Médias / Monde

Mon Europe à moi: «Il faut que l'UE tape du poing sur la table pour défendre la liberté de la presse»

Temps de lecture : 5 min

Le journalisme indépendant et le pluralisme des médias sont menacés dans de nombreux pays de l'Union européenne. Pourtant, celle-ci semble impuissante. Jusqu'à quand?

Un peu partout en Europe, des journalistes dénoncent la concentration des médias entre quelques mains, ainsi que des interventions et pressions des États sur les journaux. | ReadyElements via Pixabay
Un peu partout en Europe, des journalistes dénoncent la concentration des médias entre quelques mains, ainsi que des interventions et pressions des États sur les journaux. | ReadyElements via Pixabay

Dans le cadre de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, où les citoyens de l'Union européenne (UE) étaient invités à imaginer et à bâtir le futur du bloc, Slate a lancé le projet «Mon Europe à moi». L'objectif: donner la parole aux jeunes Français et Européens, recenser leurs attentes et leurs demandes, et y faire réagir des spécialistes et des membres du Parlement.

Disparité. C'est le premier mot qui vient à l'esprit lorsqu'il s'agit de parler de liberté de la presse dans l'Union européenne (UE). Car si, selon le classement annuel de l'association Reporters sans frontières, l'Europe est le premier continent en matière de liberté de la presse, il existe de grandes différences entre les vingt-sept États membres de l'UE. Les pays du Nord, Danemark (2e) et Finlande (5e) en tête, se placent en haut du classement, mais d'autres, comme Malte (78e), la Slovénie (54e), la Hongrie (85e) ou la Bulgarie (91e) arrivent bien plus bas.

Les problèmes sont multiples: en Hongrie et en Pologne, c'est la mainmise du pouvoir sur les médias qui inquiète, alors qu'en Slovénie, c'est l'intimidation et les violences contre les reporters qui plombent la liberté de la presse. Un peu partout en Europe, et notamment en France, des journalistes dénoncent également la concentration des médias entre quelques mains... ainsi que des interventions et pressions des États sur les journaux.

Un état de fait qui fait réfléchir Julien Nguyen Dang, journaliste de 26 ans tout juste diplômé, qui travaille pour une agence de presse. «Tout cela est inquiétant, cela veut dire que ce n'est pas parce qu'on est dans l'UE qu'on est protégé en tant que journaliste, confie-t-il à Slate. On se revendique comme étant un territoire avec des idéaux démocratiques, et pourtant on voit bien sur le terrain, comme à Malte [où la journaliste Daphne Caruana Galizia a été assassinée en 2017, ndlr], par exemple, que ça n'est pas le cas.»

Julien s'alarme aussi de la dégradation de la situation en France. «Il y a les violences contre les journalistes, mais aussi la concentration grandissante des médias en France, explique-t-il. Il n'y a qu'à regarder ce qu'a fait Vincent Bolloré avec Europe 1 et CNews, alors qu'on pensait que ça ne pouvait arriver qu'ailleurs.»

La liberté de la presse est pourtant une liberté fondamentale de l'UE, garantie par la Charte des droits fondamentaux de l'Union. Mais en pratique, la Commission européenne est souvent impuissante pour s'assurer du respect de l'État de droit. «La Commission est bien trop molle du genou sur ces sujets», regrette Julien, partageant le point de vue de nombreuses associations de défense des libertés. Des procédures d'infraction sont bien en cours, notamment contre la Hongrie, mais elles n'ont pas empêché Viktor Orbàn de continuer à mettre la pression sur les derniers médias indépendants du pays. D'où cette attente de la part du jeune journaliste, qui espère plus de soutien pour sa profession:

«L'UE devrait exiger une meilleure transparence dans les structures de propriété des médias.»
Anna Júlia Donáth, eurodéputée hongroise, membre du groupe Renew Europe

Pour comprendre ce que peut, concrètement, l'UE au sujet de la liberté de la presse, Slate s'est tourné vers Anna Júlia Donáth, députée européenne hongroise et membre du groupe Renew Europe. L'élue du Mouvement Momentum, opposante de Viktor Orbán, a répondu à nos questions par mail.

