Politique

Avec l'intervention d'Anna Mouglalis, la Primaire populaire finit de discréditer la gauche

Temps de lecture : 6 min

[Chronique #36] Primaire pour l'union ou prime à la division?

Anna Mouglalis, qui jouait le rôle de la présidente de la République dans Baron noir, appelle à voter à la Primaire populaire. | Capture d'écran La Primaire Populaire via Twitter
Anna Mouglalis, qui jouait le rôle de la présidente de la République dans Baron noir, appelle à voter à la Primaire populaire. | Capture d'écran La Primaire Populaire via Twitter

Selon Platon, les régimes politiques ont une voix (phônế) qu'ils sont tenus de respecter. Il ne s'agit pas seulement de cohérence politique ou de fidélité à la parole donnée, un régime doit «parler juste», avec sa propre voix, et non pas avec une voix déguisée, celle d'un autre. La Primaire populaire a emprunté la sienne à Anna Mouglalis, l'actrice qui jouait le rôle de la présidente de la République dans la série Baron noir.

Dans une vidéo diffusée le 20 janvier, l'actrice a appelé de sa voix grave et reconnaissable entre toutes les électeurs de gauche à s'inscrire massivement pour voter à la Primaire populaire. Assise à côté de son portrait officiel de présidente, telle qu'elle apparaît dans la série, l'actrice a critiqué «l'impuissance des différents candidats de l'écologie et de la gauche à se rassembler derrière une candidature commune».

Jouant de la confusion entre le personnage de fiction et la personne réelle, l'actrice n'a pas hésité à dire «je», ne craignant pas d'affirmer: «Je prends conscience qu'en 2027, il sera certainement trop tard. Trop tard pour l'école, pour la santé, pour toutes les femmes victimes de violences et pour tous nos concitoyens qui vivent dans la grande précarité et se sentent abandonnés.»

L'illusion était presque parfaite entre l'engagement citoyen de l'actrice et son implication dans le rôle de présidente qu'elle joue dans la série. La voix d'Anna Mouglalis, identique dans les deux espaces du réel et de la fiction, semblait ventriloque, doublant le personnage de fiction et important dans le monde réel le casting, la thématique et le scénario de la série.

Parfaite illustration du double discours des politiques

Les séries politiques depuis The West Wing reflètent avec de plus en plus de réalisme les péripéties de la vie politique. Elles sont devenues l'instrument d'un télescopage entre la fiction et la réalité; c'est la clé de l'attraction qu'elles exercent sur un public de plus en plus nombreux. Les innombrables recoupements entre la biographie des hommes politiques et leur double à l'écran, leur passé, leur profil, jusqu'à leur âge et leur couleur de peau, ont pour fonction de nous persuader de leur crédibilité.

«Nous vivons actuellement vos scénarios», écrivait en 2008 un conseiller d'Obama au scénariste de la série The West Wing qu'il avait pourtant briefé sur le profil d'Obama. Ce fut le cas en France de la série Baron noir, dans laquelle les scénaristes proches du Parti socialiste chroniquaient les épisodes de la crise de la gauche.

La performance d'Anna Mouglalis va plus loin. Elle inverse le rapport du modèle et de la copie. C'est la Primaire populaire qui imite la série télévisée, et non l'inverse, c'est la fiction qui s'impose à la réalité. Usant de l'aura de son personnage de présidente et de ses signes d'identité (sa voix et son portrait présidentiel), l'actrice fait irruption dans la vidéo de campagne de la Primaire et lui dicte ses choix. Modèle et copie fusionnent dans un effet de simulacre intégral.

Dans les deux cas, elle donne sa voix à un script, celui des scénaristes de la série et celui de la Primaire populaire, les deux confondus dans un décalque parfait. Si l'art du ventriloque consiste à déplacer la source de l'énonciation d'un sujet à un autre, d'un interlocuteur vivant à une marionnette inanimée, la présidente ventriloque apparaît comme un être dédoublé, fictive-réelle, une voix d'un autre monde, parfaite illustration du double discours des politiques et de sa coupure avec le monde réel.

Ce n'est pas le peuple de gauche qui entre en scène

Ainsi, la parole publique cherchant sa légitimité et son crédit dans la fiction aggrave son discrédit: mensonges et demi-vérités, double langage, ventriloquie. «Un homme officiel est un ventriloque qui parle au nom de l'État, disait Pierre Bourdieu dans son cours sur l'État, il prend une posture officielle –il faudrait décrire la mise en scène de l'officiel–, il parle pour et à la place de tous, il parle en tant que représentant de l'universel. Il ne peut pas ne pas théâtraliser, ne pas mettre en forme, ne pas faire des miracles. Le miracle le plus ordinaire, pour un créateur verbal, est le miracle verbal, la réussite rhétorique; il doit produire la mise en scène de ce qui autorise son dire, autrement dit de l'autorité au nom de laquelle il est autorisé à parler.»

