeudi, dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, répond aux questions que vous lui posez. Quelles que soient vos interrogations, dans votre rapport aux autres, au monde ou à vous-même, écrivez à [email protected], tous vos mails seront lus.

Chère Mardi Noir,

Serait-il possible d'avoir une réflexion sur l'euthanasie et la santé mentale, ce qu'il en est d'un point de vue éthique? Est-ce réellement nécessaire d'en arriver là?

Tamara

Chère Tamara,

Votre question fait suite à l'euthanasie accordée à Shanti De Corte, cette jeune femme belge de 23 ans qui souffrait de dépression et d'angoisse, syndrome largement amplifié quand elle a été témoin d'un attentat à l'aéroport de Bruxelles en 2016. Par souci éthique et respect pour sa famille, je ne commenterai pas directement cette décision. Seulement, on ne peut pas nier que cette situation a fortement ému nombre d'entre nous, révélant ainsi notre rapport moral à la douleur d'exister et à la mort.

La question est très délicate. Souvenons-nous de l'émoi suscité par le débranchement des machines qui maintenaient en vie Vincent Lambert. Pas une euthanasie, des années d'état végétatif, et pourtant, au-delà de ses parents, nombreux sont ceux qui se sont insurgés contre sa mort, pour des raisons religieuses. Certains diraient que ça n'a rien à voir, qu'on ne peut pas comparer la vie de quelqu'un qui n'est presque plus en vie et celle d'une jeune femme qui est en dépression.

Pourtant, je me demande si ce n'est pas le même mécanisme d'épouvante, fortement imprimé par nos cultures, qui est à l'œuvre. Pourquoi jugeons-nous qu'une mort corporelle certaine prime sur une mort psychique, qui semble tout aussi certaine pour la personne intéressée? La question étant également: sont-ils encore vivants? Question qui paraît transgressive, mais qui me semble fondamentale pour saisir, un tout petit peu, ce qui peut se passer dans la tête de quelqu'un qui a décidé d'en finir.

Si nous sommes nombreux à avoir déjà envisagé cette solution pour mettre fin à des souffrances [...], nous sommes beaucoup moins à nous être renseignés sur le meilleur moyen d'y parvenir.

Dans une conférence de 1972, Lacan affirme: «La mort… est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir, bien sûr. Ça vous soutient! Si vous n'y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez? Si on n'était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira… est-ce que vous pourriez supporter cette histoire? Néanmoins, ce n'est qu'un acte de foi. Le comble du comble, c'est que vous n'en êtes pas sûr! Pourquoi il n'y en aurait pas un ou une qui vivrait jusqu'à 150 ans?»

Quand la mort est déjà là, bien installée, quoi de plus insupportable que d'attendre qu'elle accomplisse son œuvre? Est-ce que l'individu n'en serait pas même à douter que la mort va bel et bien arriver? Ainsi, le suicide s'offre comme solution radicale pour échapper à ce doute insurmontable. Comment continuer de vivre en étant déjà mort? La discordance devient torture. La mort est tellement installée que la personne n'a même pas la force de s'achever. Et c'est ainsi qu'on observe souvent que l'acte suicidaire est rendu possible dans un moment extrêmement vivant. La personne a l'air bien, heureuse, a des projets, elle a suffisamment d'énergie pour accomplir son forfait.

La question de fond est donc celle du suicide. Freud le qualifiait d'énigme, puisqu'il va à l'encontre de toutes les logiques d'autoconservation humaine. Pourtant, dans un effort de compréhension, il avance l'hypothèse d'une déliaison, d'une motion sadique qui se retourne contre l'individu. Une sorte de meurtre d'objet interne. C'est-à-dire qu'il est quasiment impossible de penser que le sujet se tue lui-même, ce serait plutôt un autre qui tue, un meurtre, donc. Toujours très religieux comme façon de penser, puisque c'est bien pour ça que le suicide est si mal vu par le christianisme: il est considéré comme un meurtre.

Ce qui nous met si mal à l'aise dans l'euthanasie pour raisons psychiques insurmontables, c'est que cette mort ne relève pas du passage à l'acte. On est très loin d'un moment fugace, de quelqu'un qui se jette de sa fenêtre ou sous un train. C'est un suicide prémédité, comme il en existe déjà beaucoup. À ce compte-là, il relève d'un acte qui semble réfléchi, anticipé. C'est impensable, ineffable pour la plupart d'entre nous. Il y a un gap monstrueux entre la pensée suicidaire et l'action. Si nous sommes nombreux à avoir déjà envisagé cette solution pour mettre fin à des souffrances, ou ne serait-ce que pour se rassurer, en mode «pas de panique», il y aura bien une porte de sortie, nous sommes beaucoup moins à avoir planifié, à nous être renseignés sur le meilleur moyen d'y parvenir.

Pour tout vous dire, quand j'ai lu la nouvelle de la mort de Shanti De Corte, j'ai pleuré. De la même manière que j'avais pleuré il y a quelques années sur cet homme belge qui avait fait ce choix aussi. Mes pleurs me concernent. Certainement parce que j'ai vécu le suicide de ma marraine de façon traumatique. Je ne parviens pas à envisager que tout n'a pas été mis en œuvre pour les sauver. Vous voyez les restes religieux dans ce que j'énonce? Sauver quelqu'un de sa douleur d'exister couplé à une fureur de guérir.

Mais ici, est-il question de suicide? C'est comme si la loi belge avait abdiqué face à l'insistance de certains patients. Je crois que c'est ça qui nous choque. Les médecins sont là pour guérir, pas pour tuer. Pourtant, par l'acte d'euthanasie, ils activent eux-mêmes le baisser de rideau.

Alors, n'est-ce pas le protocole qui est le plus à critiquer? Car on peut entendre qu'un individu veuille en finir. En Suisse, ils ont recours au suicide assisté. Peut-être que pour certains éthiciens, cela ne change rien au débat. D'un point de vue psychanalytique, je trouve que cela change tout. La personne n'est pas tuée par un médecin. Le médecin lui fournit de quoi le faire, sans souffrir. C'est bien l'individu qui fait son geste, le dernier. Et c'est loin d'être un détail logistique.

Ma position reste optimiste face à ces nouveaux dispositifs. Rappelons qu'ils n'existent pas encore en France, mais on peut supposer que cela viendra, il faudra d'une manière ou d'une autre faire avec, c'est-à-dire se garder aussi l'alternative de faire sans. Je pars du principe que le sujet est responsable face à ce que proposent les lois et la médecine. Et je ne crois pas que la médecine supplantera les suicides «artisanaux». Mais on peut aussi faire le pari malheureux qu'il y aura des dérives, que certains médecins informeront les patients de cette possibilité de mourir.

Elle est là, la hantise: que la mort deviennent la guérison ultime du mal-être face à des personnes en mal d'exister, qui opposent à la médecine toute possibilité de continuer. Parce qu'au fond, quand on travaille dans le soin psychique, on sait que certains tournent autour de cette idée de mourir toute leur vie sans jamais franchir le pas. Parfois, c'est lourd à entendre et à supporter. Pourtant, c'est l'essence du boulot de psy: encaisser ce qui échappe à notre bon sens. Est-ce à nous de répondre plus radicalement que le patient lui-même? Doit-on lui faire l'offre de la mort? Voilà ma crainte: qu'un soignant mette en tête une action suicidaire à une personne qui n'en aurait eu que l'idée.

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