Politique

Mon Europe à moi: «L'UE ne mène pas une vraie politique d'accueil vis-à-vis des exilés»

Temps de lecture : 7 min

Les discussions entre États membres de l'Union européenne sur les migrations sont bloquées depuis des années. Jusqu'à quand?

Des migrants attendant d'être secourus au large des côtes italiennes, le 2 août 2017. | Angelos Tzortzinis / AFP
Des migrants attendant d'être secourus au large des côtes italiennes, le 2 août 2017. | Angelos Tzortzinis / AFP

En amont de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, où les citoyens de l'Union européenne (UE) sont invités à imaginer et à bâtir le futur du bloc, Slate lance le projet «Mon Europe à moi». L'objectif: donner la parole aux jeunes Français et Européens, recenser leurs attentes et leurs demandes, et y faire réagir des spécialistes et des membres du Parlement.

Y-a-t-il un sujet plus clivant que celui des migrations dans la politique européenne? Depuis la «crise migratoire» de 2016, qui avait vu des centaines de milliers de réfugiés syriens arriver dans l'Union européenne, la problématique est devenue un sujet de discorde entre les pays membres et les propositions visant à réformer le système d'accueil et de répartition des réfugiés de la Commission sont pour l'instant restées lettres mortes. Pourtant, chaque année, des dizaines de milliers de personnes meurent en tentant de rejoindre le vieux continent par la Méditerranée. Quant à ceux et celles qui y arrivent, les conditions d'accueil sont souvent très dégradées, et nombreux finissent dans la rue.

Un état de fait qui a poussé Kerill Theurilla, parisien de 26 ans, à s'engager dans l'association Utopia 56, qui s'occupe de l'hébergement des migrants, en 2017. «On parlait beaucoup de la crise migratoire, il y avait des gros campements à Paris, raconte-t-il à Slate.fr. Les conditions de vie dans lesquelles vivaient les personnes exilées m'ont poussé à aller intégrer cette association». Après une première journée «apocalyptique» passée près de la bulle d'accueil de Porte de la Chapelle à Paris, depuis démontée, Kerill sait qu'il s'engagera sur le long terme sur cette question.

Celui qui est devenu coordinateur de la section parisienne d'Utopia 56 souhaite avoir un changement complet de politique européenne. «Je pense qu'il est impératif de repenser l'accueil, l'UE ne mène pas une vraie politique d'accueil vis-à-vis des exilés, souffle-t-il. L'Europe est censée défendre des valeurs, notamment la liberté des personnes. Et c'est très loin d'être le cas.» En cause, une répartition «inéquitable» des personnes exilées, entre les pays du Sud et du Nord de l'Europe. Mais aussi une politique «qui vise plus à protéger nos frontières qu'à accueillir», notamment avec Frontex, l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, largement décriée pour son rôle dans les «pushbacks» de bateaux de migrants. «Je pense qu'il faut supprimer Frontex» assène le jeune homme, qui aimerait que l'UE se positionne également plus «en faveur de la défense des ONG» qui «protègent les personnes exilées».

«L'Europe est censée défendre des valeurs, notamment la liberté des personnes. Et c'est très loin d'être le cas.»
Kerill Theurilla

Pour comprendre les compétences de l'UE en matière d'asile et de migration, ainsi que les termes du débat, Slate s'est tourné vers Helena Hahn, analyste politique à l'European Policy Centre (EPC), spécialiste du sujet.

Slate.fr: Quelles sont les compétences de l'UE en matière de migration?

Helena Hahn: On a vu qu'à partir du milieu des années 1990, l'UE a commencé à acquérir de plus en plus de compétences dans le domaine des migrations et de la mobilité. Bien sûr, historiquement parlant, la liberté de circulation des citoyens à l'intérieur du territoire Schengen en était la principale raison. Ces compétences étaient liées à la libre circulation des personnes, mais aussi des marchandises.

Au fil du temps, l'Union européenne a dû également établir des règles relatives aux ressortissants de pays tiers, et cela a commencé à se produire de plus en plus au milieu des années 1990. Ensuite, le Traité de Lisbonne lui a donné de nouvelles compétences. Après 2010 et puis notamment à partir de 2015, 2016, il y a eu plusieurs tentatives de l'UE pour réformer la politique migratoire. À l'heure actuelle, il est encore très clair que les États membres sont ceux qui dirigent la politique migratoire. Il est clair qu'il est difficile d'établir des règles communes, du moins dans certains domaines. Donc je pense que par rapport à d'autres domaines politiques, la politique migratoire continue d'être celle où nous voyons un conflit entre les prérogatives de l'UE et celle des Etats membres.

La règle de Dublin, qui régit notamment là où des réfugiés peuvent demander l'asile, est fréquemment critiquée par les activistes et certains États. Pourquoi?

Le règlement de Dublin, qui se compose de plusieurs parties, réglemente les responsabilités des États membres concernant les personnes nouvellement arrivées, notamment au niveau des frontières extérieures de l'UE. Ces règles continuent de s'appliquer pendant deux ans, même si la personne passe des frontières intérieures. Cela signifie donc que Dublin réglemente quel État membre est responsable d'une personne arrivée dans l'UE. Dans la plupart des cas, il s'agit des États du sud, les États dits de première ligne comme la Grèce et l'Italie.

