Politique

Est-on vraiment en train d'assister à une «netflixisation» de la vie politique?

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #33] Notre façon d'envisager la vie politique n'est pas sans lien avec le rapport que nous entretenons vis-à-vis de la plateforme.

Libéré des charges de la présidence, voilà Obama qui commence une carrière de producteur de séries télévisées. | Brendan Smialowski / AFP
Libéré des charges de la présidence, voilà Obama qui commence une carrière de producteur de séries télévisées. | Brendan Smialowski / AFP

L'année se termine et la campagne présidentielle marque une pause bienvenue. Tenter d'en faire un bilan à mi-parcours est un exercice périlleux, car désormais les campagnes présidentielles suivent un cours imprévisible et sont dénuées de toute continuité narrative. Rythmées par les chaînes d'info en continu, plongées dans le vortex des réseaux sociaux, agitées par des impulsions contradictoires, elles offrent le spectacle d'une succession chaotique d'événements dénuée de tout fil narratif.

L'agenda électoral n'obéit plus à la mise en récit des spin doctors des candidats, il est rythmé par la synchronisation aléatoire de chocs de toutes natures (politiques, économiques, sanitaires, judiciaires…). Confronté à cette suite de chocs incohérents, le chroniqueur de la vie politique court un double risque. D'abord celui d'être «embedded», embarqué dans la campagne, soumis au timing survolté des medias. Ensuite celui d'être, à trop vouloir prendre du recul, expulsé au contraire d'une actualité tyrannique.

Entre le suivisme et la distanciation, il est toujours possible de tenter une voie moyenne qu'on pourrait qualifier de «suivisme distancié». Il s'agit de conjuguer le temps de la réflexion et le commentaire au débotté. Le suivisme distancié consiste à «donner du sens» à une actualité démontée, à décrire en surplomb ses tours et détours, à en épouser les soubresauts en empruntant aux séries télévisées, à la sémiotique, à la mythologie, aux arts du spectacle ou de la mise en scène, à condition d'emballer le tout dans une formule frappante comme la fameuse «netflixisation» qui fait florès chez les éditorialistes.

Qu'entend-on par là? Parle-t-on du plus grand service de streaming au monde ou du succès des séries qu'elle diffuse? S'agit-il d'appliquer le modèle économique de la plateforme à la vie politique ou de constater simplement l'influence des séries télévisées sur les campagnes des candidats?

Des récits encombrants

Sous l'égide de la «netflixisation» de la vie politique, nous semblons découvrir en France un phénomène qui a au moins vingt ans d'âge aux États-Unis. En 2006 alors que j'enquêtais sur les usages du récit dans la vie politique américaine (pour le livre Storytelling, publié par La Découverte en 2007), un universitaire me confiait son embarras devant l'impact croissant des séries télévisées sur la vie quotidienne des Américains, même chez ses collègues universitaires: il citait le cas d'un de ses amis qui préférait suivre la série À la Maison-Blanche que de regarder les informations sur CNN. Selon lui, la communication politique et le journalisme faisaient un usage excessif de la notion de récit… Pourtant Netflix n'existait pas encore, ni les GAFA.

N'a-t-on pas constaté que l'écriture des récits politiques a été bouleversée par l'irruption des GAFA et la révélation de la puissance des algorithmes au moment du Brexit, qui se sont substitués aux stories dans la conquête des cœurs et des esprits? Que les événements politiques ne s'ordonnaient plus en séquences ou en feuilletons, mais étaient gouvernés par la transgression, le choc, la disruption, ce que j'ai appelé l'«ère du clash» (dans un livre du même titre, publié chez Fayard en 2019)?

Qu'à cela ne tienne, le mixeur de la «netflixisation» permet de tout mélanger. Ses lames sont capables de broyer les ingrédients les plus hétérogènes, la story et le clash, le récit et le trauma, une histoire cohérente et une suite de chocs. À en croire ses adeptes, la captation des attentions imposerait de jouer simultanément de l'addiction aux séries tout en cultivant la sidération du choc. «Pour susciter l'attention, dans un contexte de dépolitisation, il faut savoir imposer un storytelling, créer des électrochocs», observe Jérôme Fourquet, de l'IFOP.

