Politique

Emmanuel Macron, un président sans ressort narratif

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #51] Celui qui prétendait réduire le hiatus entre l'exercice de l'État et la mise en récit de la politique semble aujourd'hui incapable de rebondir.

«Lisez», exhortait Emmanuel Macron dans son discours du 16 mars 2020. | Ludovic Marin / AFP
«Lisez», exhortait Emmanuel Macron dans son discours du 16 mars 2020. | Ludovic Marin / AFP

Où est passé le président narrateur? Celui qui pendant cinq ans a fait du récit un attribut essentiel de la fonction présidentielle, allant jusqu'à théoriser une sorte de pouvoir du romanesque sur les esprits, semble depuis sa réélection en panne d'inspiration. Aucune ligne narrative ne se dessine qui permettrait de dégager un dessein pour le pays, un espoir ou un horizon d'attente pour des Français confrontés aux effets déstabilisateurs de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine.

Soudain le narrateur est apparu sans ressort narratif, envahi par une sorte d'ennui de fin de série. Jusqu'au dernier moment, le showrunner de l'Élysée a hésité sur le choix des interprètes, de la principale jusqu'aux seconds rôles, avant de se résigner à reconduire le casting de la saison précédente. Quant à donner un sens à cette campagne des législatives, le président et son parti semblent y avoir renoncé, incapables de rivaliser avec le récit alternatif de la gauche rassemblée.

Dans son entretien à la presse régionale, le président s'est trouvé contraint d'évoquer le scénario d'une défaite de son parti aux scrutins des 12 et 19 juin, en se réservant le droit de choisir le nom de son Premier ministre; cela n'a eu d'autre effet que de renforcer cette hypothèse et de donner du crédit au scénario d'un retournement de la présidentielle par les législatives. Un scénario qui semble avoir la faveur des Français, puisqu'au soir de sa victoire à l'élection présidentielle, 63% des personnes interrogées souhaitaient qu'Emmanuel Macron «ne dispose pas d'une majorité et soit contraint à une cohabitation».

L'ironie du retournement

Élire un président pour lui retirer aussitôt les moyens d'appliquer sa politique: voilà un choix paradoxal qui déjouerait la logique de la Ve République, une logique jamais démentie depuis 1962 et renforcée par l'inversion du calendrier électoral. République dysfonctionnelle dans laquelle l'élection du président au suffrage universel ne suffit plus à assurer sa légitimité.

Les raisons politiques ne manquent pas à ce discrédit, qui n'atteint pas seulement le personnel politique, mais les institutions, et ne s'exprime pas uniquement dans le résultat des élections, mais dans l'élection elle-même. La légitimité de cette dernière s'est affaiblie depuis le référendum de 2005, grevée par le choix contraint du deuxième tour face à l'extrême droite et l'abstention qui n'a depuis cessé de croître.

De récit et de littérature, il a été beaucoup question pendant tout son quinquennat. La crise du Covid lui en a fourni l'occasion.

Si, au soir du 19 juin, le choix des électeurs se portait sur les candidats de la Nupes, gageons qu'il serait inspiré tout autant par les 650 mesures du programme que par une logique de rupture autant politique que narrative, une prime au récit alternatif plus encore qu'à la simple alternance. Et un retournement qui ne manquerait pas d'ironie après le renversement du calendrier électoral. Un retournement du renversement, en quelque sorte…

Emmanuel Macron en faisait le constat lucide un an après son élection dans l'entretien qu'il avait accordé à la NRF en mai 2018: «Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas: l'exercice du pouvoir et l'incarnation du pays. Ces deux dimensions entrent en tension lorsqu'il n'y a pas une histoire, un drame, le sentiment pour la société d'une destinée qui se joue. Les Français sont malheureux quand la politique se réduit à la technique, voire devient politicarde. Ils aiment qu'il y ait une histoire.»

Emmanuel Macron prétendait réduire ce hiatus entre l'exercice de l'État et la mise en récit de la politique, entre le chef d'État et le narrateur. Pendant tout son quinquennat, il s'est révélé le digne représentant de cette classe politique que la regrettée Joan Didion définissait comme «a narrative-shaping political class», une classe politique spécialisée dans la mise en forme narrative de la réalité. De récit et de littérature, il a été beaucoup question pendant tout son quinquennat. La crise du Covid lui en a fourni l'occasion.

Lecture, anti-virus

«Lisez», exhortait Emmanuel Macron dans son discours du 16 mars 2020, au cours duquel il décrétait le confinement de la population et appelait à une mobilisation générale contre le virus. «Retrouvez ce sens de l'essentiel. La culture, l'éducation, le sens des choses est important.» Puis, quelques lignes plus bas: «Nous sommes en guerre. Nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre nation. Mais l'ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale.»

Déjà en 2017, dans un long entretien accordé au Point, il avait expliqué combien le livre et la lecture sont importants dans la conduite des affaires. «Quand on oublie de lire, on se trompe. […] On perd le rapport au sens, à l'intemporel.»

