Médias / Politique

La déclaration de candidature d'Éric Zemmour est un forçage cognitif

Temps de lecture : 5 min

[Chronique #30] Sa vidéo est un énoncé clos sur lui-même, qui ne laisse au spectateur aucune possibilité de dialogue entre les mots et les images. Un dispositif totalitaire, en somme.

Ce n'est pas le moindre des paradoxes de ce candidat obsédé par la pureté des origines que de s'illustrer par un usage sauvage des images, qui va de pair avec l'abus de name dropping. | Capture d'écran Éric Zemmour via YouTube
Ce n'est pas le moindre des paradoxes de ce candidat obsédé par la pureté des origines que de s'illustrer par un usage sauvage des images, qui va de pair avec l'abus de name dropping. | Capture d'écran Éric Zemmour via YouTube

La déclaration de candidature à l'élection présidentielle est un rituel des campagnes qui se veut un acte performatif, c'est-à-dire un acte qui réalise ce qu'il énonce et qui obéit à certaines règles d'énonciation, de mise en scène, mais aussi de comportement. C'est un exercice difficile qui ne doit pas renoncer à une certaine solennité sans pour autant préempter la suite de la campagne. Il y faut de la gravité, mais aussi une certaine modestie de la part de celui qui sollicite les suffrages. C'est un rituel de présentation et la première rencontre d'un homme et de son peuple dans la mythologie de la Ve République.

C'est la première étape d'un récit politique, l'incipit d'une campagne qui doit consacrer la crédibilité du candidat-narrateur, la clef d'une incarnation présidentielle. Elle est le plus souvent brève, prononcée dans un lieu symbolique, le fief du candidat entouré de ses supporters, ou au cours d'une interview écrite ou télévisée. Certaines déclarations qui se voulaient les plus simples possibles, comme celle de Lionel Jospin en 2002, qui s'était déclaré par un simple fax adressé à l'Agence France-Presse, sera jugée après-coup désinvolte, le premier ratage de sa campagne.

La vidéo mise en ligne sur YouTube par Éric Zemmour est un objet médiatique non identifié. D'une longueur inhabituelle, elle rompt avec tous les codes de la déclaration de candidature. Mimant la forme d'un appel solennel à la radio qui joue avec le souvenir de l'appel du 18 juin, elle en détruit l'aura dans une vidéo à mi-chemin de la radio et de la vidéo, une émission de radio filmée, la rencontre d'un homme et de son texte. Cet objet médiatique semble loucher entre l'esthétique de l'ORTF et l'univers de YouTube.

Plusieurs décennies les séparent, mais surtout deux ères de la communication politique, la «Galaxie Gutenberg», avec ses héros d'encre et de papier, coulés dans le marbre de la presse écrite, et la planète du web et des réseaux sociaux à laquelle appartient sa directrice de campagne et la jeune garde qui l'accompagne, une génération sans mémoire, ni récit politique, adepte du recel d'images sans respect du droit d'auteur.

Dispositif totalitaire

Ce n'est pas le moindre des paradoxes de ce candidat obsédé par la pureté des origines que de s'illustrer par un usage sauvage des images sans citation qui va de pair avec l'abus de name dropping, d'Alain Delon à Charles Aznavour en passant par Johnny Hallyday, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo ou Georges Brassens. Images sans auteurs et auteurs sans images se donnent ainsi la main. Douglas Coupland, l'auteur de Génération X qualifiait dès les années 1990 ce procédé de «mixage des décennies»: «Combinaison aléatoire de deux pièces ou plus issues de décennies différentes dans le but de créer une aura personnelle.»

Car l'usage abusif des citations dans la vidéo de Zemmour ne viole pas seulement le droit d'auteur (ah «ce rêve étrange et pénétrant» à la Verlaine), il impose une relation exclusive entre le texte et les images ravalées au rang de simples illustrations. C'est sans doute le secret ressort totalitaire de ce texte, clos sur lui-même et qui ne laisse au spectateur aucune respiration entre les mots et les images, aucun silence, aucune possibilité de dialogue. Dispositif totalitaire que ce forçage cognitif dans sa forme même et non pas seulement dans ses énoncés racistes ou xénophobes.

