Dans les Pyrénées, un projet pour l'avenir des jeunes migrants isolés
Société / Monde

Dans les Pyrénées, un projet pour l'avenir des jeunes migrants isolés

Temps de lecture : 5 min
Asimina Doumanis
Margaux Liagre

De part et d'autre de la frontière espagnole, le projet AVENIR s'est donné comme mission de former des jeunes migrants mineurs isolés à un nouveau métier et de leur faire découvrir ce territoire rural en manque d'actif. Par ce programme, financé par l'Union européenne, ils entendent donner un coup de pouce à ces jeunes et redynamiser la zone.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Rivesaltes (France).

Aboubakar a 19 ans. Originaire de Côte d'Ivoire, il rêve d'une vie meilleure. «Dans mon pays, nous sommes une famille nombreuse et je pense qu'il y a beaucoup à faire: démocratie, l'opinion, la liberté d'expression, l'école pour tous les jeunes aussi. Moi je ne pouvais pas payer le voyage, c'est un tonton qui a payé, et c'est quand je suis arrivé en France, avec les associations, que j'ai su que les gens payaient pour voyager», se souvient-il. Pour arriver jusqu'en France, il a dû traverser le Mali, l'Algérie et le Maroc avant d'arriver à Almeria.

Une fois à Perpignan, Aboubakar est pris en charge par le Secours populaire, qui l'aide également à rédiger un CV et une lettre de motivation. «J'ai commencé par chercher un patron dans la mécanique et la carrosserie, mais personne ne me rappelait», raconte le jeune homme. Contraint de quitter son hôtel à Perpignan, il est envoyé à Rivesaltes où il entend parler du projet Avenir et de sa promesse: «À ceux qui parcourent des milliers de kilomètres à la recherche d'une histoire et d'un Avenir».

Là, il intègre une formation où il alterne les semaines de cours, les semaines en entreprise, les classes de langue et les activités pour permettre aux jeunes de découvrir et s'approprier le territoire. Le projet, mis en place de part et d'autre des Pyrénées entre la France et l'Espagne, vise à aider les jeunes migrants, des mineurs isolés à s'installer sur ce territoire montagneux et à se former à un métier.

«Il me reste deux ans, c'est un contrat de trois ans. Le patron est content de moi. Il m'a dit que si je finissais mon contrat d'apprentissage, il m'embaucherait après comme un contrat normal.» Aujourd'hui Aboubakar rêve d'avoir son propre atelier de mécanique et de faire venir sa famille en France. Un rêve qui pourra peut-être se réaliser grâce à l'impulsion du projet Avenir.

Intégration et aide à l'emploi

«L'idée générale du projet est de former et d'intéresser ces jeunes à des métiers pour qu'ils restent sur le territoire», explique Graziella Filoni, coordinatrice du projet, côté français. Financé à hauteur de 65% par le Fonds européen de développement régional (FEDER), le programme Avenir s'inscrit dans le programme européen de coopération transfrontalière Interreg V-A Espagne-France-Andorre (Poctefa) 2014-2020.

Depuis plusieurs années, Avenir a deux objectifs: améliorer l'accès à l'emploi et l'intégration des jeunes mineurs migrants isolés dans les Pyrénées occitanes et catalanes, tout en luttant contre le vieillissement progressif de la population et le taux élevé d'inactifs dans cette zone.

Le projet a débuté en 2019 pour une durée de trois ans. Il était lauréat du troisième appel à projet du Poctefa. Pour être reconduit, il devra répondre à un nouvel appel à projet en 2023.

C'est l'objectif premier du projet Avenir: garder ces jeunes sur ce territoire rural et montagnard après leur formation.

Une centaine de jeunes suivent le programme Avenir, qui a pris fin en juin. Durant leur formation, les mineurs sont confiés à l'Aide sociale à l'enfance, qui est en charge de les loger. Tout ce processus a –en partie– comme finalité l'obtention de papiers pour ces jeunes. Car scolarité et régularisation du mineur non accompagné sont indissociables.

S'il n'est pas obligatoire pour un mineur de détenir un titre de séjour sur le territoire français, cette obligation s'impose strictement au majeur étranger, sous peine de se trouver visé par une mesure d'expulsion. «Les services préfectoraux chargés de l'attribution des titres de séjour sont particulièrement attentifs à l'intégration sociale et professionnelle des publics demandeurs de titre», précise Graziella Filoni.

