Politique

La «décantation» politique a eu la peau de tous les candidats (sauf Jean-Luc Mélenchon)

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #44] Cette course à l'Élysée dont on se plaît à souligner non sans raison la vacuité, l'enlisement, a eu quand même quelques effets remarquables.

Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de campagne à Lille, le 5 avril 2022. | Emmanuel Dunand / AFP
Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting de campagne à Lille, le 5 avril 2022. | Emmanuel Dunand / AFP

Nous avons intitulé ce journal de la campagne présidentielle «La fabrique d'une élection», car une élection ça se construit, ça se fabrique. Ce n'est pas un processus transparent de confrontation d'idées qui opposerait différents candidats et se déroulerait à l'abri des manipulations et des stratégies d'influence, sans coups d'éclat ni polémiques, sans médias et sans sondages, sans histoires et sans performances. On peut la détruire ou l'empêcher, la détourner, la rendre inaudible… Cette campagne est, de ce point de vue, exemplaire.

Elle a manifesté moins ses secrets de fabrication que ses défauts de construction. On l'a dite «manipulée», «truquée», «escamotée», «volée» ou tout autre adjectif plus ou moins complotiste. Elle a démontré sa fragilité, son inachèvement, ses vices de forme: retard à l'allumage, surexposition de clichés racistes, guerres culturelles sur les prénoms, le voile, la viande, feux de joie autour des totems antirépublicains, atonie et mutisme des partis traditionnels, absentéisme du président-candidat qui a tenté, en se déclarant le plus tard possible, une OPA silencieuse sur le débat démocratique. La campagne a eu du mal a démarrer comme écrasée par l'horizon indépassable d'un duel annoncé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. L'un et l'autre retardèrent autant qu'ils le purent leur entrée en campagne pour préserver leur capital électoral. Puis elle a donné le spectacle de l'inachèvement.

«Une campagne de merde»

Au cours d'un processus chaotique qui a enchaîné les chocs médiatiques sans lendemain, les non-évènements et les non-candidats, on a pu assister successivement à la vraie fausse campagne d'Arnaud Montebourg, puis à la vraie fausse primaire populaire sur fond de campagne slamée par Christiane Taubira, au Zénith de Valérie Pécresse, moment inédit de robotisation d'une candidate, à l'invention de la gauche barbecue de Roussel et jusqu'à la descente aux enfers d'Anne Hidalgo reléguée au fin fond du classement pour que l'humiliation des socialistes soit totale et si possible définitive.

Il ne manquait plus que l'enlisement d'Éric Zemmour, embourbé comme un tank russe dans la campagne ukrainienne pour clore ce festival du discrédit qui n'épargna personne. «C'est une campagne de merde», lança Jean Lassalle sur BFMTV. On ne dit rien, à part des insultes, des injures d'une vacuité insaisissable» donnant lui même de sa personne et accréditant le fameux «inonder la zone de merde» cher à Steve Bannon et qui trouva en Éric Zemmour son pompier copromane.

Cette campagne dont on se plaît à souligner non sans raison l'inanité, la vacuité, l'enlisement, qui a été confisquée au début par la crise sanitaire et suspendue par la guerre en Ukraine, a eu quand même quelques effets remarquables. C'est en France la première campagne de discrédit dont on a vu les effets abrasifs en Grande-Bretagne avec le Brexit, aux États-Unis avec Trump et tant d'autres exemples dans le monde. Dans le jeu politique actuel, les leaders sont obligés, à chaque épisode, crise ou incident, de doubler leur exposition aux médias et de subir une sorte de décantation catastrophique.

Zemmour a sans doute subi la décantation la plus sévère car justement il a fait campagne sur le registre de l'incantation et du déclin, de l'hyperbole et de l'héroïsation, convoquant le spectre de l'effacement français, jouant de la peur de la disparition et de la reconquête… Là où il y avait, selon Ernst Kantorowicz, dans les vieilles monarchies, une certaine «dilatation» du corps du souverain, analysée à la fois comme un dédoublement et une élévation, pour désigner la dimension supra-individuelle et supra- temporelle du souverain, il y a désormais un processus inverse de réduction et d'abaissement, une forme de «décantation» catastrophique qui frappe plus encore les femmes que les hommes.

Après Ségolène Royal, Valérie Pécresse et Anne Hidalgo en ont été les victimes. Défaut d'ethos, une voix mal posée, une élocution ralentie et une scénographie géante conçue pour un corps trop grand ont suffi à disqualifier la campagne de Pécresse. Un début de campagne hésitant, des sondages en berne, et la campagne est terminée.

