Politique

Les présidents de la Ve République sont-ils voués à rétrécir?

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #47] Si Emmanuel Macron est sorti vainqueur de l'élection présidentielle, il en est surtout sorti rétréci, et s'inscrit dans la longue lignée des présidents qui se recroquevillent dans la coquille désormais trop grande de la Ve République.

Le président français Emmanuel Macron quitte l'isoloir lors du second tour de l'élection présidentielle française, dans un bureau de vote du Touquet, dans le nord de la France, le 24 avril 2022. | Gonzalo Fuentes / Pool / AFP
Le président français Emmanuel Macron quitte l'isoloir lors du second tour de l'élection présidentielle française, dans un bureau de vote du Touquet, dans le nord de la France, le 24 avril 2022. | Gonzalo Fuentes / Pool / AFP

Qu'il semblait loin ce soir de mai 2017, lorsque tout juste élu à la présidence de la République, Emmanuel Macron était apparu seul, marchant d'un pas lent dans la nuit jusqu'à la pyramide du Louvre au son de L'Ode à la joie, l'hymne de l'Union européenne. Le lieu avait été choisi avec soin, la cour Napoléon pour l'histoire, la pyramide du Louvre pour la modernité. Et pour évoquer ce «moment déterminant de l'histoire», à cheval entre le passé et l'avenir, les commentateurs avaient tous adopté le langage de la révélation: paroles légendaires et homme providentiel.

Cinq ans plus tard, revoici Emmanuel Macron au pied de la Tour Eiffel, cette fois, en marche vers un second mandat, accompagné de sa femme et d'enfants, dans une scénographie qui singeait la première, sans susciter la même ferveur médiatique.

Le désenchantement de la République

Jamais victoire électorale n'avait semblé aussi désenchantée, dénuée d'espoir, et même chargée de menaces. Non pas illégitime mais minée par le discrédit. En témoignait le contraste entre les discours mobilisateurs de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, ses rivaux du premier tour, et le discours embarrassé, hésitant, du vainqueur qui semblait presque s'excuser de sa victoire.

Celui qui cinq ans auparavant avait voulu redéfinir la fonction présidentielle en revenant à sa source monarchique, ses rituels, sa mythologie, apparut tel un prince consort, un survivant désigné, embarrassé par sa propre victoire, balbutiant des merci d'élève de conservatoire un soir de remise des prix. On l'avait connu intarissable en des centaines d'occasions pendant son mandat, s'élevant à des hauteurs lyriques peu encombrées par ses prédécesseurs, il ne pouvait que redescendre, régresser au niveau d'un discrédit qui n'a pas cessé de s'approfondir.

De la pyramide du Louvre au Champ-de-Mars, la présidence Macron a obéi à cette aspiration vers le haut un peu naïve, à cette mise en scène d'une verticalité perdue dont la «présidence jupitérienne» fut la métaphore maladroite. Théoriquement, la fonction présidentielle devait en sortir renforcée et recrédibilisée. Elle en fut discréditée. On cherchait Jupiter dans la foule du Champ-de-Mars. Il n'était pas seulement tombé de haut, il avait rétréci.

Une élection peut être légitime, désormais elle n'en est pas moins fondée sur le soupçon et le discrédit. Et c'était manifeste au soir du 24 avril comme le constatait Solenn de Royer dans Le Monde: «Élu clairement mais sans élan populaire ni liesse, à l'image de cette étrange soirée du Champ-de-Mars –où une poignée de ministres se dandinaient dans un carré VIP, au son d'un DJ.»

Métamorphoses présidentielles

Emmanuel Macron n'est pas le premier président à rétrécir. Il bénéficie en la manière d'antécédents célèbres, au premier rang desquels George Bush père, que l'hebdomadaire Time surnomma en juin 1992 «the shrinking president». Le président qui rétrécit. Un an plus tard, c'est Bill Clinton qui hérite du sobriquet: il est représenté en lilliputien sur la couverture de l'hebdomadaire. Puis ce fut le tour de George W. Bush qui méritait plus qu'aucun autre de subir le fâcheux rétrécissement. Barack Obama lui-même n'a pas été épargné. Jeff Shesol, ancien porte-parole de Bill Clinton, se lamentait dans le New Yorker: «The Presidency is shrinking again.» La présidence rétrécit à nouveau.

