Santé

«Est-ce ok de ne pas aimer sa propre mère?»

Temps de lecture : 3 min

Cette semaine, Mardi Noir conseille Salomé, qui ne regrette pas d'avoir pris ses distances avec celle qui l'a mise au monde.

Une mère n'est pas un assouplissant. Et je trouve dommage de nous faire croire le contraire. | Will Francis via Unsplash
Une mère n'est pas un assouplissant. Et je trouve dommage de nous faire croire le contraire. | Will Francis via Unsplash

Chaque jeudi, dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, répond aux questions que vous lui posez. Quelles que soient vos interrogations, dans votre rapport aux autres, au monde ou à vous-même, écrivez à [email protected], tous vos mails seront lus.

Chère Mardi Noir,

Depuis un an, je ne parle plus à ma mère. Après des années à essayer de m'adapter à son comportement (que j'estime être toxique), j'ai enfin décidé de couper les ponts. J'ai réalisé que ça ne m'affectait pas plus que ça; au contraire, j'en ai été soulagée. Je crois que je n'éprouve pas d'amour envers elle, seulement de l'empathie. Est-ce ok de ne pas aimer sa propre mère? Comment faire pour que mes proches l'acceptent?


Salomé

Chère Salomé,

Je ne sais pas quel âge vous avez, mais pour ma part, je me souviens avoir grandi dans une ambiance culturelle saupoudrée de «il n'y a rien de plus doux qu'une maman», affirmation angoissante et totalement fausse. Même dans les foyers où ça se passe à peu près bien, dire d'une mère qu'elle est douce c'est a minima avoir de la m**** dans les yeux.

Ou alors c'était une façon insidieuse et perverse de rappeler aux mères d'avoir une ou deux minutes de douceur dans la journée pour se conformer à ce slogan tiré d'une publicité Soupline, si ma mémoire ne me joue pas des tours. Oui, un assouplissant est doux, c'est ce qu'on lui demande. Une mère n'est pas un assouplissant. Et je trouve dommage de nous faire croire le contraire.

Pire, j'imagine des enfants devant la télé, avec une mère très loin de la tendresse incarnée, regarder l'écran et se demander pourquoi diable leur mère est-elle si bizarre, méchante, absente. Où est papa d'ailleurs? Il picole, il est parti, il est mort, il a refait sa vie, il cogne, il regarde dans le vide.

Autre phrase souvent entendue durant ma vie: «Une maman, c'est précieux, on n'en a qu'une». Phrase aussi creuse qu'idiote. Déjà certains ont deux mamans (bon courage à eux! Ça va, je rigole). Mais surtout quelle culpabilité sur le dos de tout le monde! Les mères s'imaginent être essentielles –elles le sont mais du calme, il est possible de doser. Et les enfants, qu'ils soient petits ou adultes, traînent ce boulet maternel comme un fardeau. Tant et si bien que nous cherchons encore à satisfaire maman à des âges indécents, sous peine d'un courroux culturel et individuel.

Nos enfants réclament leur grands-parents, nous n'allons quand même pas les priver de leur grand-mère? Quelle horreur! À ce propos, il y a un épisode récent du podcast Transfert que je conseille fortement.

Pas de recette miracle

Ma mère m'a dit un jour (oui je lui parle encore, c'est mon choix, croyez bien que ça a été longuement analysé, trituré, décortiqué) cette phrase pleine de bon sens: «On est un peu con quand on est l'enfant de quelqu'un (même adulte), on se dit spontanément qu'on peut avoir confiance, alors que non, pas forcément.»

J'ai grandi avec une mère qui parlait très peu à sa propre mère. Ma mère, à son propos, disait: «Ce n'est pas ma mère, c'est une dame de ma famille et je fais le minimum pour m'en occuper.» Ça rejoint un peu l'empathie que vous évoquiez. Pas d'amour mais une conscience que ça tourne pas rond. Ma mère n'a pas totalement coupé les ponts, pour ses propres raisons, mais ça aurait pu.

Nous faisons ce que nous pouvons avec ceux qui nous entourent et que nous n'avons pas choisis. Pour revenir à la phrase que je citais plus haut, même ceux que nous ne choisissons pas peuvent devenir l'objet d'un choix: j'ai aussi choisi d'aimer mes parents en étant adulte, mais j'ai pesé le pour et le contre, ça n'a pas été sans mal, sans moments mouvementés, sans cris, sans pleurs. Seulement, quelque chose était jouable.

Quand on estime que ce n'est plus possible, on coupe. D'après ce que vous m'écrivez, vous l'avez posé comme un acte. Les choix que nous faisons ont toujours une part forcée, il y a des inconvénients, dans votre cas, il semble que ce soit difficilement acceptable en société.

Je n'ai pas de recette miracle à vous proposer pour que vos proches comprennent votre décision. Si ce sont des frères et sœurs qui continuent de voir votre mère, je comprends que la situation soit délicate, c'est une position d'équilibriste qu'il va sans doute falloir travailler ailleurs que dans une réponse sur Slate.

Pour ce qui est des amis, du conjoint ou de la conjointe, du qu'en dira-t-on, qu'ils aillent déjeuner avec leur mère, puisqu'apparemment on n'en a qu'une et qu'elle est si précieuse! Plus sérieusement, discutez-en, tentez de faire comprendre que ce lien est profondément subjectif et qu'il ne peut se soumettre à des lieux communs.

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