Dans la Creuse, l'héritage des peintres du XIXe siècle pour dynamiser une zone rurale
Économie / Culture

Dans la Creuse, l'héritage des peintres du XIXe siècle pour dynamiser une zone rurale

Temps de lecture : 6 min
Clarisse Portevin
Claudia Chieppa

Autour des villages creusois de Crozant et de Fresselines se trouve le cœur de la Vallée des peintres. Les collectivités locales œuvrent pour faire revivre cette région oubliée. Mais dans cette zone rurale, les défis sont nombreux pour créer une véritable offre touristique.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Crozant et Fresselines (France).

«Non, la Creuse n'est pas un trou, c'est une rivière!» Ainsi s'exclame Catherine Defemme, vice-présidente du conseil départemental. Car ceux qui pensent qu'il n'y a rien dans la Creuse se trompent: à la frontière avec l'Indre se trouve la Vallée des peintres, dont les paysages ont inspiré de nombreux artistes du XIXe siècle. Du côté creusois, la communauté de communes du Pays dunois, avec les villages de Crozant et de Fresselines, représente le cœur de la vallée.

Tombée dans l'oubli pendant le XXe siècle, la Vallée des peintres a de nouveau éveillé la curiosité des collectivités ces dernières années. Le projet de valorisation de la zone, lancé par les départements de la Creuse et de l'Indre, remonte aux années 2000. Mais la véritable apparition de la notion de Vallée des peintres date du début des années 2010, notamment avec l'ouverture du Centre d'interprétation de Crozant en 2014.

Le département de la Creuse souhaite créer une véritable destination touristique et a reçu pour cela une subvention de plus de 108.000 euros du Fonds européen de développement régional (Feder). Les travaux de réhabilitation des bâtiments du Centre d'interprétation de Crozant et de l'Espace Monet-Rollinat de Fresselines ont quant à eux été financés par le programme européen Liaison entre actions de développement de l'économie rurale (Leader).

«Faire marcher les gens
dans les tableaux»

Entre 500 et 600 artistes, dont Monet, Guillaumin ou Picabia, sont venus chercher l'inspiration dans la vallée de la Creuse entre 1830 et 1930. La plupart d'entre eux sont tombés dans l'oubli. Mais à l'époque des impressionnistes (seconde moitié du XIXe siècle), la vallée connaît son âge d'or et devient une étape importante dans la peinture de paysage.

Il y a pourtant un paradoxe: on ne trouve que très peu d'œuvres originales de ces grands peintres dans la Creuse. «On a dû bâtir une offre culturelle et touristique en sachant qu'on n'a pas les toiles des artistes», explique Pierre Veysseix, directeur des sites touristiques du Pays dunois.

Ainsi, sur les vingt-trois tableaux que Claude Monet a peints à Fresselines, seuls trois ou quatre sont restés en France; les autres sont majoritairement exposés dans les grands musées de la côte est des États-Unis. Ces tableaux correspondent à l'une des premières séries de Monet, réalisée au printemps 1889.

Le Ravin de la Creuse, de Claude Monet (1889). | Musée des Beaux-Arts de Reims via Wikimedia Commons

Mais si la Creuse n'a pas les toiles, elle a le motif originel: «On peut faire marcher les gens dans les tableaux», s'enthousiasme ainsi Pierre Veysseix. Les touristes peuvent ainsi emprunter deux sentiers d'interprétation: l'un à Crozant, le Sentier des peintres; l'autre à Fresselines, nommé Dans les pas de Monet, puisqu'il est consacré au père des impressionnistes. «On a envie de s'asseoir et de regarder, on comprend pourquoi les peintres sont venus!», lance Marianne, une touriste qui revient du Sentier des peintres.

Les visiteurs peuvent facilement se placer face aux paysages que l'on retrouve dans les toiles d'artistes. Ici, la vue qui a inspiré à Armand Guillaumin son tableau Ruines du château de Crozant (1898). | CIP Hôtel Lépinat

L'autre attraction de Crozant, c'est la forteresse du Moyen Âge –ou plutôt les ruines qui en restent–, qui surplombe la confluence de la Creuse et de la Sédelle et offre une vue spectaculaire. Et dans le centre du village, le Centre d'interprétation, situé dans l'ancien Hôtel Lépinat, une auberge qui accueillait, au XIXe siècle, des artistes tels qu'Armand Guillaumin, grande figure de Crozant.

Pour organiser ses expositions, «le Centre d'interprétation vit grâce aux collections particulières», précise Tiphaine Hirou, médiatrice culturelle à l'Hôtel Lépinat. De nombreux tableaux sont ainsi prêtés par des particuliers ou donnés par des artistes locaux. D'ailleurs, les mairies de Crozant et de Fresselines, remplies de toiles laissées par différents peintres, passent pour de petits musées.

