Égalités / Politique

Mon Europe à moi: «Il est temps que les institutions européennes incluent plus de personnes racisées»

Temps de lecture : 6 min

Ce n'est pas un secret, les institutions qui composent l'UE ne sont pas très représentatives de la diversité des habitants de l'Union.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, entourée de commissaires européens, le 27 novembre 2019 à Strasbourg. | Frederick Florin / AFP
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, entourée de commissaires européens, le 27 novembre 2019 à Strasbourg. | Frederick Florin / AFP

En amont de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, où les citoyens et citoyennes de l'Union européenne (UE) sont invités à imaginer et à bâtir le futur du bloc, Slate lance le projet Mon Europe à moi. L'objectif: donner la parole aux jeunes Français et Européens, recenser leurs attentes et leurs demandes, et y faire réagir des experts et des membres du Parlement européen.

#Europesowhite? Jetez un coup d'œil aux photos des vingt-sept commissaires européens d'Ursula von der Leyen. Impossible de ne pas noter l'absence, visible, de personnes non blanches autour de la table. Présidence du Parlement européen, du Conseil de l'Union européenne… Et c'est la même chose dans les autres institutions: l'UE est majoritairement blanche, alors des millions de personnes racisées sont citoyennes d'Europe.

Une situation que regrette Cécilia, française et noire, travaillant dans le marketing à Londres. «C'est regrettable, je ne me sens pas très représentée, soupire-t-elle auprès de Slate.fr. Mais ça n'est pas vraiment surprenant non plus, quand on voit à quel point c'est difficile au niveau national.»

En découle un sentiment «de distance» vis-à-vis de l'Europe. «C'est difficile de se dire que l'on s'occupe de nous alors que l'on n'est pas représentés», explique la trentenaire. L'UE possède pourtant une politique d'inclusion et de lutte contre le racisme, mais selon les associations, celle-ci ne va pas assez loin. Plusieurs articles relatent d'ailleurs les galères des membres racisés du Parlement européen. «Pourtant, je pense que l'Europe a tout à gagner à mieux nous inclure, c'est nous qui faisons ce continent, souligne Cécilia. On a aussi contribué à construire l'Europe.»

Habitant à Londres depuis une dizaine d'années, la Parisienne d'origine peut mesurer le gouffre entre l'inclusion des personnes racisées dans la vie politique britannique et sur le continent. «C'est certain qu'il y a beaucoup plus de politiques non-blancs ici», comme le ministre des Finances Rishi Sunak ou Priti Patel, la décriée ministre de l'Intérieur. «Mais il ne faudra pas non plus que l'on soit juste une caution: il faut que nos idées soient prises en compte», ajoute la jeune mère.

«J'aimerais que l'UE mette en place des politiques volontaristes pour inclure des personnes racisées, dans toutes les instances de la vie politique.»
Cécilia, Française habitant à Londres

Pour répondre aux interrogations de Cécilia, Slate a décidé de faire réagir Juliana Wahlgren, experte sur les questions de racisme, genre et migration, au Réseau européen contre le racisme (ENAR).

Slate.fr: Partagez-vous le constat fait par Cécilia, et de nombreuses personnes racisées, sur le fait que les institutions européennes sont très blanches?

Juliana Wahlgren: Oui, c'est vrai, la blancheur des institutions européennes est assez frappante. Et bien sûr, ce manque de représentativité conduit à un manque de compréhension plus profonde des problèmes qui concernent les minorités racisées. Donc il ne s'agit pas seulement de poser la question de la représentation. Il faut aussi parler de la façon dont vous pouvez développer des cadres politiques et juridiques significatifs. Et comment nous pouvons être à l'avant-garde de la protection des minorités racisées.

Vous savez, le manque de diversité est quelque chose d'historique au sein de l'UE. Et il est intéressant de voir que la diversité est quelque chose qui va au-delà de la couleur de peau. Nous avons donc vu au fil des ans une tentative de la part des institutions européennes d'avoir plus d'équilibre, par exemple, en matière de genre ou d'âge. Mais la couleur de peau semble être, si je puis dire, un sujet moins populaire en termes d'inclusion.

Les choses n'évoluent pas sur cette question?

Si. Il y a eu une prise de conscience après la mort de George Floyd, notamment parce que son meurtre a illustré les inégalités systémiques historiques de nos sociétés et le fait que la brutalité policière était liée au racisme institutionnel. Les dirigeants européens sont devenus plus conscients des choses et essaient d'inclure le sujet dans les stratégies en faveur de la diversité. Mais j'ai l'impression que nous sommes toujours très en retard. Nous ne trouvons qu'au début d'une discussion.