Car ce n'est pas la France qui disparaît dans la mondialisation. C'est le réel qui disparaît dans la communication. La communication se fait mémorial, archéologie, tombeau des apparences. Elle convoque les signes du passé. Multiplie les conduites magiques pour le ressusciter. Lorsque le réel disparaît, la nostalgie prend tout son sens. Elle prétend se tourner vers le réel, mais elle ne joue plus qu'avec des signes défunts. Le corps politique lui-même porte le deuil du politique, son discours se déploie en une oraison funèbre. Il se donne à lire comme une surface scripturale, simple épitaphe, ou memento mori.

La politique a basculé de l'autre côté de l'«incarnation», ce vieux mythe chrétien qui remonte aux origines monarchiques de l'État moderne. Elle est l'objet d'une dévoration. Les hommes politiques peuvent bien tenter de lui résister. Mais il est déjà trop tard.

L'homme politique mène un combat acharné pour la survie, mais il doit le faire au sein même du système qui est en train de l'engloutir.

L'espace politique et celui des médias a fusionné. Les efforts héroïques de l'homo politicus pour restaurer la dignité du politique s'effectuent au sein même de l'espace médiatique qu'il est censé combattre. L'homme politique mène un combat acharné pour la survie, mais il doit le faire au sein même du système qui est en train de l'engloutir. Il lutte à sa manière, comme les étoiles qui luttent contre leur propre poids.

L'audience à la télévision est devenue le thermomètre de l'opinion. Les apparitions des hommes politiques y sont guettées comme celles de fantômes ou de revenants. D'où la régie scrupuleuse qui préside à leur mise en scène. Les lois de la «représentation» avec leurs rites et leurs protocoles laissent la place à une logique de «réapparition» spectrale, de persistance et de survie médiatique. Non plus le règne de l'État, mais sa régie ou son rêve.

Dévoration

De cette dévoration, un film témoigne bien mieux que la vidéo d'Éric Zemmour qui n'en est que le symptôme, c'est celui de Pierre Schoeller: L'exercice de l'État. Dans un prologue onirique, Schoeller met en scène la dévoration d'une femme nue par un crocodile dans un bureau ministériel. Qu'on ne cherche pas dans ce rêve une allégorie du pouvoir, de sa voracité, de son érotisme, le film ne propose pas une énigme à déchiffrer, pas plus qu'il n'offre une interprétation de ce qui se joue d'obscur et de fatal au sommet de l'État. La jeune femme qui fait irruption dans les bureaux du ministère est une créature du désir. C'est tout ce qu'on peut en dire. Elle n'incarne rien, ni l'État, ni l'homme politique. Elle hante les nuits du pouvoir. Non pas l'ambition dévorante tant de fois convoquée au cinéma. Mais le désir, son corps nu et sa dévoration.

À quoi rêve l'État quand il rêve, se demande le réalisateur? Nullement de pouvoir ni de conquête, ni même de cette mystérieuse «incarnation» qui transforme un individu en monarque. L'État rêve de dévoration. Dévoration des corps, des attentions, des désirs. L'exercice de l'État a basculé de l'autre côté de l'«incarnation». Le film en explore l'envers, sa part nocturne, sa carcasse de nuit. Shakespeare, bien sûr. Mais aussi Calderón. Rêve et Dévoration.

La politique ne serait donc que cela, cette course éperdue entre les mots et les corps, chacun cherchant à rattraper l'autre, chassant sur ses terres, faim dévorante, vocifération. Car «dévoration» et «vocifération» vont de pair, selon Jacques Derrida; ce sont les deux moments de la déconstruction du politique: «La souveraineté serait-elle dévoratrice? Sa puissance absolue serait-elle par essence et toujours, en dernière instance, puissance de dévoration?», s'interrogeait-il en 2004 lors de sa dernière conférence à Strasbourg, «L'Europe en mal de souveraineté».

C'est l'intuition majeure du film de Pierre Schoeller. Il se termine par une scène qui est une sorte de préfiguration de la vidéo de Zemmour. Le directeur de cabinet d'un ministre, vieux serviteur de l'État, souverainiste et gaulliste, écoute en boucle le soir venu, dans son bureau désert, la célèbre oraison d'André Malraux, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon: «Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège…» Désacralisé, profané par les médias, ridiculisé par les marchés, soumis à la tutelle des institutions internationales et des agences de notation, l'État est désormais ce trou noir qui aspire ce qu'il reste du rayonnement du politique. L'homo politicus y apparaît non plus comme le porteur d'un changement annoncé, mais comme un spectre éclairé par les flammes de sa propre dévoration.

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