À Moulins, là où les costumes de scène font le spectacle
Culture

À Moulins, là où les costumes de scène font le spectacle

Temps de lecture : 8 min
Robin Tutenges Robin Tutenges

Plus de 10.000 costumes de théâtre, d'opéra ou encore de ballet sont conservés au Centre national du costume de scène et de la scénographie, à Moulins. Loin d'être figé dans le temps, ce musée unique au monde s'efforce de faire vivre ces pièces d'art.

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À Moulins (France).

Margot pousse une large porte, laissant un air frais s'engouffrer. De l'autre côté, les dimensions de la pièce d'entrée frôlent la démesure. Sur plusieurs mètres de haut, un imposant escalier en grès jaune et rose soutenu par des colonnes robustes tourne sur lui-même. «Si cet escalier n'avait pas existé, le bâtiment tout entier aurait été détruit, et il n'y aurait pas eu de musée», glisse celle qui s'occupe de la communication au CNCS, le Centre national du costume de scène et de la scénographie à Moulins, en Auvergne Rhône-Alpes. «Mais l'escalier a été classé monument historique, et on a rénové le bâtiment pour en faire ce qu'il est aujourd'hui.»

Ce bâtiment dont Margot François parle, c'est le Quartier Villars: une ancienne caserne militaire datant du XVIIIe siècle, et qui accueillait jadis un régiment de dragons de cavalerie. Sous ses airs martiaux, presque austère, la bâtisse abrite pourtant depuis plus de quinze ans un musée rempli de joie et de folies. Un musée dédié aux spectacles vivants et à la conservation de ses costumes, mis en valeur lors d'expositions et d'ateliers en tous genres.

Le Quartier Villars, composé d'un bâtiment central encadré de deux pavillons bas, est implanté sur un site de quatre hectares. | Robin Tutenges

Un musée vivant

Le Quartier Villars, qui semble tout droit sorti d'un film de cape et d'épée, est loin d'être la seule attraction de ce Musée de France. Les plus de 10.000 costumes que recèlent ses réserves non plus, d'ailleurs. Ce qui en fait un musée singulier, ce sont aussi ses expositions, l'une temporaire, l'autre permanente, qui sont comme un voyage dans le temps. Une plongée dans les arts du spectacle vivant, entre costumes anciens et modernes.

«Le théâtre, la danse, les arts du cirque, la marionnette, l'opéra, le spectacle de rue: tout cela fait partie du spectacle vivant», énumère Margot en longeant un couloir au rez-de-chaussée, direction l'exposition permanente. Les lumières s'assombrissent. Seuls quelques spots lumineux viennent éclairer de magnifiques costumes de ballet, précieusement exposés derrière deux grandes vitrines. «Ici, l'on peut voir toute l'année la Collection Noureev, en hommage à Rudolf Noureev, considéré comme le plus grand danseur de ballet masculin de la seconde moitié du XXe siècle.»

Les costumes de Noureev et de ses partenaires semblent flotter, pleins de vie, sur des fonds noirs. Le haut des pourpoints de Casse-Noisette (1962) ou encore de Roméo dans Roméo et Juliette (1977) ont du volume, laissant peu à peu place à une taille ajustée. «Ce sont les vraies mensurations de Rudolf Noureev. On a récupéré les costumes à plat, puis on a effectué tout un travail pour qu'ils puissent être exposés portés, suivant la forme du corps du danseur.»

Deux vitrines sont consacrées aux costumes de ballet de Rudolf Noureev et de ses partenaires. | Robin Tutenges

La deuxième salle est une véritable caverne d'Ali Baba. Une centaine d'objets ayant appartenu à Rudolf Noureev ornent les murs et le sol, montrant toutes les influences qui ont marqué la vie de l'étoile russe, exilée en France. Des imposants kimonos aux tapis et aux sculptures d'époque, en passant par son portemanteau et ses gravures, on se retrouve plongé dans l'esthétique du danseur. «Certaines pièces sont fragiles et on les expose en alternance. Donc on peut venir plusieurs fois au musée sans jamais voir la même chose», indique Margot.

