Santé

«Quelle est la différence entre la jouissance et l'angoisse?»

Temps de lecture : 3 min

Cette semaine, Mardi Noir conseille Hélène, une femme mariée attirée par un autre homme, qui ressent à la fois de l'excitation et de l'angoisse.

En amont de l'angoisse, c'est-à-dire là où elle prend sa source, se situe le désir. Et en aval de l'angoisse, là où elle se déverse, la jouissance. | Timothy Eberly via Unsplash
En amont de l'angoisse, c'est-à-dire là où elle prend sa source, se situe le désir. Et en aval de l'angoisse, là où elle se déverse, la jouissance. | Timothy Eberly via Unsplash

Chaque jeudi, dans Ça tourne pas rond, Mardi Noir, psychologue et psychanalyste, répond aux questions que vous lui posez. Quelles que soient vos interrogations, dans votre rapport aux autres, au monde ou à vous-même, écrivez à [email protected], tous vos mails seront lus.

Et chaque mardi, retrouvez le podcast sur Slate Audio.

Chère Mardi Noir,

Voici une question qui me traverse: quelle est la différence entre la jouissance et l'angoisse? Je traverse actuellement une période particulière avec beaucoup de remise en question sur les choix effectués ou les choix à effectuer. En ce moment, je ressens corporellement une attirance forte pour un homme. Étant mariée, je suis à la fois très excitée par cette sensation et à la fois dans l'angoisse! D'où ma question! Ces deux sensations semblent tellement proches!

Merci pour ton éclairage.

Hélène

Chère Hélène,

Quelle question! Elle fait écho à une autre à laquelle je n'ai pas encore répondu et qui se résume ainsi: «Quelle place pour les références à la théorie psychanalytique dans la cure?» Je traiterais cette dernière plutôt sous la forme du podcast mais je vais en dire deux mots ici en vous répondant.

Votre interrogation est théorique. Elle manie les concepts, vous ne donnez que peu d'éléments sur le pourquoi du comment cette question émerge et pourtant, il est possible que l'éclairage théorique vous soulage un peu. Je me souviens de ce jour où j'ai lu que derrière l'angoisse, en amont, c'est-à-dire là où elle prend sa source, se situe le désir. Et qu'en aval de l'angoisse, là où elle se déverse si je puis dire, se situe la jouissance. Rappel pour les lecteurs: ici, la jouissance n'est pas du tout le plaisir mais une chose qui s'impose à vous, ça ne vous satisfait pas, vous avez plutôt la sensation de satisfaire à un ordre qui vous est donné et qui est illimité, illimité par le langage, par les mots. Pour le dire trivialement: ça part en couille.

L'angoisse, alors, se situerait dans cet espace entre désir et jouissance. Elle s'acoquine de la jouissance alors que pour se soulager, il faudrait qu'elle se contente du désir. D'ailleurs, l'angoisse est souvent tellement massive, éruptive qu'elle donne à l'individu qui la subit l'idée que cette angoisse est autonome, qu'elle est juste ça, un profond désagrément, qu'il faut juste attendre qu'elle passe; sauf que parfois ou au bout de quelques années à la laisser nous coloniser, elle ne passe pas.

Ça a été mon cas d'ailleurs, comme si l'angoisse s'énervait contre moi que je ne lui trouve pas une porte de sortie plus rapide et plus signifiante. J'attendais. Elle revenait. J'attendais de nouveau. Là, on peut dire que la jouissance de cette angoisse s'installe. Elle revenait et ne partait plus. Seulement quelques heures de la journée pour me laisser respirer, manger un petit quelque chose et dormir quelques heures. À ce niveau-là, et comme le suicide ne faisait pas partie de mon projet de vie, j'ai lu sur cette angoisse et j'ai découvert cette histoire de désir. Comme quoi il serait en amont de cette angoisse. J'ai d'abord pris cette découverte comme un affront: comment oser rapprocher deux termes si antinomiques dans leur représentation? Où peut bien se cacher ce désir dans l'immensité opaque de cette angoisse?

À l'origine du désir, il y a un certain manque. Celui qui nous manque dans l'angoisse et nous donne l'impression d'être dans cette impasse à double entrée.

Allez, reprenons un peu de définition lacanienne de l'angoisse. Pour Lacan, l'angoisse c'est le manque du manque. Elle n'est pas facile, celle-là, à conceptualiser. L'angoisse c'est le trop-plein, un trop-plein quasi indicible. Le nombre de fois où je ne pouvais en dire plus que cette phrase: «J'angoisse»... Lâcher le morceau semble impossible. On fait corps avec elle, c'est à la fois éprouvant, inadmissible, éreintant et pourtant, c'est quand –avec l'aide de ma psy– j'ai pu tenter d'expliquer l'inexplicable que l'angoisse a pu desserrer un peu sa main.

Je me suis obligée à chercher, même dans l'anodin, ce qui avait pu provoquer l'angoisse à ce moment précis. Ne pas me satisfaire de l'explication «je suis angoissée parce que la situation est angoissante». Je partais comme une exploratrice à la recherche de minuscules indices. Ils n'étaient d'ailleurs pas forcément la cause de cette angoisse mais cela m'a permis de renouer avec le désir de chercher, avec le désir de ne pas trouver, avec le désir de désirer en somme.

Parce qu'à l'origine du désir, il y a un certain manque. Celui qui nous manque dans l'angoisse et nous donne l'impression d'être dans cette impasse à double entrée: celle de l'angoisse et de la jouissance. Rappelons aussi que les mots ne disent jamais tout, qu'ils portent en eux ce manque à dire; l'angoissé le sait bien, c'est peut-être aussi pour ça qu'il s'accroche à l'angoisse comme un forcené, parce qu'il y décèle peut-être ce qui ne peut pas se dire tout entière: la vérité de son être.

Or cette vérité a un coût massif et pour éviter d'y laisser toute sa peau, arrive le moment où on consent à céder à la jouissance et à l'angoisse une part de désir. Et c'est souvent par la parole et par l'écoute que se dessine la trajectoire de ce satané désir.

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