Il est très clairement indiqué que si des nouveaux arrivants demandent l'asile, ils doivent le faire dans leur premier territoire d'arrivée. Il n'est pas possible ensuite de demander l'asile ailleurs. On voit très bien pourquoi cela ne fonctionne pas. Les États membres qui se trouvent aux frontières extérieures se retrouvent à devoir gérer la majorité des arrivées.

Ce sont eux qui demandent aux autres États membres de s'entendre sur un système de relocalisation qui allégerait leur fardeau. Les États membres de l'Est, ont bien sûr une position très restrictive sur l'immigration et rejette cette proposition. Quant aux pays de l'Ouest et du Nord, s'ils ont accepté un certain nombre de réfugiés, ils ont toujours refusé tout système de quota.

Une répartition plus juste des réfugiés est justement une demande de Kerill. Peut-on imaginer la mise en place de quotas, comme proposé par la Commission?

En ce moment il y a très peu d'intérêt vis-à-vis de cette proposition et les chances d'avoir un système de quotas qui comprend les vingt-sept États membres sont très faibles. Je pense que nous l'avons vu plus entre 2015 et 2017, lorsque les négociations autour du mécanisme de relocalisation de l'UE étaient encore plus avancées. En ce moment, je pense qu'il y a une réticence à donner ne serait-ce que des chiffres, vu le débat public sur la question des réfugiés.

On peut imaginer que certains pays relocalisent volontairement des réfugiés. C'est le cas en ce moment pour les mineurs non accompagnés. Et ici, nous voyons qu'il y a des États membres comme le Portugal, la Belgique, l'Allemagne et la France, qui ont volontairement emmené des mineurs non accompagnés des îles grecques. Cela peut fonctionner. Mais encore une fois, c'est à petite échelle et cela est basé sur le fait que c'est volontaire.

La Commission a fait des propositions en faveur d'un Nouveau pacte sur l'immigration et l'asile il y a un an et demi. Où en sont les discussions?

Il reste environ six mois de négociations. Dans les propositions de la Commission, on trouve le concept solidarité obligatoire mais flexible, qui serait incluse dans le règlement sur la gestion de l'asile et des migrations, qui remplacerait le règlement Dublin. Ce dernier resterait tout de même en place sur certains sujets.

La Commission a essayé de montrer autant que possible aux États membres comment toutes les règles proposées fonctionneraient dans la pratique. Mais même ainsi, les États membres n'ont pas vraiment été en mesure de se mettre d'accord sur un mécanisme de délocalisation. Il y a d'autres éléments où nous avons clairement vu plus de progrès, qu'il s'agisse de la migration légale, des frontières extérieures, que nous voyions cela de manière positive ou non, et la coopération avec des tiers des pays. Je pense que c'est là que nous avons vu plus de progrès.

Le rôle de Frontex est très critiqué. Comment le rôle de l'agence a-t-il évolué?

2019 a été un moment clé ici. Parce que c'est à ce moment-là que le mandat de Frontex a été élargi, notamment avec un corps permanent de 10.000 personnes. Mais ce que je dois souligner ici, c'est qu'à chaque fois qu'une critique est lancée contre Frontex, notamment dans le contexte de la Grèce, il est très important de se rappeler que Frontex n'est pas l'autorité principale. Les garde-côtes nationaux restent les premiers acteurs sur le terrain et Frontex les soutient dans leur travail. L'agence ne les remplace pas et le mandat de l'agence ne prévoient pas non plus que cela se produise.

Cependant, Frontex a plus de flexibilité et de moyens. Exemple: l'agence à désormais une présence plus forte ou continue de renforcer sa présence dans les pays tiers, notamment dans les pays des Balkans, où elle a lancé un certain nombre d'opérations au Monténégro et en Serbie.

En même temps, nous avons également vu que la croissance de Frontex s'est accompagnée d'une surveillance accrue de l'extérieur. Frontex doit revoir ses processus internes et doit s'assurer que ses engagements envers les droits fondamentaux sont respectés. Lorsque nous examinons de nombreux incidents de refoulement au cours des dernières années, je pense que c'est très clairement là que nous voyons que Frontex doit à nouveau être à la hauteur de ses attentes.

Vous aussi, faites entendre votre voix à la Conférence sur l'avenir de l'Europe! Inscrivez-vous sur la plateforme dédiée et participez à la discussion. Faites savoir dans quelle Europe vous souhaitez vivre et contribuez à façonner notre futur!

Le projet a été cofinancé par l'Union européenne dans le cadre du programme de subventions du Parlement européen dans le domaine de la communication. Le Parlement européen n'a pas été impliqué dans sa préparation et n'est d'aucune manière responsable de ou lié par l'information, les informations ou les points de vue exprimés dans le cadre du projet pour lequel uniquement les auteurs, les personnes interviewées, les éditeurs ou les diffuseurs du programme sont responsables conformément au droit applicable. Le Parlement européen ne peut pas non plus être tenu responsable des dommages, directs ou indirects, pouvant résulter de la réalisation du projet.

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