De toutes parts retentit un appel au récit, aussi vague qu'instrumental: distraire, enseigner, faire sens, créer du lien, voire cimenter la nation!

En quoi la lecture pouvait-elle aider à combattre le virus? Cette injonction à lire avait de quoi surprendre. Elle s'inscrivait pourtant dans le droit fil d'une conception qu'on pourrait dire régalienne de la littérature. Le Premier ministre n'avait-il pas déclaré dans son discours de politique générale, sans doute sous la dictée du président: «Nous voulons rester, redevenir peut-être, une nation de lecteurs [...]. Lire rend libre. Plus encore que sous les ors de ses palais, la République vit dans ses bibliothèques.»

À chaque crise, c'est la même équivoque qui refait surface. Après la stupeur initiale, les enjeux narratifs réapparaissent. Comment imaginer l'avenir? Quel visage aura le monde d'après? Et surtout: qui va avoir la main sur le récit de ce qui s'est passé? De toutes parts retentit un appel au récit, aussi vague qu'instrumental: distraire, enseigner, faire sens, créer du lien, voire cimenter la nation! Certains allèrent jusqu'à proposer de créer un «commissariat à l'énergie culturelle».

On fit circuler des pétitions pour la réouverture des librairies comme s'il s'agissait de lits d'hôpitaux. On pressa les écrivains de rédiger leur journal intime du confinement. On dressa des listes d'auteurs à lire pendant la pandémie. Boccace, Diderot, Defoe, Chateaubriand, cantonnés jusque-là aux programmes scolaires et universitaires, retrouvèrent la faveur du grand public. Leurs récits relatant des épidémies, leurs drames et leurs douleurs relativisaient les nôtres, pensait-on. Ils furent les icônes du confinement, créditées d'une sagesse immémoriale face à l'effondrement de tous les récits.

Trois piliers

La Peste de Camus fut le best-seller et le bréviaire de la pandémie. Kafka et Beckett en furent les grammairiens. Face au soupçon qui ruinait le crédit des gouvernants, au complotisme qui se répandait sur les réseaux sociaux, la littérature, le récit, la narration sont apparus comme des valeurs refuges, formant l'étalon-or capable de remplacer la monnaie de singe des rumeurs et des discours officiels.

À cette occasion, le président mit en œuvre une véritable politique du récit, articulée autour d'une triple fonction: exemplarité, légitimation, héroïsation.

Chaque crise est pour Macron l'occasion de hisser son personnage à hauteur de ce destin qu'il ne cesse d'invoquer.

Exemplarité. Dans son allocution aux représentants des milieux de la culture, le président a donné en exemple le vieux Robinson Crusoé: «Il y a dans l'enseignement de Robinson quelque chose de ce qu'on vit. Robinson, quand le naufrage est là, il ne se prend pas les mains dans la tête en essayant de faire une grande théorie du naufrage […]. Il prend d'abord du jambon et du fromage, mais il a en lui cette capacité à réinventer une histoire unique.»

Le président a incité le monde de la culture à suivre son exemple et à «aller dans la cale chercher ce qui va lui permettre de survivre: du fromage, du jambon… des choses très concrètes… et accessoirement de trouver en soi cette capacité à réinventer une histoire unique».

Légitimation. L'État ayant perdu beaucoup de ses prérogatives, l'homme politique trouve sa légitimité moins dans l'exercice de ses responsabilités que dans sa capacité à raconter et à contrôler le récit dominant. Mettre le romanesque au cœur de l'aventure politique, ce n'est pas seulement se méprendre sur l'expérience littéraire, inassignable à toute fin politique, mais c'est surtout méconnaître la vraie responsabilité de la politique qui a failli face à la pandémie dans l'organisation de la logistique des masques, des tests, des ventilateurs…

Héroïsation. Chaque crise est pour Macron l'occasion de hisser son personnage à hauteur de ce destin qu'il ne cesse d'invoquer, car «on est toujours l'instrument de quelque chose qui vous dépasse». Et comment le faire sans tenter d'héroïser une fonction présidentielle qui, tout en restant confiscatoire et abusive dans le périmètre restreint de ses attributions et tyrannique sur les hommes, a perdu tout pouvoir sur les choses?

Ce jeu de passe-passe, qui consiste à substituer le destin romanesque du président à l'exercice de l'État, a contribué à donner à la parole présidentielle ce caractère décalé, surjoué, qui a privé son langage de tout crédit. Avec le recul, certaines de ses déclarations paraissent bien légères dans le contexte de la guerre en Ukraine et produisent un effet Larsen assourdissant: «Avec un homme comme Vladimir Poutine, l'art, la musique, la littérature, l'histoire ont une résonance forte. Je l'ai constaté à Versailles récemment à travers la figure de Pierre le Grand.»

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