Santé

«Mon amie ne sort qu'avec des hommes violents et elle se sent coupable. Comment l'aider?»

Temps de lecture : 5 min

Cette semaine, Mardi Noir conseille Marie, dont une amie n'a eu que des relations amoureuses destructrices et violentes, et qui aimerait l'aider à sortir de ce schéma.

On ne devrait jamais condamner une femme qui est frappée. L'attitude blâmable est du côté des hommes qui font subir cela. | Külli Kittus via Unsplash
On ne devrait jamais condamner une femme qui est frappée. L'attitude blâmable est du côté des hommes qui font subir cela. | Külli Kittus via Unsplash

Chaque jeudi, dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, répond aux questions que vous lui posez. Quelles que soient vos interrogations, dans votre rapport aux autres, au monde ou à vous-même, écrivez à [email protected], tous vos mails seront lus.

Chère Mardi Noir,

Une copine a eu trois relations longues, qui se sont toutes finies par des violences physiques de la part de ses mecs. Certains de nos amis lui ont dit des horreurs, du genre: «Faut croire que tu les attires», ou «Change de type de mec» (alors que les trois étaient assez différents en apparence).

Comment l'aider à ne pas se sentir responsable? Quels conseils lui donner pour la suite?

Marie

[Avant d'entamer ma réponse, qui comporte des éléments subversifs et sujets à polémique, je tiens à préciser quelques points: si votre amie est en danger, des numéros existent (le 3919, service spécialisé dans les violences faites aux femmes; le 116 006, Association du réseau France Victimes), des associations aussi (une bonne partie d'entre elles sont recensées ici), des techniques singulières également. Je pense notamment à cette femme immigrée, sans papiers ni ressources, qui, avec l'aide d'une psy de quartier, a mimé une crise psychotique en pleine rue pour être arrêtée et hospitalisée, afin d'être évacuée rapidement de son appartement dans lequel elle était prise au piège par son mari ultraviolent et être enfin mise à l'abri.

La précarité et le désespoir sont des freins évidents pour s'extirper de ces situations. La justice ne va pas au bout des mesures de protection, nous en avons des preuves trop fréquentes. Ce sont de vrais problèmes, réels, qui on l'espère évolueront dans le bon sens à l'avenir. En attendant, il est bon d'en tenir compte quand on démarre une relation et qu'on a le choix de s'y engouffrer ou non.]

Chère Marie,

La question que vous me posez est très délicate. Bien sûr que votre amie n'est pas coupable des coups qu'elle a reçus, on ne devrait pas condamner quelqu'un qui est frappé. L'attitude blâmable est du côté des hommes qui lui ont fait subir cela.

En revanche, dire qu'elle n'est pas responsable, c'est lui retirer la possibilité d'analyser la situation. D'après ce que vous me dites, cela fait trois fois que le schéma se répète. Elle n'est évidemment pas responsable de ce que ces hommes lui ont fait, elle n'a pas à répondre de leurs actes, mais elle peut saisir ce qui l'a conduite à se retrouver trois fois dans cette même situation, à savoir être violentée au sein du foyer.

C'est peut-être un hasard, mais c'est peut-être aussi une tendance inconsciente à choisir des partenaires prêts à en découdre. Je sais que cette proposition est sujette à controverse. Pourtant, je peux en témoigner, par ma propre expérience et celle de beaucoup d'autres.

Prenons un peu de hauteur, dans un premier temps. Observons la culture dans laquelle nous avons baigné et baignons encore à plein d'égards. Le baiser entre Han Solo et la princesse Leia dans Star Wars en est un exemple paradigmatique: elle se refuse à lui à de nombreuses reprises puis, acculée, elle succombe et semble même le remercier de lui avoir indiqué le plaisir qu'elle allait y prendre.