Venir plusieurs fois permet aussi d'apprécier la richesse des expositions temporaires. Tous les cinq mois environ, le CNCS met à l'honneur un type de spectacle vivant et ses costumes. Les visiteurs sont ainsi transportés dans divers univers comme les contes de fées ou la pop et la chanson, sans oublier le Carnaval de Rio, l'exposition actuelle, encore visible jusqu'au 30 avril 2022.

Arrivé au premier étage, on en prend tout de suite plein la vue. La musique brésilienne assourdissante résonne dans les oreilles. Les couleurs vives des salles et des costumes font tourner la tête. «Exactement comme pendant les carnavals, sourit Margot. Tous les costumes ici viennent de Rio, ils nous ont été prêtés par des particuliers ou par des écoles de samba.»

Le musée n'a pas pour seule vocation de valoriser les costumes de scène: il a aussi une mission pédagogique. En arpentant les treize salles de cette exposition, on découvre ainsi les rouages de ce spectacle de rue mythique à travers plusieurs thèmes, présentant les artisans de ces parades. Les carnavalescos, dessinateurs de costumes et de chars; les destaques, personnages surplombant la foule avec leurs costumes aussi coûteux que somptueux; les bate-bolas, aux tenues à la fois intimidantes et juvéniles; les baianas et leurs grandes robes en crinoline... Au total, plus de 120 costumes de carnavaliers de différentes écoles de samba sont exposés.

La dernière salle est spectaculaire. «C'est à l'image des carnavals de Rio: démesuré», précise Margot, en balayant de la main la grande pièce, sorte de «sambodrome» où toute une parade est reconstituée. Une pièce immersive qui s'inscrit dans l'identité même du musée. «La patte du CNCS, c'est vraiment cette scénographie d'exposition», commente Delphine Pinasa, la directrice de l'établissement.

«On essaie de redonner de la vie aux costumes»

À l'étage au-dessus, des rires se font entendre. Une vingtaine d'enfants dansent sur de la batucada, des percussions rythmiques brésiliennes. Autour d'eux, des bouts de tissus et des crayons de couleur traînent un peu partout. «Pour donner vie aux objets de la scène et parler du spectacle vivant, on met en place tout un tas d'activités», explique Sandra Julien, chargée de l'action pédagogique publique scolaire. «Les ateliers de découverte sont toujours en lien avec l'exposition temporaire, ils s'inscrivent dans une démarche de création du spectacle, pour faire un pont entre les œuvres et le public.» Petits ou grands peuvent ainsi apprendre les rudiments des danses brésiliennes ou confectionner, par exemple, une coiffe semblable à celles qu'ils ont pu admirer lors de la visite.

Des coiffes du carnaval de Rio au CNCS. | Robin Tutenges

Comme dans tout musée, le CNCS a aussi sa partie invisible. Juste à côté des salles ouvertes au public, des professionnels travaillent à l'abri des regards pour rendre vivants les objets exposés. «Nous, on a pour mission de redonner de la vie aux costumes, leur redonner de l'allure afin qu'ils brillent dans les salles d'exposition», décrit Fabienne Sabarros-Helly, régisseuse des œuvres, assise à son bureau où trônent des bustes moulés de différentes tailles.

«On essaye de trouver à chaque fois le support adapté pour présenter le costume. En fait, on a la démarche inverse du travail du costumier: lui prend les mesures et fait un costume en fonction; nous, on part du costume pour retrouver le corps de la personne qui l'habitait, souligne Fabienne. On fait en quelque sorte le costume de l'homme invisible. C'est un travail de l'ombre, et si on ne le voit pas, c'est que le travail est bien fait.»

Retrouver le corps correspondant n'est pas une chose facile. À chaque nouveau costume, Fabienne doit se replonger dans l'époque pour laquelle il a été conçu. Grâce à ses connaissances et ses lectures, la régisseuse conçoit des volumes qui donnent l'illusion de regarder des corps d'époque, sans toucher directement aux costumes. Une méthode qu'elle applique au large éventail de tenues appartenant au spectacle vivant: «On peut avoir aussi bien des costumes de style historique, de mode, de danse, de cirque, d'opéra lyrique, voire même des costumes d'animaux, comme des éléphants ou des dromadaires.»

