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San Servolo, l'île vénitienne dont on ne ressortait pas en vie

Temps de lecture : 4 min

Pendant plus de deux siècles, cette île minuscule de la lagune de Venise abrita un sordide asile d'aliénés. Malades mentaux, marginaux, vagabonds... Tous ceux que la société vénitienne considérait comme déviants devaient passer le reste de leur vie reclus dans cette prison entourée d'eau.

Le 3 novembre 1804, l'île est proclamée par décret «maison des aliénés de toutes les provinces vénitiennes». | Abxbay via Wikimedia Commons
Le 3 novembre 1804, l'île est proclamée par décret «maison des aliénés de toutes les provinces vénitiennes». | Abxbay via Wikimedia Commons

San Servolo

Eaux: Lagune de Venise / mer Adriatique

État: Italie

Coordonnées géographiques: 45° 25′ 06″ N, 12° 21′ 26″ E

Superficie: 5 hectares

Ouverte à la visite

Murano et ses souffleurs de verre, Burano et ses ruelles aux couleurs de l'arc-en-ciel, Torcello et ses mosaïques byzantines... San Servolo et ses «fous»? On a beau chercher, cette escale ne figure pas sur les programmes des compagnies maritimes qui proposent des excursions à la journée sur les îles de la lagune vénitienne. On ne doute pas un instant du fait que son manque de pittoresque en soit la cause. L'île est cependant desservie par une ligne de vaporetto, le bateau-bus local. Le trajet s'effectue en moins d'un quart d'heure depuis la célèbre place Saint-Marc.

Pendant plus de 200 ans, du XVIIIe au XXe siècle, l'île de San Servolo fut synonyme d'horreur. Accoster contre son gré sur cet îlot rectangulaire situé au sud de Venise, sanglé d'épaisses murailles, revenait à une peine de réclusion à perpétuité. Les aliénés de San Servolo ne quittaient généralement leur prison entourée d'eau que les pieds devant.

Y étaient envoyés tous ceux que la société vénitienne de l'époque préférait éloigner des regards, tous ceux qui étaient considérés comme gênants, déviants, par leur seule existence, et à ce titre comme «fous»: malades mentaux, marginaux, vagabonds, homosexuels, personnes trans, enfants illégitimes...

Isolation

Tout au long de son histoire, Venise s'est d'ailleurs servie à maintes reprises des nombreuses îles environnantes pour y isoler différents groupes de population indésirables, majoritairement à des fins sanitaires: à la fin du XIIIe siècle, par exemple, les lépreux de la ville ont été mis en quarantaine sur l'île de San Lazzaro. Et lors de la grande épidémie de peste noire, les Vénitiens contaminés ont été envoyés sur l'île de Santa Maria di Nazareth.

Les archives de l'ancien asile d'aliénés de San Servolo, qui a d'abord été un hôpital militaire au début du XVIIIe siècle, permettent de dater très précisément l'avènement de l'île aux «fous»: le tout premier «aliéné», un certain Lorenzo Stefani, un homme de 30 ans appartenant à la noblesse vénitienne, est admis sur l'île le 26 octobre 1725. Sa famille ayant les moyens de payer son séjour à l'hôpital, il échappe au sort cruel qui était alors réservé aux «fous» issus du peuple: les «aliénés» étaient embarqués comme rameurs dans une galère qui naviguait nuit et jour dans la lagune de Venise, contrôlant le trafic maritime.

Femmes adultères, lesbiennes, prostituées...

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, seuls quelques aliénés cohabitent avec des soldats blessés ou malades au sein de l'hôpital militaire de San Servolo. Le 3 novembre 1804, l'île est proclamée par décret «maison des aliénés de toutes les provinces vénitiennes» et on y envoie alors également les femmes considérées comme folles –avec parmi elles des femmes adultères, des lesbiennes, des prostituées, des vagabondes...

Les conditions de vie des centaines de patients confinés au Manicomio di San Servolo sont effroyables.

Celles-ci ne resteront à San Servolo qu'une trentaine d'années seulement. Après avoir été transférées à l'hôpital civil SS. Giovanni e Paolo, dans le quartier vénitien de Castello, elle seront finalement exilées à leur tour dans une prison entourée d'eau à compter de 1873, sur une île voisine de l'asile pour hommes, San Clemente.

Chambres surpeuplées, saleté, manque de nourriture, mauvais traitements, recours massif aux méthodes de contention mécaniques... Les conditions de vie des centaines de patients confinés au Manicomio di San Servolo sont effroyables, comme en témoigne la collection d'instruments de torture exposée dans le petit musée qu'abrite aujourd'hui l'île.

Camisole de force, cage à taille humaine permettant d'administrer de force douches froides aux patients, ainsi que toute une batterie d'accessoires de contention en métal –colliers, chaînes, menottes, manchons... À cela s'ajoute une macabre collection d'instruments anthropométriques, qui servaient à mesurer les crânes des patients, dont certains sont toujours conservés et exposés.

«Véritables instruments de torture»

Au tout début du XXe siècle, le Conseil de la province de Venise envoie une commission d'experts pour inspecter l'asile. Son rapport est accablant: «Non seulement les règles les plus élémentaires d'hygiène et de propreté ont été violées de façon flagrante, mais on a également abusé des moyens de contention interdits depuis plus d'un siècle dans tous les asiles, véritables instruments de torture, lacérant la chair des pauvres malades, dont certains, c'est horrible à dire, gisaient dans des fers depuis des années et des années. Tout a été jugé condamnable dans cet établissement, du manque de soins médicaux au manque d'assistance de la part des infirmières, du manque de nourriture à l'absence totale des règles les plus élémentaires d'un asile.» L'affaire fait scandale et conduit à l'expulsion des Fatebenefratelli, l'ordre de frères à qui avait été confiée la gestion de l'hôpital deux siècles plus tôt.

Aujourd'hui, les deux anciennes îles-prisons n'accueillent plus que des visiteurs volontaires.

L'île aux «fous» ne sera pas évacuée pour autant. Une trentaine d'années plus tard, en 1935, l'asile sera transformé en un hôpital psychiatrique, à nouveau ouvert aux patients des deux sexes, et ayant désormais vocation à accueillir les patients uniquement sur de courtes durées, tandis que l'île aux «folles» se spécialise dans les séjours de longue durée.

Cette réorganisation ne signe pas la fin des souffrances pour les insulaires de San Servolo. Une nouvelle ère de brutalité s'ouvre, avec toute une panoplie «moderne»: les patients seront massivement soumis à des traitements par électrochocs, mais aussi plongés dans le coma à but thérapeutique à coups de piqûres d'insuline.

Loi unique au monde

L'établissement ne fermera ses portes qu'à l'été 1978, quelques mois seulement après l'adoption de la fameuse loi Basaglia. Cette loi unique au monde, qui porte le nom du psychiatre qui en est à l'origine, a aboli le système d'hôpital psychiatrique d'État en Italie. L'île aux «folles», elle, perdurera encore de longues années. La dernière patiente de San Clemente ne sera libérée que le 23 avril 1992, quelques années avant que ne ferme le dernier hôpital psychiatrique d'État du pays, en 1998.

Aujourd'hui, les deux anciennes îles-prisons n'accueillent plus que des visiteurs volontaires. En plus du petit musée retraçant l'histoire de l'asile, San Servolo abrite un hôtel haut de gamme avec vue sur la lagune et terrain de tennis. L'autre île sert quant à elle de décor au luxueux San Clemente Palace Kempinski Venice. Encore faut-il avoir envie d'y dormir.

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