Dans le Haut-Adige, un projet européen dépoussière des photos historiques et les présente sous un jour nouveau
Monde / Culture

Dans le Haut-Adige, un projet européen dépoussière des photos historiques et les présente sous un jour nouveau

Temps de lecture : 7 min
Claudia Chieppa
Clarisse Portevin

Un projet transfrontalier entre le Tyrol autrichien et le Haut-Adige redonne vie à d'anciennes photos par le biais de la numérisation, du partage gratuit, d'expositions virtuelles et d'une app.

Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l'Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l'UE dans ses régions.

À Bolzano (Italie) et Lienz (Autriche).

Depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à sa fermeture en 1986, le studio de photographie Waldmüller a accueilli des groupes scolaires pour la traditionnelle photo de classe. Ce studio portait le nom de son fondateur: Hermann Waldmüller. C'est à Anna, l'une de ses enfants, qu'incombait chaque année la tâche de placer les enfants en rangs disciplinés devant l'appareil photo acheté par son père.

Le patrimoine photographique de l'ancien atelier Waldmüller, situé dans la Fleischgasse (aujourd'hui Via Museo) à Bolzano, fait partie des 12.000 photos numérisées dans le cadre du projet Interreg «Argent vif – Patrimoine culturel photographique», financé par le Fonds européen de développement régional (Feder).

Cette initiative, lancée par quatre partenaires principaux et quatre partenaires associés en Italie et en Autriche, s'est achevée en 2019. L'un de ses objectifs était de numériser les fonds photographiques des différents partenaires: l'Archivio Tirolese per la documentazione e l'arte fotografica (TAP), la municipalité de Brunico, l'Ufficio Film e Media et la Ripartizione Musei de la province autonome de Bolzano.

Depuis 2000, le bureau des films et médias (Ufficio Film e Media) de la province de Bolzano détient l'imposante collection photographique de l'atelier de Hermann Waldmüller. Situé dans le palais provincial de la Via Andreas Hofer, au centre de la ville, ce bureau renferme dans son sous-sol des archives contenant près de 300.000 photos. Un véritable trésor.

Intérieur de l'atelier Waldmüller. | Allesandro Campaner

Les différents portraits réalisés par la famille Waldmüller entre 1896 et 1986 (avec leurs négatifs sur plaque de verre) sont conservés sur les rayonnages de la salle d'archives. Outre des photos, on y trouve des objets et des appareils utilisés autrefois dans le studio.

Marlene Huber, responsable des archives cinématographiques et photographiques de ce service, manipule avec soin les négatifs sur verre où l'on distingue notamment des femmes aux corsets serrés et aux jupes larges. L'italien et l'allemand sont les langues parlées habituellement dans cette salle souterraine, un fait naturel dans le Haut-Adige (ou Sud-Tyrol), qui fit partie de l'Empire austro-hongrois jusqu'en 1919.

Un trésor à numériser

Anna, l'une des neuf enfants de Hermann Waldmüller, reprend l'entreprise familiale en 1970, année du décès de son frère Franz, qui avait lui-même hérité des affaires de son père à sa mort, en 1902.

«N'ayant pas la formation nécessaire pour mener à bien cette activité, ma tante Anna a dû passer un examen dans les années 1970 afin de pouvoir continuer à exercer le métier de photographe», relate Stephan Waldmüller. C'est lui et son frère Georg qui ont décidé de faire don à la province du patrimoine conservé dans le studio familial, devenu désormais une maison privée.

Invité à réagir au fait que, grâce au projet Argent vif, les photos de son grand-père, de son oncle et de sa tante sont désormais numérisées et disponibles gratuitement dans une banque d'images sous la licence Creative Commons (CC), Stephan répond en ce sens: «Je pense que le studio fait partie de l'histoire de Bolzano. Il y en avait d'autres, certes, mais celui-là était le plus connu et le plus réputé. En plus, tout a été préservé en l'état, y compris les outils et les éclairages.»

Fotostudio Waldmüller, Ufficio Film e Media, Bolzano

Toutes les images collectées et numérisées pendant la durée d'exécution du programme (entre 2017 et 2019) sont accessibles sur le site d'Argent vif, avec les métadonnées correspondant à la licence CC BY. Cette dernière autorise l'utilisation d'œuvres de tiers, même à des fins artistiques ou commerciales, à condition d'en citer la paternité et d'indiquer le fichier auquel elles appartiennent.

Le projet a permis l'accès gratuit à 12.000 photos du Tyrol et du Haut-Adige, datant d'une période comprise entre 1880 et la fin du XXe siècle. Un patrimoine culturel d'une valeur inestimable tombait ainsi dans le domaine public et pouvait être exploité à des fins les plus diverses.

«Le fonds Waldmüller était entre nos mains depuis longtemps mais, avant le lancement du projet Argent vif, nous n'avions procédé qu'à quelques numérisations ponctuelles, sans vision d'ensemble. Grâce à l'apport des fonds européens, nous avons estimé qu'il était possible de s'y consacrer pleinement, en engageant du personnel chargé de cataloguer ces photos, ce qui est la tâche la plus importante», raconte Marlene Huber.