Pourquoi les institutions européennes manquent-elles autant de diversité?

La première explication est que les institutions n'ont pas réussi à voir la diversité de la société comme quelque chose de riche. Il y a aussi l'incapacité à combler leurs lacunes en termes de personnel. Pour la première fois de son histoire, la Commission européenne est en train de développer une enquête pour comprendre la répartition de la diversité chez ses employés. Comment voulez-vous remédier au manque de diversité si vous ne savez même pas quel genre de personnes travaillent pour vous?

Deuxièmement, il y a aussi la question de l'accessibilité à certains de ces postes. Je pense que l'UE n'est pas allée au-delà des canaux traditionnels pour embaucher des candidats et des candidates venant de toutes les minorités. Il y a aussi une sorte de manque d'efforts pour dépasser les modes de management traditionnels afin d'essayer de recruter des personnes issues de la diversité.

«Si vous n'avez pas tout le spectre de la société dans votre équipe, vous allez échouer à vous adresser à tous les groupes.»
Juliana Wahlgren, experte sur les questions de racisme, genre et migration

Enfin, il y a aussi cette question: comment créer des espaces sûrs? Il ne s'agit pas seulement de recruter et de diversifier les fonctionnaires, mais aussi de faire en sorte que ces personnes se sentent en sécurité. C'est donc tout un processus qu'il faut amorcer. Et quand les gens ne voient pas ce processus, ils ne sentent pas que ce sera un endroit accueillant pour eux. C'est toute une dynamique qu'il faut mettre en place pour avoir la certitude que les gens vont d'abord postuler à cet emploi.

Le problème, c'est que les gens ont tendance à recruter des personnes qui leur ressemblent, qui ont fait les mêmes écoles, viennent du même groupe social... Ces biais inconscients doivent également être remis en question pour s'assurer que les recruteurs n'embauchent pas seulement des personnes qui leur ressemblent.

Cet état de fait n'est-il pas tout simplement un reflet de ce qui se passe dans les États membres?

Oui bien sûr. Quand vous regardez la composition des ministères et institutions des États membres, vous constatez la même chose que dans les institutions européennes. Dans des États membres comme la France, on voit que le recrutement se fait dans des écoles traditionnelles élitistes. Si nous ne changeons pas cela, alors nous n'arriverons pas à attirer d'autres types de talents avec des ensembles de compétences différents.

Il faut vraiment faire en sorte que les institutions, partout, au niveau national comme au niveau européen, commencent à recruter là où il y a de la diversité. Il faudra aussi remettre en cause l'importance du bon diplôme dans le recrutement de candidats. C'est l'expérience qui devrait primer. D'ailleurs, c'est un changement que toute la société, et pas seulement les institutions européennes et nationales, doit opérer.

L'un des problèmes, ne serait-il pas le manque de diversité dans la communication européenne, et plus largement dans le «roman» européen?

Oui absolument. Sur la communication, il y a eu un effort dans le passé pour s'assurer qu'il y ait une communication officielle plus inclusive. Mais si vous n'avez pas tout le spectre de la société dans votre équipe, vous allez échouer à vous adresser à tous les groupes. Certains publics sont toujours invisibles dans la communication de l'UE. Par exemple, les femmes musulmanes sont un groupe que vous ne verrez jamais. Vous ne verriez pas une femme musulmane portant un foulard pour promouvoir, par exemple, la diversité ou la participation à la vie politique.

Il faut aussi que nous déconstruisions nos stéréotypes, car les gens ne sont pas seulement blancs ou seulement noirs. Nous avons des identités intersectionnelles. Par exemple, je peux être une femme trans noire issue de l'immigration. Suis-je représentée, s'adresse-t-on à moi? Non. Le défi est donc de représenter cette pluralité d'identités dans la communication européenne.

Vous aussi, faites entendre votre voix à la Conférence sur l'avenir de l'Europe! Inscrivez-vous sur la plateforme dédiée et participez à la discussion. Faites savoir dans quelle Europe vous souhaitez vivre et contribuez à façonner notre futur!

Le projet a été cofinancé par l'Union européenne dans le cadre du programme de subventions du Parlement européen dans le domaine de la communication. Le Parlement européen n'a pas été impliqué dans sa préparation et n'est d'aucune manière responsable de ou lié par l'information, les informations ou les points de vue exprimés dans le cadre du projet pour lequel uniquement les auteurs, les personnes interviewées, les éditeurs ou les diffuseurs du programme sont responsables conformément au droit applicable. Le Parlement européen ne peut pas non plus être tenu responsable des dommages, directs ou indirects, pouvant résulter de la réalisation du projet.

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