À Foix, une rencontre entre les jeunes MNA de Catalogne et de France. | Nuria Prieto

Plusieurs métiers de l'artisanat sont proposés aux jeunes migrants: boulangerie, boucherie, maçonnerie, peinture… Une formation d'apprentissage leur est proposée. Ils alternent entre l'école et le temps en entreprise. «Au total, ils ont environ 400 heures de cours par an et le reste en entreprise. Ça leur permet de percevoir un salaire d'environ 600 euros par mois», explique la directrice du programme. «En plus de ça, on leur propose des cours de langue française pour pouvoir progresser», continue la coordinatrice.

«L'avantage, c'est que c'est une formation qualifiante et professionnalisante, donc ça peut peser dans la balance pour obtenir leur titre de séjour plus rapidement à leur majorité», termine Graziella Filoni.

Mais le projet Avenir, ce n'est pas que de la formation. Des activités sont proposées aux jeunes pour les familiariser au territoire rural et montagnard, et qu'ils y restent après leur formation. «Cette année, les jeunes se sont rendus en montagne pour réaliser un documentaire sur les métiers de la montagne», raconte Graziella Filoni.

«Ils ont pu rencontrer des mushers, une accompagnatrice en montagne… cela leur a permis de découvrir cette zone comme une nouvelle opportunité de travail et de découvrir de nouveaux métiers», ajoute-t-elle. D'autres sorties raquette étaient organisées pendant l'hiver, pour créer du lien entre les jeunes et s'ouvrir à la région dans laquelle ils sont amenés à s'installer.

Car c'est l'objectif premier du projet Avenir: garder ces jeunes sur ce territoire rural et montagnard après leur formation. Pour dynamiser la zone en y apportant plus d'actifs, mais aussi d'avoir une main-d'œuvre formée et qualifiée aux métiers de l'artisanat.

Une belle évolution

Créé en 2019, le projet Avenir a évolué depuis. «On ne savait pas comment s'y prendre il y a deux ans», se rappelle Stéphane Bouils, du CFA Rivesaltes. «Aujourd'hui on est structurés, on a des outils. Grâce à ce projet, nous avons pu échanger avec de nombreux partenaires et la réalité c'est qu'on est passé d'une vingtaine de MNA [mineurs non accompagnés, ndlr] l'an dernier à plus de 42 aujourd'hui.»

Consciente de l'impact du projet, Graziella Filoni nuance: «Il serait présomptueux d'affirmer que, grâce aux actions menées dans le cadre d'Avenir, nous aurons transformé le futur de ces mineurs non accompagnés. Mais, de façon certaine, nous l'aurons influencé positivement.» Elle souligne notamment la découverte du milieu montagnard avec ses opportunités professionnelles et sa qualité de vie, qui profite aux jeunes et leur permet de fonder la confiance en soi nécessaire à la construction d'un Avenir ici.

«Nous devons aller plus loin dans l'éducation de ces jeunes à la démocratie, la laïcité, l'égalité hommes-femmes.»
Graziella Filoni, coordinatrice du projet côté français

Concernant les résultats, ils sont encourageants, comme le souligne Stéphane Bouils. «On remarque leur engagement au sein du CFA, par rapport à des apprentis traditionnels que nous avons l'habitude de recevoir.»

Pour renouveler le projet, l'équipe du programme devra répondre à un appel d'offres. Mais, pour la coordinatrice du projet, le premier pas est fait. «Grâce au projet Avenir, nous avons semé une graine. Il faut aller plus loin: professionnaliser notre méthodologie, s'assurer que tous les MNA accueillis dans les centres de formation aux métiers de l'artisanat puissent en profiter, mieux coordonner l'action des services qui œuvrent auprès de ces jeunes – services sociaux, éducateurs, services de l'immigration– par la signature de conventions par exemple, qui engagent les structures sur des moyens et des résultats. Nous devons aller plus loin dans l'éducation de ces jeunes aux valeurs fondatrices de notre société: la démocratie, la laïcité, l'égalité hommes-femmes, pour s'assurer d'une inclusion plus aboutie», confie la coordinatrice.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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