Au Nord, c'étaient les corons
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Au Nord, c'étaient les corons

Temps de lecture : 5 min
Filip Brychta
Marie Ramaugé

Anor, petit village du Nord-Pas-de-Calais, avait cinq usines et un delphinarium qui ont tous fermé. Depuis, la municipalité tente de réhabiliter ces anciens bâtiments en friche.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Anor (France).

Ses amis ne connaissent plus l'âge de Michel Faustier. Assis au fond du seul bar d'Anor, il se souvient, les yeux dans le vague, de la vie passée de son village natal. Une fourmilière industrielle, avec ses cinq entreprises et son delphinarium. Lui habitait à la Verrerie blanche. On y fabriquait des flacons de verre transparent, dans un coron de briques rouges typique des cités ouvrières du nord de la France. «Ça sortait, ça rentrait sans arrêt», se rappelle-t-il en parlant des wagons qui approvisionnaient l'usine.

Aujourd'hui, la longue bâtisse est devenue un complexe moderne où habitants, micro-entreprises, associations et groupes scolaires se côtoient. Mais la vie n'a pas toujours été douce pour les Anorois de la Verrerie blanche.

Michel et ses quatre amis se sont rencontrés il y a plusieurs décennies. Ils habitaient alors dans les maisons ouvrières adossées au bâtiment principal. Les murs étaient faits de brique et de torchis, et faisaient à peine obstacle aux températures de -20, -22 degrés. Pourtant, ils n'avaient «jamais manqué de rien». Leur richesse, c'était leurs cinq usines. «Si je ne voulais plus travailler dans mon usine, je n'avais qu'à passer à celle d'en face», explique Michel dans un sourire.

Le travail facile n'est plus qu'un rêve lointain. Toutes les usines ont fermé, le premier employeur est maintenant le chômage. À Anor, il atteint les 22%. Les cinq amis ont vu le quartier de la Verrerie blanche dépérir, devenir vétuste. Les conditions de vie se sont dégradées. «Rien à voir avec ce qu'il y a maintenant», affirme Hocin, le plus jeune de la tablée.

La reconstruction du quartier

Jean-Luc Perrat, le maire actuel et ancien prof de sport, réfléchit à créer un écoquartier depuis plusieurs années, quand un appel à projet est ouvert à l'ensemble du Nord-Pas-de-Calais. Le fonds européen Feder est réparti entre plusieurs villes de la région.

Quand le village remporte le pactole, les travaux commencent. Des fouilles accidentelles exhument des trésors tels que de nombreuses pièces de verre. L'entreprise londonienne Grossmith était, selon les habitants, un titan de l'industrie européenne du parfum dans les années 1900, jusqu'à ce qu'elle perde tout lors de la Seconde Guerre mondiale. Ses archives détruites, l'entreprise a perdu sa mémoire. Les flacons de verre retrouvés à Anor établissent le lien entre l'entreprise familiale et le petit village. Une grande salle fait désormais office de musée, où sont regroupées les trouvailles et des photos d'archives.

Dans la salle du musée, des flacons en verre de Grossmith ont été retrouvés lors des travaux. | Filip Brychta et Marie Ramaugé

Deux ans plus tard, le coron est toujours là, mais tout le reste a changé. Des maisons avec garage et jardin ont remplacé les maisons ouvrières, des jeux pour enfants et un terrain multisports sont sortis de terre, des entreprises et des associations ont posé leurs valises. Entre le chemin de fer et les bocages, un quartier idéal à l'américaine a succédé aux maisons décrépies par le temps.

«On a eu trois fois plus de demandes que de places», s'extasie le maire. Treize familles vivent dorénavant ici, en partie grâce à la location-accession, pour permettre aux plus précaires d'accéder à la propriété. Bientôt, un béguinage suivra pour accueillir des personnes plus âgées. «J'ai déjà réservé ma maison!», s'enthousiasme Marc Frumin, adjoint du maire qui s'approche de la retraite. L'homme aux lunettes rondes s'y voit avant l'heure. Il s'est beaucoup investi pour le projet.