Le nouveau sésame des campagnes consisterait donc à combiner la narration et la disruption, la séduction du storytelling et la logique du ‪clash permanent. C'est faire peu de cas de l'expérience du choc ou du trauma qui interdit justement toute possibilité d'élaboration et toute narration... Il y a un abîme entre l'effet de surprise, le coup de théâtre, le fameux cliffhanger qui relance la tension narrative à la fin d'un épisode et la notion de choc traumatique qui met un terme à toute possibilité de narration.

Le succès de la plateforme dicte-t-elle ses formes à l'imaginaire des campagnes politiques, ou bien n'est-ce pas au contraire le discrédit des récits politiques qui nourrit l'addiction aux feuilletons et aux séries?

Ainsi passe-t-on à côté du phénomène majeur de cette campagne, qui est justement l'abandon de tout récit politique au profit d'une logique du choc et de la guerre. Un débordement des événements politico-médiatiques hors de tout cadre narratif, une fuite hors du récit dans une actualité démontée qui relève plutôt d'une sismographie politique que du bon vieux storytelling.

Obama, l'homme symbolique

Le maître des attentions, ce n'est le plus le storyteller à la Obama, c'est le clasheur Trump qui pendant sa campagne de 2016 ne s'est pas embarrassé d'une histoire à raconter. Sa stratégie s'inspirait non pas des séries télévisées, mais de la doctrine militaire mise en œuvre lors de l'invasion de l'Irak en 2003 –«Shock and Awe», pour «choc et effroi». Une stratégie consistant à paralyser la perception du champ de bataille par sa puissance de feu.

«La vie s'est transformée en une suite intemporelle de chocs», écrivait Adorno dans ses Minima Moralia, alors qu'il décrivait l'expérience du front lors de la Seconde Guerre mondiale. C'est à cette suite de chocs déstabilisateurs que nous assistons dans cette campagne, autant de symptômes d'une décomposition du champ politique. Loin de constituer un moment de délibération démocratique, elle réunit tous les éléments d'une crise de la représentation démocratique.

Qu'entend-on alors par «netflixisation»? Est-ce la contagion des séries sur l'écriture des récits politiques? Ou au contraire le succès des séries diffusées par Netflix témoigne-t-il d'un effondrement des récits politiques depuis la crise de 2008? Le succès de la plateforme dicte-t-elle ses formes à l'imaginaire des campagnes politiques, ou bien n'est-ce pas au contraire le discrédit des récits politiques qui nourrit l'addiction aux feuilletons et aux séries?

Le parcours d'Obama après ses deux mandats apporte peut-être une réponse. Au printemps 2018, l'ancien couple présidentiel annonçait qu'il avait passé un accord avec Netflix pour produire films, séries et documentaires destinés à la plateforme. Ce transfert inédit entre un ex-locataire de la Maison-Blanche et les studios de Los Gatos en Californie signale à lui seul le retournement de la hiérarchie entre la sphère politique et l'univers des plateformes.

Libéré des charges de la présidence, voilà Obama qui commence une carrière de producteur de séries télévisées. La boucle du storytelling est bouclée. Débranché du pouvoir politique, libéré de ses usages stratégiques, il est investi des pouvoirs quasi magiques que la politique a perdus. Loin d'être une simple technique de communication aux mains des spin doctors, il apparaît désormais comme le seul véritable pouvoir, un pouvoir en soi, une puissance qui s'est autonomisée de la politique, qui s'est affranchie d'elle après en avoir été l'instrument.

À la fin de l'année 2016, le temps n'est plus pour le couple Obama à scénariser leur prise du pouvoir, mais à l'abandonner, à se défaire de ses rituels compassés. L'heure est venue de prendre le seul vrai pouvoir, celui qui s'exerce sur les cœurs et les esprits: le pouvoir de mettre le monde en récits. «Faute de pouvoir changer le monde, produisons-le, semblaient dire les Obama. Créons de bonnes histoires, des histoires en quoi l'on peut croire, des fictions “we can believe in”...»

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