Un imaginaire de l'agora démocratique

Seul Jean-Luc Mélenchon a réussi à imposer dans cette campagne un récit complexe, un combo à priori improbable entre la planification écologique, le programme commun des années 1970, le non alignement gaulliste et la révolution citoyenne latino-américaine. Son programme «l'avenir en commun» n'était pas seulement accessible dans un livre, ses différents chapitres ont été déclinés dans une performance alliant la fonction tribunitienne et l'art oratoire du candidat mais aussi des effets de mise en scène, la théâtralité des places publiques, l'usage intensif et pédagogique des réseaux sociaux, l'innovation technologique dans la scénographie des grands meetings ayant recours aux techniques d'immersion et l'usage des hologrammes permettant de démultiplier les audiences à travers le pays.

La campagne de Mélenchon a réussi à mettre en scène un imaginaire de l'agora démocratique, c'est-à-dire une performance qui fusionnait trois âges de la communication politique: la tribune, la télé et la toile mais surtout en inventant un langage supra-politique, une syntaxe et un récit qui élargissaient le champ discursif de la politique comme il en donna un exemple surprenant et beau à Toulouse évoquant la nuit, les étoiles, le bruit et le silence sans lesquels rien ne germe en l'homme…

Car la feuilletonnisation de la vie politique appartient en partie déjà au passé, à l'âge télévisuel où il y avait encore une audience pour chaque épisode. Aujourd'hui, la communication politique est dominée par l'exigence de la vitesse. Les enchaînements narratifs se transforment en séries de coups d'éclats incohérents et d'effets de surprise qui détruisent à la longue toute attention prolongée.

Le dieu de l'Opinion

Il y a dix ans, lors d'une conférence internationale à Bilbao, j'ai fait la connaissance de Stanley Greenberg, l'auteur, avec James Carville, du slogan de la campagne de Bill Clinton en 1992 «It's the economy, stupid!». Il m'expliqua avec l'assurance propre aux stratèges de campagne qui manient les formules chocs comme des talismans sa nouvelle recette pour gagner une élection: «It's the middle class, stupid!» [c'est la classe moyenne, idiot!].

Inutile de lui expliquer que d'autres facteurs entraient en jeu, il n'en démordait pas, répétant à qui voulait l'entendre les mots magiques «middle class», «middle class» repris en cœur par la presse locale. Cette forme d'illusionnisme est propre aux stratèges électoraux et aux sondeurs qui pensent justifier ainsi leurs oracles coûteux par une communication directe avec le dieu de l'Opinion. Mais ce ne sont pas seulement les arguments rationnels ou les enjeux économiques qui sont décisifs dans une campagne mais la réussite ou l'échec d'une performance, c'est-à-dire la manière dont s'établit tout au long d'une campagne une identification symbolique avec un candidat. Ce que l'on pourrait exprimer par la formule «It's the performance, stupid!».

Symptôme de cette crise du récit politique, c'est qu'on n'a jamais autant parlé de narration.

Longtemps cette performance était assurée par un récit de campagne dont la campagne d'Obama donna un exemple remarquable. Depuis 2008 et la crise des subprimes, le discrédit de la parole publique a pris le pas sur la croyance dans les histoires, la méfiance à l'égard du discours des politiciens prime sur l'adhésion à un récit ou à un personnage.

Les campagnes se déroulent sur une scène –la scène du discrédit– où se jouent des effets performatifs qui ne relèvent plus seulement de formes rhétoriques de persuasion et de narration mais d'effets de surenchère, des suites d'alarmes qui jettent le discrédit et répandent le soupçon. Ce fut le cas de cette campagne. Symptôme de cette crise du récit politique, c'est qu'on n'a jamais autant parlé de narration, de séries, de netflixisation de la campagne.

Le vocabulaire des séries avec ses showrunners, ses spin-off et autres flashforwards s'est imposé à la sphère compolisme (du néologisme compol). Un mot en particulier a trouvé la faveur des éditorialistes dans cette campagne sans récit, le fameux «cliffhanger», une technique de narration vieille de près de deux siècles utilisée dans les romans-feuilletons du XIXe ou les séries télévisées d'aujourd'hui. C'est un procédé narratif qui consiste à augmenter la tension narrative en fin d'épisode (surprise, suspense ou coup de théâtre) afin de relancer l'intérêt du lecteur ou du spectateur et l'inciter à revenir au prochain épisode.

Ce mot prend tout son sens à la veille d'un premier tour incertain qui peut être perçu à la fois comme prévisible sous la forme du duo attendu (Macron/Le Pen) et porteur d'un séisme politique avec la possibilité pour Marine Le Pen d'être élue présidente.

Seul le vote Mélenchon permet de conjurer ce risque, c'est la seule corde de rappel dont dispose l'électeur confronté au «cliffhanger» de cette fin de campagne. Littéralement, il signifie «suspendu à une falaise».

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