Les chefs d'État occidentaux rétrécissent, mais depuis 2007, c'est en France qu'ils rétrécissent le plus rapidement. En 2010, Nicolas Sarkozy a été rétréci par The Economist, en petit Napoléon, un bicorne enveloppant son torse d'où émergeaient deux courtes jambes. Sa caricature était accompagnée du label infamant, «The shrinking président». On l'imputa à sa personnalité fantasque et imprévisible. Vint François Hollande, le candidat normal. Mais sitôt élu, il s'est mis à décroître anormalement. À l'usage du pouvoir, le phénomène a pris des proportions alarmantes.

En un mandat unique, l'homme maigre de 2012 avait repris du poids. Il craquait à nouveau ses coutures. C'est sa stature présidentielle qui n'a cessé de s'effilocher. Le candidat amaigri de la primaire est devenu un président plombé par l'impopularité. Il avait fait de sa diète spectaculaire une preuve de sa volonté d'être candidat. Pendant tout son mandat, il n'a cessé de rétrécir, il a rétréci la politique. Il a rétréci la gauche. Il a rétréci la France.

Un État à remodeler?

De l'incarnation à l'exhibition, Emmanuel Macron a poursuivi tout au long de son mandat sa réduction présidentielle. Évoquant la crise des «gilets jaunes», il faisait l'aveu surprenant: «J'ai beaucoup appris de ces vingt mois. Ça m'a scarifié.»

La fonction présidentielle subit de surcroît la crise de la souveraineté de l'État, exactement comme la monarchie austro-hongroise s'est décomposée en rituels désuets et en formes agonisantes bien avant de s'effondrer.

L'accès au pouvoir suprême a longtemps été synonyme d'élévation. Ne parle-t-on pas des «grands» de ce monde? Le centre du pouvoir est désigné très souvent par la métaphore du «sommet» de l'État. Que s'est-il passé depuis trente ans pour que les grands de ce monde rétrécissent au contact du pouvoir? Comment analyser la réduction de nos princes modernes? En soulignant le rétrécissement de Nicolas Sarkozy, de François Hollande ou d'Emmanuel Macron, je ne cherche donc pas à accabler les personnes, j'interroge une métaphore.

​Après les géants du XXe siècle qui se partageaient le monde à Yalta, le temps des nano-présidents est-il venu?​

Le shrinking president est inspiré du célèbre récit de Richard Burton Matheson (1926-2013), L'Homme qui rétrécit (The Shrinking Man), adapté au cinéma par Jack Arnold en 1957. Il raconte l'histoire d'un homme, Scott Carey, dont la taille réduit dramatiquement après son passage en pleine mer dans une nappe de brouillard radioactif. Scott perd des centimètres chaque jour. S'engage alors une course contre la montre: il se soumet à une série de tests et thérapeutiques médicaux pour tenter d'inverser le processus. Les semaines passent, Scott ne mesure plus qu'une dizaine de centimètres. Il vit désormais dans une maison de poupée, aménagée par son épouse. Il est attaqué par le chat de la maison, puis par une araignée deux fois plus grosse que lui.

Pour Richard Burton Matheson, «l'histoire de Scott Carey était une métaphore de la réduction de la place de l'homme dans le monde». Le film a connu un succès planétaire en raison de ses effets spéciaux. Depuis plus d'un demi-siècle, la métaphore de l'homme qui rétrécit fait partie de notre imaginaire collectif, au même titre que l'homme invisible ou King Kong.

Adorno voyait dans le succès de King Kong une projection collective de l'État totalitaire. «On se prépare à la terreur en s'habituant à des images de géants», écrivait-il dans Minima Moralia. Après les géants du XXe siècle qui se partageaient le monde à Yalta, le temps des nano-présidents est-il venu? D'où vient leur infériorité nouvelle? À quoi donc se prépare-t-on en s'habituant à voir nos présidents rétrécir?

La Constitution de la Ve République a été taillée pour un président élu au suffrage universel, aux pouvoirs étendus. Un homme seul, se dressant de toute sa hauteur au sommet de l'État. La silhouette du général de Gaulle surplombe nos institutions. Ses successeurs n'ont jamais été à la hauteur. Est-ce dû à un manque d'autorité de la nouvelle génération de dirigeants politiques, ou bien est-ce un défaut des institutions, dont la centralisation et la verticalité seraient en contradiction à l'ère numérique avec la société de coopération, décentralisée et horizontale qui est désormais la nôtre? En tous cas, il est temps d'en changer.

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