Océane vient d'arriver dans sa nouvelle maison. La jeune mère au foyer est ravie. «Notre ancien appartement faisait la taille du salon», rit-elle. Maintenant, son mari et ses deux filles ont deux étages, un sous-sol, un grand jardin. L'isolation, surtout, est «high tech». Rien à voir avec le torchis qu'il y avait avant. Ses deux filles sont à la maison car l'aînée est malade. Les deux petites sautent du canapé au tapis, font des roulades partout. Le jardin permet-il de laisser libre cours à leur énergie? «Pas vraiment, il pleut souvent», reconnaît-elle en regardant la bruine par la fenêtre. «Plutôt l'été.» Sa fille montre fièrement sa chambre à l'étage. Elle l'a rangée pour l'occasion. Ce qu'elle préfère, c'est le tableau licorne au-dessus de sa commode.

Le parc est délaissé à cause du mauvais temps. | Filip Brychta et Marie Ramaugé

Ce nouveau lieu a apporté de la tranquillité. La sœur d'Océane habite de l'autre côté des rails, dans le quartier de la Verrerie noire. Un passage très bas, qu'on ne peut traverser que l'échine courbée, relie les deux quartiers. De premier abord, tout les sépare. Les maisons sont sales, l'espace de jeu est en friche, les grilles arrachées. «Il y a souvent des embrouilles entre voisins», a remarqué Océane.

Dans le nouveau quartier où les habitants apprennent encore à se connaître, rien de tel. Même si pour l'instant les barbecues se font surtout en famille dans les jardins privés, la petite famille a déjà participé à l'activité «poulailler» avec Monsieur Frumin. La plus jeune de ses filles s'est trouvée une passion, et il suffit de lui dire «poulette» pour qu'elle sourie de toutes ses dents de bébé.

Les activités proposées peinent encore à trouver leur public

Ces activités sont au cœur du projet de la majorité municipale. Le maire a décidé de garder telle quelle l'ossature du coron. Évidemment, il a souhaité rendre hommage aux ouvriers, «nos parents, grands-parents, et arrière-grands-parents». L'hommage, il le rend aussi au mode de vie d'antan. «Avant, les gens jardinaient en dehors de leur travail, raconte-t-il, nostalgique. Je suis issu d'une famille de cinq garçons. Quand mon père rentrait du boulot, il se changeait et allait faire son jardin.» Histoire d'apporter un «plus» à sa famille.

Dans ce village au taux de chômage exorbitant, Jean-Luc Perrat aimerait beaucoup que ces anciennes habitudes se réveillent. C'est pourquoi il a mandaté Marc Frumin pour donner un nouveau souffle à la vie de quartier. Plus familial, plus proche de la nature.

Le quartier a d'ailleurs été estampillé du label «écoquartier» pour ses actions de démocratie et d'écologie. Tous les samedis, «on se réunit à sept ou huit et on cultive en permaculture. Là, ce sont les oignons, les échalotes et l'ail», pointe du doigt l'adjoint-jardinier. Tous les habitants peuvent en récolter quand ils le souhaitent.

Monsieur le maire Jean-Luc Perrat et son adjoint-jardinier Marc Frumin. | Filip Brychta et Marie Ramaugé

Malgré tous ces efforts, l'engouement peine à suivre. «On n'a pas encore trouvé une ou deux familles qui monteraient dans la locomotive, déplore Jean-Luc Perrat. On ne naît pas participatif.» Alors depuis que les poules se sont fait attaquer, monsieur Frumin n'a pas relancé le projet. Aucune famille n'est assez motivée pour se porter responsable. Malgré tout, le maire et son adjoint ne perdent pas espoir: ils savent que leur ambition est grande, et que seul le temps fera naître de nouvelles habitudes.

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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