C'est le chemin inverse que parcourt Anna Mouglalis. Son autorité, elle ne la doit pas à la fonction mais à la fiction présidentielle. Il ne s'agit pas pour elle de théâtraliser son pouvoir, mais d'indexer le crédit de sa parole sur l'autorité de la chose jouée. Pas étonnant que l'appel messianique à l'union ait choisi une actrice pour porte-parole et qu'il ait recruté ses fidèles parmi des acteurs. Ce n'est pas le peuple de gauche qui s'invite à la table des politiques, c'est une compagnie d'acteurs, experts en feintise ludique qui se livrent à une performance collective. Ce n'est pas le peuple qui entre en scène, c'est une série télévisée qui s'impose à lui et lui dicte sa ligne narrative.

C'est une sorte d'aveu involontaire de la part des organisateurs de la Primaire populaire. Il ne s'agit pas pour eux de réaliser une union qu'ils savent impossible, mais de lui substituer une fiction utile et efficace; non plus d'organiser une délibération citoyenne, mais de faire pression sur les débats à gauche et de décrédibiliser les candidats qui refuseraient de participer à cet exercice.

Son principal organisateur en fit la démonstration dans une vidéo d'octobre 2021 qui n'avait elle rien de fictionnelle et développait les objectifs très concrets de l'opération à l'usage des militants de l'association: «Notre but, c'est d'essayer d'empêcher que [...] les autres candidats puissent avoir les 500 signatures, avec ce serment de Romainville qui bloque les parrainages [tant qu'il n'y a pas d'union de la gauche].» Il s'agit de «critiquer de plus en plus» les candidats, sur les réseaux sociaux comme dans les médias, pour «faire baisser leur cote de popularité» et les empêcher de contracter des prêts bancaires.

Loin de réparer une gauche socialiste en morceaux, la Primaire populaire contribue à la fractionner davantage. Elle n'offre aucune solution à son éclatement, elle ne fait qu'en aggraver les causes les plus profondes. Elle ne contribue pas à mobiliser le peuple de gauche, elle accroît sa dépolitisation. En jetant le discrédit sur les partis de gauche (incapables de faire l'union), elle nourrit le soupçon qui pèse sur eux et qui rejaillit sur elle.

Casting de télé-réalité

Puisqu'elle n'a aucune chance de réaliser cette union qu'elle appelle de ses vœux, il est évident que la Primaire populaire vise autre chose, au-delà des élections: devenir un lobby, une start-up capable de façonner l'opinion publique. Ce projet de privatisation numérique de la chose publique obéit aux principes ayant présidé à la création des partis algorithmes qui se répandent partout en Europe depuis la création du Mouvement 5 étoiles en Italie.

Ses formes de mobilisation ne visent ni à débattre ni à convaincre quiconque, elles se bornent à surfer sur le discrédit du politique et à brandir comme un talisman le slogan de l'union. À la dynamique de la délibération collective entre des programmes politiques, elle substitue la logique des préférences personnelles qui consiste à choisir un candidat dans un casting de noms. Loin des campagnes américaines en faveur du Green New Deal d'Alexandria Ocasio-Cortez et du Sunrise Movement dont la Primaire populaire prétend s'inspirer, son registre politique se limite à trois mots: data, casting, préférence.

Ils s'appuient sur la note plutôt que sur le vote, substituent la logique du casting à celle du débat public. Ce sont les préférences d'un peuple composé d'électeurs-consommateurs qui sont sollicitées en lieu et place d'un choix éclairé par le débat démocratique. C'est la logique du casting de télé-réalité qui prévaut. Les participants n'ont même pas à se déclarer candidats, et s'ils le sont, les voilà embarqués à leur corps défendant dans cette bizarre équipée; impossible de se défaire de leurs encombrants organisateurs.

À la vérité, ce ne sont pas des candidats qui sont proposés au choix des électeurs, mais des options offertes au clic des internautes, comme on note une option sur les marchés financiers. Ses modes opératoires s'inspirent de l'esprit de la Silicon Valley qui s'appuie sur la sagesse des foules telle qu'elle s'exprime par la voix des smartphones et des réseaux sociaux. Ils opposent la rapidité d'un clic à la complexité et à l'abstraction des enjeux politiques. Vous voulez l'union? Il y a une application pour cela! There's an app for that!

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