Slate.fr: Que diriez-vous de l'état de la liberté de la presse au sein de l'UE?

Anna Júlia Donáth: En Europe centrale et orientale, nous assistons à la détérioration du pluralisme des médias. Il y a des signes inquiétants en provenance de Pologne, de Slovénie, de Hongrie ou des Balkans occidentaux. Par exemple, une récente étude a indiqué qu'environ 78% des médias sont proches du gouvernement en Hongrie. Et c'était avant que le plus grand site d'actualité, Index, ne soit racheté [par un ancien proche de Viktor Orbán en 2017, ndlr] et que Klubrádió soit réduite au silence sur les fréquences radio. En Europe centrale, nous devons renforcer le pluralisme des médias et soutenir les journalistes qui se battent pour un journalisme de qualité, d'investigation et de proximité.

Vous représentez un pays, la Hongrie, où la liberté de la presse a été réduite au cours de la dernière décennie, en grande partie à cause de Viktor Orbán. La situation s'est-elle détériorée durant l'année passée?

La liberté des médias n'existe que sur le papier et une grande partie des médias est concentrée dans une seule main. En douze ans, Viktor Orbán a écrasé le marché médiatique hongrois et fait taire les opinions qui ne lui plaisaient pas. Origo, Népszabadság, Index, Klubrádió et tant d'autres ont été victimes du nettoyage du gouvernement Fidesz. Aujourd'hui, les médias publics ne sont rien de plus que des porte-paroles de la propagande du gouvernement, où les politiciens de l'opposition ne peuvent apparaître qu'une fois par an.

De quels outils l'UE dispose-t-elle pour défendre la liberté de la presse?

L'UE doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour promouvoir un environnement médiatique indépendant, divers et pluraliste, dans lequel les citoyens peuvent avoir confiance. Pour défendre la liberté et le pluralisme des médias, l'UE finance actuellement plusieurs projets visant soit à protéger les journalistes menacés, soit à soutenir les meilleures pratiques et la coopération entre journalistes.

En outre, il existe des mesures législatives telles que le plan d'action pour la démocratie, qui vise à améliorer la sécurité des journalistes. Le mécanisme de l'État de droit consacre une section clé à la liberté et au pluralisme des médias. Nous verrons également le lancement de la directive sur la liberté des médias cette année, qui a pour objectifs d'empêcher l'influence politique et de garantir le pluralisme des médias dans l'UE.

Que souhaitez-vous voir changer au niveau de l'UE à cet égard?

Le rapport sur l'État de droit [publié une fois par an par la Commission, ndlr] est une bonne première étape, mais il doit être lié à d'autres outils, comme le mécanisme de l'État de droit. En outre, ce rapport devrait contenir des recommandations et pas seulement des déclarations. Sans oublier que l'UE devrait exiger une meilleure transparence dans les structures de propriété –cela est particulièrement important, car nous pouvons tous voir ce qui se passe en Hongrie. Et nous devons nous rappeler que les médias indépendants ont besoin d'argent, nous avons donc besoin de programmes qui peuvent financer le travail des journalistes.

La Conférence sur l'avenir de l'Europe s'est achevée le 9 mai. Les quarante-neuf propositions élaborées sur la base des contributions des citoyens sont à retrouver sur la plateforme dédiée.

Le projet a été cofinancé par l'Union européenne dans le cadre du programme de subventions du Parlement européen dans le domaine de la communication. Le Parlement européen n'a pas été impliqué dans sa préparation et n'est d'aucune manière responsable de ou lié par l'information, les informations ou les points de vue exprimés dans le cadre du projet pour lequel uniquement les auteurs, les personnes interviewées, les éditeurs ou les diffuseurs du programme sont responsables conformément au droit applicable. Le Parlement européen ne peut pas non plus être tenu responsable des dommages, directs ou indirects, pouvant résulter de la réalisation du projet.

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