Politique

Éric Zemmour ou la pulvérisation du point Godwin

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #39] Dans un essai, la sémiologue Cécile Alduy inventorie et décortique les différentes façons dont le candidat d'extrême droite utilise et se réapproprie le langage.

«La première image mentale qu'Éric Zemmour projette sur cette page blanche d'une métropole dépeuplée pour cause de pandémie, c'est… Hitler.» | Thomas Coex / AFP
«La première image mentale qu'Éric Zemmour projette sur cette page blanche d'une métropole dépeuplée pour cause de pandémie, c'est… Hitler.» | Thomas Coex / AFP

C'est une scène qui ressemble à un rêve ou à une hallucination. Un homme marche seul dans les rues désertes de Paris. Nous sommes en mars 2020. Les Parisiens sont enfermés dans leur appartement, ou ils ont quitté la ville pour se réfugier dans leur résidence secondaire. La «première pensée obsédante» qui vient à l'esprit de ce passant solitaire, c'est la suivante: «Hitler debout dans une voiture décapotable, déambulant de la place de la Concorde aux Invalides, découvrant ébaudi comme le moindre soldat de sa victorieuse armée la [...] capitale décadente des plaisirs et de la débauche [...] Une ville qu'il rêvait de conquérir, et qu'il ordonnera de détruire.»

Cet homme, c'est Éric Zemmour. Le fameux point Godwin est pulvérisé, par Zemmour lui-même, qui avoue avoir été gagné par cette pensée obsédante dans son essai La France n'a pas dit son dernier mot. Passée inaperçue, la scène est analysée par Cécile Alduy dans La langue de Zemmour, qui vient de paraître aux éditions du Seuil. «Il faut le lire pour le croire, écrit la sémiologue. La première image mentale qu'Éric Zemmour projette sur cette page blanche d'une métropole dépeuplée pour cause de pandémie, c'est… Hitler.»

Plus loin, on peut lire: «Non content d'avoir pour premier réflexe de penser “Hitler” en voyant “Paris”, il se glisse dans la peau du Conquérant: “Je croyais voir pendre une immense croix gammée rouge et noir”. “Paris vide m'appartenait comme si je l'avais conquise”, fantasme-t-il plus loin, imbu d'un imaginaire obsessionnel de la domination et de la guerre qui teinte tous ses écrits.»

La guerre, toujours la guerre

Le polémiste n'existe pas en dehors de cet imaginaire guerrier. Il en est le produit, l'artefact, un amalgame d'images et de vignettes historiques, un montage rap de fantasmes et d'obsessions qu'il manipule dans une réécriture donquichotesque de l'histoire: «Dans ces quelques pages tout est là: un univers mental saturé de violences, une fascination morbide pour la guerre, la mort, la conquête et la domination, le mythe du chef charismatique, l'étalage de références historiques où archives et films populaires sont des sources de même valeur.»

Rêvant de Hitler dans le Paris du confinement, «[son] esprit valsait entre Paris brûle-t-il? et La Grande Vadrouille», avoue-t-il ingénument. «Et le polémiste de trouver cela drôle», souligne Cécile Alduy: «“Je riais de mes réminiscences [hitlériennes, nda]”. Il s'empresse de brouiller les références et les registres pour estomper sa propre lubie.» Laquelle consiste à «singer Hitler, paraphraser Pétain, contrefaire et mutiler le général de Gaulle, les amalgamer dans un gloubi-boulga qui mélange scène de cauchemar et gaudriole».

«D'ailleurs sous la plume du chroniqueur, Hitler n'est pas si terrifiant», écrit Cécile Alduy. «“Il déambule” en touriste, “ébaudi” devant une ville “décadente”, disqualifiée par la “débauche” et les plaisirs. Et Hop!, en quelques mots Éric Zemmour distille en sous-main l'interprétation pétainiste de la défaite de France en 1940, causée selon le Maréchal par un “esprit de jouissance”

Les mots comme des armes

Il faut saluer la parution de cet essai bref et percutant, qui se distingue dans une campagne confuse où les contradicteurs de Zemmour n'ont réussi jusque-là qu'à lui servir de faire-valoir, répétant la même erreur que les Démocrates et la presse américaine face à Trump. Au moins ces derniers avaient-ils pour excuse le caractère inédit du phénomène.

Trump menait une guerre linguistique, il utilisait les mots comme des armes dans le but de cadrer et de contrôler les termes du débat, un certain lexique et un ensemble de métaphores. En reprenant ses termes pour les critiquer, ses opposants lui ont servi en fait d'agence marketing. Le linguiste américain George Lakoff a mis en évidence les ressorts de cette guerre des mots dans laquelle celui qui gagne est celui qui réussit à imposer son langage à son adversaire.

Comme Trump, Zemmour utilise les mots comme des armes.

