L'ombre d'une agression russe plane sur le projet Rail Baltica
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L'ombre d'une agression russe plane sur le projet Rail Baltica

Temps de lecture : 5 min
Kristiana Nitisa
Juliette Ovigneur

La guerre en Ukraine a mis à mal cette initiative visant à développer les transports régionaux, considérée comme le plus grand projet de ces 100 dernières années dans la région de la Baltique.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

Rail Baltica est un projet d'infrastructure ferroviaire soutenu par le Fonds de cohésion de l'Union européenne, dont l'objectif est d'intégrer les pays Baltes dans le réseau ferroviaire européen. Il s'agit du plus grand projet d'infrastructure de ces 100 dernières années dans la région de la Baltique. C'est aussi l'un des plus importants investissements européens visant à améliorer la mobilité et la qualité du réseau des transports dans l'UE.

Le projet prévoit la création d'une ligne ferroviaire qui reliera Tallinn à la frontière entre la Lituanie et la Pologne, afin de raccorder les pays Baltes au reste de l'Europe par le rail. La nouvelle voie ferrée, longue de 870 kilomètres et équipée d'un écartement de voie normale (1.435 millimètres), permettra aux trains d'atteindre une vitesse maximale de 240 km/h.

L'idée de relier les pays Baltes au reste de l'Europe remonte aux années 1990. Dès le lancement du projet en 2014, Rail Baltica a été conçu à des fins civiles et militaires, ce qui a amené la Russie voisine à exprimer sa défiance. Cette attitude s'est accentuée depuis que la situation politique en Europe de l'Est s'est tendue, à la suite de l'invasion de l'Ukraine. La désinformation du Kremlin en profite également pour exagérer les objectifs militaires du projet.

Le projet de mobilité militaire de l'UE existait déjà avant la guerre en Ukraine, mais beaucoup pensent que le financement des infrastructures à double usage doit maintenant être accéléré. «Dans le contexte de l'agression russe, on comprend aujourd'hui à quel point il était important de prendre des mesures spécifiques pour mener à bien le projet de mobilité militaire, et j'espère que tous les États membres l'utiliseront aussi efficacement que possible pour accroître les capacités européennes», a déclaré Henrik Holloway, directeur général de la mobilité et des transports à la Commission européenne.

Dans une interview, le directeur du département de la politique et des infrastructures ferroviaires de Lettonie, Kārlis Eņģelis, explique que «si l'on fait le bilan des investissements et des bénéfices, Rail Baltica est essentiellement un projet civil». Pourtant, la double fonction de l'infrastructure ferroviaire est présente depuis le début du projet. Le fret militaire est l'une des utilisations initialement prévues et son importance ne cesse de croître.

En Ukraine, par exemple, le rail est un des principaux moyens de transport de masse, ce qui est particulièrement important dans les situations de crise. Une grande attention a été accordée à l'infrastructure de Rail Baltica et à son adéquation aux exigences militaires: poids, dimensions, proximité des bâtiments, infrastructures supplémentaires pour le transport de marchandises. L'urgence a augmenté, mais les lignes directrices du projet étaient déjà en place avant la guerre en Ukraine.

L'impact de la guerre sur le projet en Lettonie

Dans l'interview, Eņģelis a noté que le gouvernement letton et les coordinateurs du projet au niveau de l'UE ont une position commune: l'importance du projet a augmenté depuis le 24 février, ce qui est une bonne raison de chercher à accélérer sa mise en place. Mais l'achèvement de Rail Baltica est devenu plus compliqué en raison de problèmes logistiques.

Tout d'abord, une grande partie des matériaux de construction qui devaient être importés de Russie et de Biélorussie ne peuvent être acheminés en raison des sanctions, de sorte que les matériaux doivent être importés d'autres pays. Ensuite, avec l'augmentation du prix des matériaux sur le marché mondial, la pression sur les coûts du projet s'accroît.

Un troisième facteur est l'augmentation du coût des carburants, qui fait grimper les coûts de transport pour les matériaux de construction. Les livraisons sont également devenues plus compliquées. En temps de guerre, il est plus difficile que jamais de faire venir des marchandises de l'Ukraine, de la Russie et du Belarus.

La Russie est en guerre, mais sa désinformation ne faiblit pas

Les médias lettons de langue russe, ainsi que les médias russes, critiquent Rail Baltica depuis des années. Le réseau Sputnik a suivi le projet de près, publiant de faux rapports, non seulement en russe, mais dans de nombreuses autres langues. La construction du chemin de fer y est présentée comme non viable économiquement et destinée uniquement à répondre aux besoins militaires de l'OTAN.

En 2015, les services de sécurité de l'État letton ont constaté que des dossiers liés à Rail Baltica avaient fuité dans les médias lettons grâce à des «usines à trolls» russes. Néanmoins, Baiba Gulbe, responsable de la communication au ministère des Transports, affirme que le projet n'a pas récemment fait l'objet d'une attention accrue de la part de la Russie.

Inquiétudes quant à un nouveau prétexte de guerre

Pour les Estoniens, les Lettons et les Lituaniens, en particulier ceux qui sont assez âgés pour se souvenir de la domination soviétique, l'attitude de la Russie à l'égard de l'Ukraine alimente la crainte que les États baltes ne soient la prochaine cible. La montée des tensions a fait resurgir les souvenirs des déportations et de l'oppression.

À l'inverse, les enquêtes montrent que le projet Rail Baltica est associé à des émotions positives dans les pays Baltes. Les mots les plus fréquemment utilisés sont «rapide», «moderne» et «futur». La perception générale est que le projet permettrait de mieux intégrer les pays Baltes dans l'Union européenne.

Le ministère des Transports a refusé de commenter une éventuelle future réaction de la Russie.

Mais il y a aussi ceux qui voient le projet comme une menace. Marija, une habitante de Salaspils, est circonspecte: «Nous ne pouvons attendre aucune faveur de la Russie. Ils sont peut-être occupés par la guerre et l'Ukraine, mais personne ne peut prédire ce qui se passera dans quelques années, lorsque le chemin de fer sera terminé. Et si cela servait de prétexte à une guerre parce que la Russie n'est pas d'accord avec le développement de la Baltique? Je pense que cela serait une raison suffisante pour susciter la colère de Poutine. Si ce n'est pas le cas maintenant, cela peut le devenir.»

Selon les dernières études, seulement 0,5 à 2% de la population lettone serait prête et en capacité d'agir en cas de crise militaire. En juillet, le ministère de la Défense a proposé d'introduire progressivement le service national obligatoire à partir de 2023. Le plan consiste à former environ 50.000 personnes, qui seraient prêtes à agir en cas d'invasion. Selon le ministre de la Défense Artis Pabriks, «il n'y a aucune raison de penser que la Russie voudra renoncer à ses ambitions impériales dans les cinq prochaines années».

Le ministère des Transports a refusé de commenter une éventuelle future réaction de la Russie, se contentant de faire cette déclaration: «Nous n'avons pas évalué avec précision l'impact des chemins de fer sur les relations internationales. En ce qui concerne la coopération économique, il est aussi difficile de faire des commentaires, car la situation est actuellement indécise et confuse.» Les représentants de Rail Baltica se sont également refusés à toute spéculation. La question reste donc ouverte quant à l'impact de Rail Baltica sur les relations entre la Russie et la Lettonie.

Traduction de Hugo Dos Santos, Voxeurop.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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