Fabienne Sabarros-Helly, régisseuse des œuvres, travaille sur un mannequin. | Robin Tutenges

Certains costumes donnent plus de fil à retordre que d'autres. Fabienne Sabarros-Helly se souvient d'un Harpagon particulièrement difficile, alors qu'elle préparait la prochaine exposition temporaire du CNCS consacrée à Molière. «Le costume était très fatigué, il avait été porté par Jean Villard quand il a joué ce personnage de L'Avare. On a retravaillé les manches à la vapeur froide, on a recousu des boutons, dépoussiéré la combinaison et puis il a fallu retrouver le corps d'Harpagon!, plaisante la régisseuse. Finalement, on a réussi à le faire vivre en donnant un certain mouvement, une dynamique, à la forme sous le costume. À deux, on y a passé presque trois jours.»

Des réserves pleines à craquer

À quelques mètres de là, Garance parle fort, essayant d'étouffer de sa voix le bruit d'un appareil à dépoussiérer. En vain. La jeune femme se résout finalement à éteindre la machine. «En ce moment, on passe en revue nos collections», glisse la chargée de conservation préventive, en déposant sur un cintre un veston d'époque. Son terrain de jeu: une immense salle remplie d'imposants rayonnages, d'où débordent des milliers de costumes et accessoires.

Au total, le CNCS conserve dans son antre plus de 20.000 pièces d'un ensemble patrimonial de 10.000 costumes de scène ainsi que des toiles de décors peints, déposés par trois établissements nationaux (la Bibliothèque nationale de France, la Comédie-Française et l'Opéra de Paris), auxquels s'ajoutent de nombreux dons. Un fantastique trésor qui fait de cet établissement un lieu unique en son genre.

En se baladant dans les couloirs de la réserve, on peut ainsi apercevoir des pièces réalisées par les plus grands ateliers de couture de différentes époques. «Les plus anciennes, ce sont des gilets du XVIIIe qui appartiennent au fonds de la Comédie-Française», note Garance Torreilles en passant près de costumes peints de Richard III, datant des années 1940. La jeune femme s'arrête, puis brandit un large manteau argenté: «Ça, c'est un Macbeth de Thierry Mugler. Une pièce iconique.»

Garance montre un costume réalisé par Thierry Mugler pour Macbeth de William Shakespeare à la Comédie-Française, en 1985. | Robin Tutenges

Si la mission du CNCS est de conserver précieusement la collection et de la valoriser –à travers les expositions mais aussi des prêts à d'autres musées, notamment le Louvre– l'établissement s'attelle aussi à l'enrichir au quotidien. «Malheureusement on ne peut pas tout accueillir, déplore la directrice Delphine Pinasa. On fait une sélection en essayant de prendre des pièces que l'on n'a pas forcément. La notoriété de la compagnie compte également. Parfois, quand l'une d'entre elles ferme, on nous propose 300 costumes, soit près de 600 pièces. Souvent, on n'en garde qu'une trentaine, sinon on se retrouve avec des problèmes de volumes.»

Du volume, le musée rêve d'en avoir davantage. Ses réserves sont pleines à craquer et arrivent à totale saturation. Un défi de taille pour l'équipe du CNCS, qui mise sur un agrandissement pour continuer à tracer sa route. L'objectif: réhabiliter un monument historique qui jouxte l'ancien site militaire. Cette extension, cofinancée par le Fonds européen de développement régional (Feder) et qui devrait voir le jour fin 2022, permettra d'accueillir de nouvelles collections, tout en créant un espace davantage tourné vers la scénographie du théâtre. Une avancée majeure pour le musée qui prendra ainsi une nouvelle dimension avec, toujours en fil rouge, cette volonté de raconter le spectacle vivant.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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