Tiphaine Hirou, médiatrice culturelle au Centre d'interprétation de Crozant, explique que la structure est surtout dépendante des particuliers pour organiser ses expositions. | Claudia Chieppa

«Ça a fait connaître notre Creuse»

En valorisant ce territoire, les collectivités souhaitent évidemment développer l'économie locale. La Vallée des peintres est donc une des têtes d'affiche de la Creuse, mise en avant lors de campagnes de publicité nationales. Et les visiteurs répondent présent: l'Hôtel Lépinat a enregistré 6.689 visiteurs en 2021, et l'Espace Monet-Rollinat 6.854 –c'est plus que les années précédentes.

Tiphaine Hirou a par ailleurs remarqué une augmentation de la fréquentation depuis les débuts de la pandémie de Covid-19 et les confinements successifs: «Les touristes cherchent des endroits moins fréquentés.» En 2020, les retombées économiques liées au tourisme sur le secteur de la Vallée des peintres (côté Creuse) étaient de 6,3 millions d'euros.

Les quelques commerçants de Crozant et Fresselines sont d'ailleurs assez enthousiastes. Dans une région où l'essentiel des visiteurs vient entre mai et septembre, toutes les activités touristiques sont bonnes à prendre.

Maria, qui tient L'Éclat de Soleil depuis vingt-et-un ans, le seul bar restant dans le centre de Crozant, est plutôt satisfaite. Entre les amateurs d'art et les randonneurs, sa clientèle est très variée. «On n'est pas tous les jours à fond, les gens viennent beaucoup les week-ends et en juillet-août, mais les efforts des collectivités, la publicité en masse, ça a fait connaître notre Creuse, c'est génial!»

Cécile et Aldert, propriétaires de l'hôtel du Lac, au bord de la Creuse, sont du même avis. «C'est très bien, ça donne une identité de secteur qui manquait vraiment. Il y a une cohérence et ça fait rester les gens.» La preuve, l'hôtel est complet ce week-end-là.

À l'hôtel du Lac, les propriétaires comme les touristes se réjouissent des activités liées au projet Vallée des peintres. | Claudia Chieppa

Le tourisme pour faire vivre
le village

Pourtant, si l'offre culturelle est en place, le développement économique se fait encore attendre. La plupart des acteurs font le même constat: le projet est dans un entre-deux. Selon Catherine Defemme, chargée de l'accueil, l'attractivité et la culture au conseil départemental, les collectivités doivent désormais aller plus loin, et entamer une «phase opérationnelle». «C'est facile de vendre une image, mais il faut que ce que les gens trouvent soit à la hauteur. Et actuellement, c'est vrai qu'on pèche au niveau hébergement-restauration. Il faut qu'on travaille sur ce volet accueil.»

«Pour que les gens viennent, il va falloir structurer l'offre d'hébergements, de restauration», confirme Pierre Veysseix. Selon lui, cette zone de la Creuse «manque de culture touristique». Il évoque par exemple le ramassage des déchets ou l'entretien des sentiers d'interprétation, parfois trop irréguliers en plein été.

Tiphaine Hirou considère également que la région n'est pas habituée au tourisme, et regrette par exemple que le Sentier des peintres soit fermé aux voitures que depuis un an. Elle se souvient aussi de jours où les quelques restaurants des alentours étaient tous fermés le même jour. «Ici, les gens sont habitués à faire la saison, sauf qu'en fait, on a de plus en plus de touristes qui viennent à l'automne et au printemps. [...] La difficulté, c'est de faire cohabiter tout le monde.»

Le maire de Crozant, Didier Lavaud, est conscient des défis à relever. «Pour l'instant, on n'a pas la capacité de retenir les gens plus d'une journée, on a beaucoup de touristes de passage.» Il compte sur le projet d'aménagement du centre-bourg pour redynamiser son village d'à peine 500 habitants, éparpillés sur des dizaines de petits hameaux, qui n'a plus de boulangerie. Pour lui, le potentiel touristique de Crozant est la seule manière de faire vivre le village. «Crozant, c'est authentique et naturel, c'est ce que les gens demandent. Donc à nous de les faire venir, et qu'ils repartent satisfaits.»

Autre gros projet de rénovation à Crozant: l'hôtel des Ruines, au pied de l'ancienne forteresse. Abandonné depuis plusieurs années, il pourrait bien finir par ressembler aux ruines dont il porte le nom. L'idée d'un réaménagement est lancée, reste à savoir ce qui va être fait. Ce qui est sûr, c'est qu'il faudra faire preuve de patience et de ténacité pour mener à bien ces initiatives, qui permettront sans doute de révéler le potentiel encore inexploité et inexploré de la Vallée des peintres.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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