C'est l'erreur commise par Valérie Pécresse lors de son dernier meeting. En utilisant les mots de «grand remplacement», fut-ce pour les critiquer, elle croyait peut-être contenir le message de Zemmour, mais en a assuré la propagation auprès de ses électeurs. Son meeting a fonctionné comme un cluster linguistique. Il s'agit moins de la vieille «bataille des idées» qui fait encore recette dans notre campagne française que d'une forme inédite de hacking linguistique visant à cadrer le débat selon ses propres termes.

On est passé de Blair à Trump, d'une stratégie de contournement visant à trianguler le message de l'adversaire à une logique d'occupation et de bombardement de la conversation nationale. Pour le dire vite, la phase de la triangulation idéologique a cédé la place au «carpet bombing» linguistique.

Faire violence au langage

L'essai de Cécile Alduy devrait servir de précis stratégique ou de manuel de résistance dans cette guerre des mots. En une cinquantaine de pages, elle réussit à déconstruire les techniques et les armes de la guerre médiatique que mène Zemmour depuis quinze ans. Car comme Trump, Zemmour utilise les mots comme des armes. Il ne fait pas seulement violence à des principes moraux ou à des valeurs démocratiques, il s'attaque au langage même. On ne peut donc le combattre en invoquant seulement la morale ou l'idéologie: il faut déconstruire son discours, sa syntaxe, ses procédés rhétoriques, sa trame narrative.

Il ne se soucie en rien de la vérité historique: l'histoire est pour lui un objet de fantasmes, de ressassement, peuplée de vainqueurs et de vaincus.

Cécile Alduy en fait un inventaire précis: rhétorique du miroir, brouillage conceptuel, ironie dévalorisante, distorsion narcissique, stylistique, dramatisation gore... «Au delà des thèmes et des thèses explicites, tirés d'un corpus d'extrême droite nationaliste, autoritaire et xénophobe sans grande originalité, Zemmour fait violence au langage même. Insidieusement il sape notre bien commun et notre capacité à penser. Or son discours est contagieux. Il structure les débats, s'insinue dans les conversations, conditionne le dicible et le crédible, et se diffuse en une surface médiatique et politique sans précédent.»

Le roman national d'Éric Zemmour est le roman familial d'un névrosé. Il consiste à sauver l'histoire nationale, celle de la défaite et de la collaboration, celle des vaincus, en s'imaginant l'héritier d'une autre histoire, noble, glorieuse celle-là, digne d'être racontée, l'histoire des vainqueurs. Il ne se soucie en rien de la vérité historique: l'histoire est pour lui un objet de fantasmes, de ressassement, peuplée de vainqueurs et de vaincus.

«C'est peu de dire qu'Éric Zemmour livre une version romancée de l'histoire de France, écrit Cécile Alduy. De Clovis à de Gaulle, on plonge dans une geste de cape et d'épée qui célèbre une épopée idéalisée de grandeur puis de décadence.» Comme l'enfant emprunte à tous les registres et s'amuse à mélanger les genres, Zemmour fait feu de tous bois, sautant de l'histoire au cinéma populaire, du tragique au comique, se faisant historien et clown. Ses outrances ne sont pas des «dérapages» ou des erreurs qu'il suffirait de corriger à la marge pour gagner une respectabilité électorale. Ce sont les mythèmes d'un phénomène qui s'enracine dans l'inconscient collectif.

Zemmour est une fixation nocturne, le mauvais rêve de la société française traumatisée par la débâcle de 1940. C'est la mauvaise conscience du «pétainisme» et de la collaboration. C'est la «honte» de la torture en Algérie et qui lui survit. C'est le membre fantôme de l'empire déchiqueté par les guerres d'indépendance…

Un réel aplati

Les saillies tragicomiques de Zemmour constituent un bréviaire de l'infâme à l'usage de fidèles sans foi. Zemmour en en est le prêtre et le pitre, le vengeur masqué et la victime.

Éric Zemmour n'existe pas, il excite. C'est la raison de son affinité avec les médias. Il s'agit moins d'idéologie que d'engagement.

Avec lui le réel est exclu, le divers n'a pas lieu d'être, les signes sacrifiés à une vision du monde desséchée, où tout conflit se mue nécessairement en un pugilat hanounesque, une farce. Pas de dissensus, pas de délibération. Le réel qu'il convoque à tout bout de champ –et pourquoi donc le convoquer si tout y est si lisible?– est un réel aplati, à double face, réduit à une surface, où s'inscrivent recto verso des essences abstraites, majuscules: le Peuple, la France, la Civilisation, la Chrétienté, la Race, le Masculin et leurs contraires tout aussi abstraits, l'Étranger, l'Islam, le Grand Remplacement, le Métissage, la Féminité…

Entre ces concepts «gros comme des dents creuses», aurait dit Gilles Deleuze, il n'y a pas de délibération ni de dialogue possible, seulement des phénomènes d'attraction et de répulsion, une charge électrostatique qui excite les affects. Éric Zemmour n'existe pas, il excite. C'est la raison de son affinité avec les médias. Il s'agit moins d'idéologie que d'engagement. D'où le peu d'efficacité du fact-checking des journalistes et des rectifications des historiens . «On ne combat pas des mythes avec des archives», écrit Cécile Alduy.

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