Politique

Mon Europe à moi: «Les États se servent trop souvent de l'UE comme bouc émissaire»

Temps de lecture : 6 min

Le déficit de communication autour du projet européen est bien connu. Mais comment y remédier sans l'aide des États?

«Je pense que l'on communique mal et pas assez auprès de certains publics.» | Piqsels
«Je pense que l'on communique mal et pas assez auprès de certains publics.» | Piqsels

En amont de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, où les citoyens de l'Union européenne (UE) sont invités à imaginer et à bâtir le futur du bloc, Slate lance le projet «Mon Europe à moi». L'objectif: donner la parole aux jeunes Français et Européens, recenser leurs attentes et leurs demandes, et y faire réagir des spécialistes et des membres du Parlement.

Si je vous demande quelle est la différence entre le Conseil européen, le Conseil de l'Union européenne (UE) et le Conseil de l'Europe, sauriez-vous vous y retrouver? Le premier réunit les vingt-sept personnes à la tête d'un gouvernement d'État de l'UE, le deuxième est l'institution qui réunit les ministres des pays membres, et le troisième n'est pas une institution européenne, mais réunit quarante-six pays européens et défend les droits humains. Promis, il n'y aura pas de quizz à la fin de cet article. Mais force est de constater que l'UE est complexe et souvent peu lisible pour ses citoyennes et ses citoyens.

«Oui, l'UE est très compliquée, mais une fois que l'on comprend son fonctionnement, elle est très intéressante, explique à Slate.fr Camille Morel, étudiante en droit dans un cursus franco-allemand à l'université de Nanterre. J'ai eu un cours d'un semestre sur les institutions européennes et je me suis rendu compte que l'on disait beaucoup de choses fausses sur l'UE. Par exemple, les médias parlent de la présidence française de l'UE, mais c'est faux. La France prend la présidence du Conseil de l'UE! Ça n'est pas du tout la même chose.»

«Médias désintéressés», «complexité des institutions» mais aussi «mauvaise communication de l'UE»... Comme de nombreux experts et politiques, Camille fait le constat d'un déficit de communication de l'UE. Pourtant, «l'Europe en fait des choses», s'exclame celle qui a passé une année en Allemagne dans le cadre de ses études. «Par exemple à l'université de Nanterre, l'Europe investit 400.000 euros et personne ne le sait», explique la vingtenaire convaincue.

Résultat: «les citoyens et citoyennes ne s'investissent pas dans l'UE». La faute à la Commission européenne et aux institutions européennes, mais aussi aux États «qui se servent trop souvent de l'UE comme un bouc émissaire, pratique pour se dédouaner des problèmes», juge l'étudiante en droit.

«J'aimerais que l'UE améliore sa communication envers ses citoyens et citoyennes. Et que les États arrêtent de l'utiliser comme bouc émissaire.»
Camille Morel, étudiante en droit

Pour répondre aux interrogations de Camille, Slate.fr s'est entretenu avec l'eurodéputée La République en Marche Valérie Hayer, membre du groupe Renew du Parlement européen.

Slate.fr: Partagez-vous le constat de déficit de communication de la part de l'UE?

Valerie Hayer: Je le constate également. D'abord parce que les institutions européennes ne communiquent pas suffisamment. Ensuite, je pense que l'on communique mal et pas assez auprès de certains publics. C'est un état de fait qu'il faut que l'on assume, à la fois au niveau des institutions, des élus européens, mais aussi au niveau des responsables nationaux.

À quoi pensez-vous, lorsque vous dites que l'UE communique mal?

On utilise beaucoup de jargon technique alors qu'il faudrait toujours garder à l'esprit la lisibilité pour les Européens. Il y a beaucoup de textes et de propositions dont nous discutons qui sont abordés de manière très technique, là où il faudrait aller davantage droit au but pour expliquer concrètement aux citoyens sur quoi on travaille et ce que ça va changer pour eux. Il faut montrer que ce que l'on fait a des incidences directes et très concrètes. On a beaucoup à faire sur la communication, mais ça n'est pas simple, notamment parce que les Français et les Françaises ont aussi moins de culture politique européenne que dans d'autres pays.

Vous disiez que l'UE ne communique pas assez. C'est vrai qu'il y a peu de campagnes de publicité européennes... Que peut faire l'UE? Investir plus dans son budget marketing?