«Par le biais de ce financement, nous avons travaillé avec des jeunes qui se sont pris de passion pour les photos historiques; ils travaillaient ici, dans cette salle, […] c'était quasiment une chaîne de montage», se souvient-elle en riant, assise dans cette salle du palais provincial garnie de petits bancs disposés en fer à cheval.

Les smartphones reconnaissent les sites encadrés et leur rendent leur apparence d'autrefois grâce aux photos historiques qui s'affichent à l'écran.

Grâce aux 670.000 euros alloués par le Feder, en plus de la numérisation, cinq ateliers ouverts au public et animés par des experts de différentes nationalités ont été organisés à l'attention des personnes souhaitant apprendre à conserver des archives photographiques familiales ou acquérir de nouvelles connaissances dans les domaines de la photographie historique, du droit d'auteur, de l'archivage et de la numérisation des photos.

Une application qui donne vie aux photos historiques

La cathédrale de Bolzano vue dans le passé à travers l'app Timetrip Pics. | Claudia Chieppa

La Johannesplatz est une place incontournable située entre la gare de Lienz –une ville de 12.000 habitants se trouvant à l'est du Tyrol, à quelques encablures de la frontière avec l'Italie– et le TAP. Ce lieu, comme d'autres sites historiques de Bolzano, de Brunico et d'Innsbruck, figure dans l'application Timetrip Pics, conçue par les quatre partenaires du projet européen Argent vif.

Ces derniers ont réussi à relever le défi de présenter d'anciennes photographies sous un jour nouveau, au-delà des supports traditionnels que sont les musées, les expositions ou les livres d'histoire. Offrant une vue panoramique à 360 degrés et une option de visualisation sur une ligne temporelle, cette app présente l'aspect que revêtaient autrefois divers bâtiments et places. Les smartphones reconnaissent les sites encadrés et leur rendent leur apparence d'autrefois grâce aux photos historiques qui s'affichent à l'écran.

Deux expositions virtuelles ont également été organisées dans le cadre du projet, «ce qui était alors une chose relativement nouvelle, du moins pour les archives des régions du Tyrol et du Sud-Tyrol», précise Martin Kofler, directeur du TAP de Lienz, l'un des partenaires principaux. Ces expos sont disponibles sur le site d'Argent vif.

L'une présente les archives photographiques de la famille Kneußl, qui s'étendent sur une période allant des années 1880 aux années 1960. L'autre s'intitule «Pista! Impressioni fotografiche sulla pratica dello sci in Tirolo, Alto Adige e Trentino, 1913-1997» («En piste! Impressions photographiques sur la pratique du ski dans le Tyrol, le Haut-Adige et le Trentin, 1913-1997»).

Descente du mont Sief, 1908. | Collection Klebelsberg, TAP

Vers une économie d'images

Le choix des responsables de l'initiative Argent vif de partager gratuitement les photos historiques par le biais des licences Creative Commons s'inscrit dans un courant de pensée en vogue au début des années 2000, lors du lancement de leur première version.

«Il y a les photos que l'on paie 200 euros pour ne les utiliser qu'une fois, explique Martin Kofler. Mais il y a aussi d'autres courants d'opinion, dont l'un des représentants est le site Europeana [qui rassemble des ressources numérisées liées au patrimoine culturel européen, ndlr]. Ces derniers estiment qu'il est nécessaire de rendre au public le trésor culturel que constituent les photographies historiques.»

«Dans cette époque où abondent les stimuli visuels, pourquoi ne pas mettre à jour d'anciennes photos, plutôt qu'en produire de nouvelles?»
Claudia Corrent, photographe

Les photos d'antan sortent ainsi des archives et sont à nouveau accessibles à titre gratuit. Cela donne lieu à des processus créatifs innovants, à l'image du travail réalisé par Claudia Corrent, photographe spécialisée dans les arts visuels.

Ces dernières années, ses recherches ont porté sur la création de nouvelles photos en retravaillant des clichés historiques provenant d'archives privées ou publiques, comme la collection Waldmüller de la province de Bolzano.

Photo du projet Le temps et l'image – Les archives transformées. Les photos proviennent de la collection Fotostudio Waldmüller (Interreg V) et d'autres archives. | Claudia Corrent

Claudia Corrent s'est appuyée sur certaines photographies de Waldmüller pour créer les œuvres présentées à l'exposition «FLUX FRAGMENTS, Raccolta I», inaugurée fin mai. Cette expo a été organisée par la plateforme culturelle Lungomare, établie à Bolzano.

Les photos exposées avaient pour thèmes principaux les cours d'eau, sur lesquels repose le concept de «FLUX». Ce dernier a pour objectif d'explorer les paysages fluviaux de Bolzano et les espaces publics qui les entourent.

«La réutilisation des photos historiques va à l'encontre de l'idée selon laquelle la photographie est un élément définitif. Cela démontre, en revanche, qu'il est possible de lui donner une signification autre que celle voulue par l'auteur original, affirme Claudia Corrent. Et dans cette époque où abondent les stimuli visuels, c'est aussi une sorte d'économie d'images: pourquoi ne pas mettre à jour d'anciennes photos, plutôt qu'en produire de nouvelles?»

Une excellente façon de transformer en œuvres d'art les clichés de nos aïeux ou les photos instantanées abandonnées dans de vieilles boîtes à chaussures.

Traduction: Voxeurop

Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l'Union européenne. L'article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.

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