Monde

Ha-shima, l'île fantôme qui fait tache dans l'histoire du Japon

Temps de lecture : 4 min

Abandonnée en 1974, cette île bardée de béton est aujourd'hui une ville fantôme. Le pays a obtenu en 2015 sa reconnaissance par l'Unesco, sans pour autant faire la lumière sur son sombre passé.

Ha-shima était une ville miniature, disposant de toutes les infrastructures permettant à sa population d'y vivre isolée. | Hisagi via Wikimedia Commons
Ha-shima était une ville miniature, disposant de toutes les infrastructures permettant à sa population d'y vivre isolée. | Hisagi via Wikimedia Commons

Gunkan-jima

Eaux: mer d'Amakusa / océan Pacifique

État: Japon

Coordonnées géographiques: 32° 37′ 40″ N, 129° 44′ 18″ E

Superficie: 6 hectares

Ouverte à la visite

Sur les eaux tumultueuses de la mer de Chine orientale, fréquemment balayées par les typhons, l'île d'Ha-shima surgit au loin, menaçante. Les Japonais la surnomment «Gunkan-jima», l'«île-cuirassé», en raison de sa silhouette grise et anguleuse, semblable à celle d'un navire de guerre. Et il est vrai qu'à première vue, ce caillou presque entièrement bétonné, hérissé de barres d'immeubles qui semblent empilées les unes sur les autres, ne ressemble pas à une île.

Quand on s'en approche, c'est plutôt un naufrage qui s'offre à nos yeux: bâtiments sinistres aux fenêtres arrachées, aux façades délavées, rongées par le vent et le sel marin. Ha-shima tient plus de la ville fantôme que de l'île déserte. Ses vestiges de béton armé croulent sous une végétation luxuriante. Depuis l'abandon de l'île en 1974, la nature a repris ses droits dans ce qui fut autrefois le bout de terre le plus densément peuplé au monde.

Architecture concentrationnaire

Dans les années 1960, la population de l'île dépassait 5.000 habitants, ce qui faisait d'elle l'endroit le plus densément peuplé au monde. De ce temps révolu, il reste, outre la surprenante architecture concentrationnaire de l'île –chaque habitant ne disposait bien souvent que de quelques mètres carrés à soi–, quelques émouvants témoins dans les appartements désertés: téléviseurs au design sixties recouverts de poussière, frigos rouillés, tables encore garnies de leur nappe en toile cirée...

Située à une vingtaine de kilomètres de Nagasaki, cette île minuscule est restée déserte des siècles durant, jusqu'à ce que l'on découvre un considérable gisement de houille dans ses entrailles au XIXe siècle. Le Japon se trouvait à cette époque en pleine révolution industrielle. La première mine de charbon moderne du pays fut creusée à Ha-shima, au cœur de l'île. Mise en service en 1869, cette mine sous-marine fut rachetée une vingtaine d'années plus tard par Mitsubishi. Le célèbre groupe japonais n'était alors qu'une compagnie spécialisée dans le transport maritime et l'exploitation minière.

Symbole de modernité

Ha-shima ne tarda pas à devenir un fleuron de l'industrie minière japonaise, sa production ne cessant d'augmenter d'année en d'année. L'exploitation sous-marine tournait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les mineurs travaillaient de longues heures dans des conditions éprouvantes, se relayaient pour tenir les cadences. Au fond de la mine, à des centaines de mètres sous le niveau de la mer, ils risquaient chaque jour leur vie à abattre le charbon dans une chaleur et une humidité étouffantes.

Pour les prisonniers coréens, Ha-shima était «l'île de l'enfer», une prison entourée d'eau dont il était impossible de s'échapper.

Afin d'augmenter le rendement de la mine, Mitsubishi embaucha toujours plus de monde et transforma quasiment chaque mètre carré de l'île en surface habitable. Loin de la vision d'horreur que provoque Ha-shima de nos jours, elle était autrefois un symbole de modernité aux yeux des Japonais, un laboratoire de l'architecture du futur. En 1916, elle possédait par exemple l'immeuble en béton armé le plus haut du Japon: neuf étages dressés sur la mer.

Ha-shima était une ville miniature, disposant de toutes les infrastructures permettant à sa population d'y vivre isolée: école, hôpital, bureau de police, boutiques, mais aussi cinéma, piscine et temple bouddhiste. Elle avait même son propre bordel. Tous les immeubles de l'île étaient reliés entre eux par des escaliers, des coursives et des tunnels.

Purgatoire

C'est cette prouesse architecturale que le Japon a voulu faire reconnaître par l'Unesco il y a quelques années, au même titre qu'une vingtaine d'autres sites de la révolution industrielle de l'ère Meiji. Ha-shima a rejoint la liste du patrimoine mondial en 2015, au grand dam de la Corée du Sud. Séoul reproche au Japon de taire la véritable histoire de cette île, celle du travail forcé de centaines de prisonniers coréens. Le Japon, qui a occupé la Corée de 1910 à 1945 et la Chine de 1932 à 1945, a eu massivement recours au travail forcé durant la Seconde Guerre mondiale.

Pour les prisonniers coréens, Ha-shima était «l'île de l'enfer», une prison entourée d'eau dont il était impossible de s'échapper, comme le rapporte l'hebdomadaire allemand Der Spiegel dans le cadre d'un article portant sur la polémique. Comme le racontait alors un des témoins de l'époque, travailleur forcé sur Takashima, une autre île minière du Japon: «Le comportement des Japonais sur Takashima était incroyablement affreux. Quand nous n'atteignions pas notre objectif journalier, nous étions immédiatement frappés. Il n'y avait aucune pause. Nous étions traités comme des esclaves.»

À ce jour, le Japon n'a jamais présenté d'excuses officielles ni dédommagé les victimes.

Selon un article du quotidien The Korea Times, les travailleurs forcés coréens et chinois envoyés sur l'île d'Ha-shima étaient «souvent envoyés dans les parties de la mine où se trouvaient le plus de gaz toxiques», et ceux qui tentaient de s'échapper de l'île étaient soumis à des «tortures extrêmes».

Cité par le quotidien britannique The Guardian, William Underwood, expert du travail forcé au Japon durant la Seconde Guerre mondiale, souligne que «le racisme rampant et la discrimination faisaient que les Coréens étaient traités comme des sujets de seconde classe, et assignés aux tâches les plus dures et les plus dangereuses». À ce jour, le Japon n'a jamais présenté d'excuses officielles ni dédommagé les victimes.

L'histoire de l'île n'est pas tue pour autant. Les guides qui font visiter l'île aux touristes amateurs d'histoire et de «ruin porn» –on y accède en une demi-heure de bateau depuis Nagasaki– mentionnent bien la présence de travailleurs forcés autrefois sur l'île. Mais ils racontent aussi la fierté des habitants à l'âge d'or de l'île, qui faisaient partie, au début des années 1960, des tout premiers Japonais à posséder un téléviseur, un frigo et une machine à laver.

En 1974, la mine d'Ha-shima ferma ses portes quand l'industrie du charbon commença à décliner, remplacée par le pétrole. Mitsubishi donna trois mois à ses employés et leurs familles pour tout quitter. À tout jamais.

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