D'abord, je pense que les médias ont un rôle absolument clé pour informer les Européens et Européennes. Il faut aussi que l'on consacre plus de moyens à la publicité: j'aimerais que l'on ait des grandes campagnes d'affichage pour valoriser ce que fait l'UE dans les vingt-sept États membres. Je crois aussi que dans chaque pays, il faut que nous avancions.

Par exemple, il faut que l'on incite les médias à parler plus d'Europe et pas seulement aux heures de moindre écoute. Le politique aussi a un rôle à jouer: je pense à Clément Beaune [le secrétaire d'État aux Affaires européennes, ndlr], qui communique très bien, notamment avec «La minute européenne» chaque samedi sur les réseaux sociaux. C'est un moyen de communication en phase avec notre époque. Je pense que la présidence française du Conseil va être une opportunité pour donner aux gens une meilleure connaissance de l'UE.

«En France, pendant bien trop longtemps, les élus ont eu l'Europe honteuse.»
Valérie Hayer, eurodéputée LREM



Bien en amont de tout cela, il faut également favoriser la compréhension de l'Europe chez les enfants, en renforçant la place de l'UE dans les programmes scolaires. Certes, cela dépasse la question de la communication, mais c'est fondamental et complémentaire.

Le problème de l'UE ne viendrait-il pas du fait qu'elle soit complexe et illisible pour les citoyens et citoyennes?

Oui et non. Après tout, l'organisation administrative française est elle aussi compliquée. Oui, l'Europe, c'est compliqué, mais je pense qu'il y a également un enjeu d'incarnation. Il y a une responsabilité des représentants politiques sur ce sujet. Je considère que c'est mon rôle, en tant qu'eurodéputée, d'aller voir des étudiants, des élèves, pour leur expliquer ce que l'on fait. Même chose auprès des entreprises sur mon territoire. Cette question de l'incarnation est importante. Il faut reconnaître qu'en France, pendant bien trop longtemps, les élus ont eu l'Europe honteuse.

On se disait que c'était un sujet trop compliqué, qui ne permettrait pas de remporter des voix. Je crois que depuis 2017, une nouvelle génération politique, pro-européenne, est en train de changer les choses. Le fait de l'assumer, de le dire haut et fort et d'expliquer pourquoi c'est important de bâtir l'Europe, est fondamental. Je caricature, mais certains élus sont prêts à la fois à blâmer l'Europe sur des sujets qui n'y sont pas liés, puis de prendre les aides européennes sans rien dire. Il y a des torts partagés.

Camille aimerait que les États cessent d'utiliser l'UE comme bouc émissaire. Que peut-elle faire contre cela?

C'est vrai. C'est d'ailleurs frappant de voir certains, je pense notamment à Viktor Orbán, dont le discours lors de négociations diffère totalement de celui qui est tenu après, auprès de la presse nationale. C'est un problème et il faut que cela change. Mais, et vous allez dire que je prêche pour ma paroisse, en France le président de la République est pro-européen. Depuis 2017, les choses ont changé: les membres de la majorité sont des Européens convaincus. On n'est plus dans l'idée que Bruxelles est le bouc émissaire.

On assume que certaines choses fonctionnent mal; et parce qu'elles fonctionnent mal, on veut les changer. Mais on refuse de dire que quand ça va bien, c'est grâce à nous et que quand ça va mal, c'est de la faute de l'UE. Je refuse de renoncer à faire bouger les lignes parce que c'est compliqué. Non, l'Europe n'a pas à être un bouc émissaire; l'Europe, elle est ce que l'on a décidé d'en faire. C'est le fruit de dizaines d'années de négociations et d'avancées collectives. Il y a des raisons de critiquer l'Europe, mais l'Europe telle qu'elle est, nous l'avons faite.

Vous aussi, faites entendre votre voix à la Conférence sur l'avenir de l'Europe! Inscrivez-vous sur la plateforme dédiée et participez à la discussion. Faites savoir dans quelle Europe vous souhaitez vivre et contribuez à façonner notre futur!

Le projet a été cofinancé par l'Union européenne dans le cadre du programme de subventions du Parlement européen dans le domaine de la communication. Le Parlement européen n'a pas été impliqué dans sa préparation et n'est d'aucune manière responsable de ou lié par l'information, les informations ou les points de vue exprimés dans le cadre du projet pour lequel uniquement les auteurs, les personnes interviewées, les éditeurs ou les diffuseurs du programme sont responsables conformément au droit applicable. Le Parlement européen ne peut pas non plus être tenu responsable des dommages, directs ou indirects, pouvant résulter de la réalisation du projet.

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