J'ai grandi avec ces représentations, elles ont gouverné mon désir et mon plaisir durant plusieurs années. Et ne nous cachons pas la vérité, il y avait dans ces jeux de dupes, une réelle excitation, un frisson, qui, s'il ne débordait pas, semblait indiquer: oui, je suis une vraie femme, car je suis l'objet du désir de cet homme. Malgré mes rebuffades, il ne se laisse pas démonter, ce brave chevalier qui finira par me domestiquer. Sauf que, jeux de mains, jeux de vilains.

Ce que j'essaie d'indiquer ici, c'est qu'il peut y avoir une tendance inconsciente à se positionner comme objet de l'autre et que dans un premier temps, on peut même y trouver du plaisir. Jusqu'à ce que ça vacille. On peut même avoir honte d'y trouver du plaisir, se dire qu'on est masochiste et qu'on récolte que ce qu'on mérite. Là, nous sommes d'accord, il n'y a plus de notion de plaisir.

Un goût de passion
et de destruction

Une amie proche me confiait qu'elle n'arrivait plus à être en couple ces dernières années. Même si rien n'est jamais figé, elle a pour le moment compris qu'elle était attirée par des mecs machos, rabaissants, des hommes avec lesquels elle était toujours en guerre tout en fantasmant tout bas qu'ils l'emportent avant de livrer leur prochaine bataille. Les hommes avec qui elle envisage l'amour sont des hommes qui la mettent en danger.

Elle s'y est confrontée. Le jeu –qui n'en était pas un pour elle à l'époque, c'était très sérieux–, ou disons la rencontre, l'accord des corps, les débuts, avaient un goût de passion, de destruction, qu'elle croyait encadrée, contrôlée, avant que ça ne finisse mal. Accepter d'un homme qu'il vous empêche de travailler, qu'il régule vos sorties avec vos amis, qu'il traque vos faits et gestes, c'est déjà donner la possibilité d'être maltraitée. Quand bien même c'est dit avec un vernis de tendresse et des fleurs dans les mains.

Peu importe la classe sociale, la taille, les études, la façon de s'habiller: la violence est une donnée universelle.

Dans son dernier livre Cher connard, Virginie Despentes utilise cette formule choc: «Je n'ai jamais eu envie de mourir, mais j'ai aimé les drogues dures, les hommes violents et la vitesse. On m'aura beaucoup plus sermonnée sur les drogues dures que sur les hommes.»

Je la comprends. J'ai moi-même fait du scooter sans casque, bourrée, sur la côte basque, durant mon adolescence. Chaque année, des jeunes meurent sur les routes dans ces conditions. Ça n'empêche pas les prochains de recommencer. J'ai aussi aimé ce goût d'absolu d'être l'objet d'un homme, ce sentiment grisant de lui appartenir, à la vie à la mort et heureusement pour moi, ça ne s'est pas trop mal fini.

Un beau jour arrive où on refuse de boire avant de prendre le volant et où on met un casque. Un beau jour arrive où on se détourne des hommes violents. Au premier «Tu es un peu grasse du bide, tu devrais faire un régime», on prend la poudre d'escampette.

Évidemment qu'un «Change de type de mecs» est réducteur et n'aide en rien la personne à qui on le dit, quand on n'a pas mis le doigt sur le trait particulier qui nous attirait. Peu importe la classe sociale, la taille, les études, la façon de s'habiller: la violence est une donnée universelle.

Je conseillerais donc déjà de reprendre ses esprits, d'intégrer ce qui s'est produit, d'en parler à un professionnel, de lire sur le sujet, d'interroger ce que signifie le couple pour elle, l'amour, la séduction. Peut-être (mais pas forcément), y a-t-il des éléments dans son passé qui sont à analyser, pas nécessairement des violences (même si ça peut être le cas), mais ne serait-ce que sa place au sein de sa famille. Non pas pour trouver d'autres coupables (sauf s'ils le sont, au regard de la loi) mais pour parler, tout simplement. Pour tenter de piger ce qu'on fabrique dans ce grand bazar qu'est la vie et se donner de la force.

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