Monde / Économie

L'Asie centrale, le discret mais primordial point névralgique de la géopolitique mondiale

Au carrefour entre l'Europe, la Russie et la Chine, les pays de la région centrasiatique sont devenus des partenaires privilégiés sur le plan commercial. Notamment pour l'Union européenne, qui en a fait un nouvel eldorado énergétique avec la guerre en Ukraine.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors du sommet UE-Asie centrale, le 4 avril 2025, à Samarcande, en Ouzbékistan. | Vyacheslav Oseledko / AFP
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors du sommet UE-Asie centrale, le 4 avril 2025, à Samarcande, en Ouzbékistan. | Vyacheslav Oseledko / AFP

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En février 2022, l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie a eu pour effet direct de renforcer l'intérêt des Européens pour l'Asie centrale, reconnue pour son attractivité économique, en raison de la présence d'importantes ressources gazières et pétrolières. Après la suspension des échanges gaziers avec la Russie –avec pour point culminant la mise à l'arrêt des gazoducs Nord Stream, qui acheminaient près de 55 milliards de mètres cubes vers l'ouest–, l'Europe s'est tournée vers de nouveaux partenaires à fort potentiel énergétique.

Justement, le Kazakhstan est le douzième exportateur mondial d'or noir, tandis que l'Ouzbékistan figure parmi les quinze plus gros producteurs de gaz au monde. Le Turkménistan, bordé par la mer Caspienne et peuplé de seulement 7 millions d'habitants, compte lui aussi d'importantes réserves gazières. Avec des ressources estimées à 14.000 milliards de mètres cubes, le pays limitrophe de l'Iran se place comme la quatrième puissance gazière mondiale.

Plus de place au doute, l'Asie centrale est bel et bien capitale pour la souveraineté énergétique de l'Union européenne (UE). Mais la Chine et la Russie ont un train d'avance dans les steppes centrasiatiques. Pour leur part, les cinq États de la région (Kirghizistan et Tadjikistan en plus des trois cités plus haut) tirent profit de ces engagements.

Carte politique de l'Asie centrale. | Afrogindahood / Pline via Wikimedia Commons

Carte politique de l'Asie centrale. | Afrogindahood / Pline via Wikimedia Commons

Pour la Russie, consolider son influence 

Déjà, au cours du XIXe siècle, l'Empire tsariste, par le biais de multiples conquêtes militaires, était devenu la puissance hégémonique en Asie centrale. Mais après les révolutions bolchéviques de 1917 et l'avènement de l'URSS en 1922, les cinq États d'Asie centrale ont intégré l'Union soviétique. Sous la coupe de l'URSS, la trajectoire historique de ces pays n'a rien de comparable avec celle des pays d'Europe de l'Est.

Marie Hiliquin, chercheuse à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM Europe) et autrice d'une thèse sur les «nouvelles routes de la soie» et la stratégie régionale de la Chine en Asie centrale, approuve: «Aujourd'hui encore, lorsque l'on discute avec les populations d'Asie centrale, elles n'ont pas du tout la réflexion d'une colonisation, mais plutôt celle d'avoir été des satellites. Forcément, les trajectoires observées à la chute de l'URSS et les rapports entretenus avec la Russie sont très différents de ceux qu'entretiennent les pays d'Europe de l'Est.»

De son côté, la Russie considère l'espace centrasiatique comme son «étranger proche». En cela, la dislocation de l'Union soviétique n'a pas mis un terme aux ambitions politiques et économiques russes dans la région. En 2000, la création de la Communauté économique eurasiatique, remplacée en 2014 par l'Union économique eurasiatique (UEE) –à l'instar de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan– en témoigne. La formation d'un grand marché commun, où les droits de douane ont été supprimés, marque la volonté de maintenir une domination économique sur cette zone, après l'affaissement des économies régionales consécutif à la chute de l'URSS.

Si l'Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan ne demeurent que des observateurs au sein de l'UEE, ces pays entretiennent d'étroites relations –politiques, économiques, diplomatiques– avec la Russie. La sécurité à la frontière entre le Tadjikistan et l'Afghanistan est notamment assurée par des forces militaires russes, tandis que Moscou reste le deuxième partenaire commercial de l'Ouzbékistan, derrière la Chine.

Il serait toutefois anachronique de concevoir les relations entre les pays d'Asie centrale et la Russie comme unilatérales. Si, pour les pays centrasiatiques, les investissements venus de Russie sont essentiels, les marchés kazakhstanais, ouzbeks et turkmènes sont tout aussi cruciaux pour les investisseurs russes. Plus qu'une relation de dépendance, c'est au prisme de l'interdépendance qu'il faut entrevoir ces dynamiques régionales.

Les «nouvelles routes de la soie» en Asie centrale, des résultats contrastés 

Par sa proximité géographique avec la sphère centrasiatique, la Chine a été au centre de la recomposition de la région lorsque l'URSS s'est effondrée. Confronté à des litiges frontaliers remontant au milieu des années 1960, Pékin n'a eu d'autre choix que de faire des concessions à ses voisins, le Kazakhstan en tête, avec qui la Chine partage 1.533 kilomètres de frontière commune. «Pour les autorités chinoises, le partage de ces frontières a été sensible puisqu'il était notamment question de la province du Xinjiang, qui présentait un haut enjeu sécuritaire. Mais les concessions accordées à ces voisins ont posé les bases de relations apaisées entre la Chine et les autres États de la région», souligne Marie Hiliquin. Ce dialogue sino-kazakhstanais a permis de sécuriser une région à haute importance stratégique pour la Chine et de garantir ses futurs intérêts commerciaux.

En 2013, les rapports entre la Chine et les pays centrasiatiques sont effectivement entrés dans une nouvelle ère, lorsque les autorités chinoises ont rendu public leur projet titanesque des «nouvelles routes de la soie», destiné à redessiner les contours du commerce international. Les projets d'infrastructures ferroviaires ou de corridors énergétiques en cours sont nombreux, comme l'ambitieuse liaison ferroviaire Chine - Kirghizistan - Ouzbékistan (CKU), dont les premiers pourparlers remontent au début des années 1990.

D'autres projets ont déjà vu le jour, comme l'impressionnant port sec de Khorgos, situé en plein milieu du désert kazakh, dont le rôle est capital dans la logistique des «nouvelles routes de la soie» et dans les liaisons commerciales entre la Chine et l'Europe. Le port de Khorgos résume en fait assez bien la perception qu'ont les Chinois de l'Asie centrale: une zone tampon entre l'Europe et la Chine, par laquelle les capitaux transitent, confie Marie Hiliquin.

Des partenaires qui suscitent méfiance et suspicion

Mais malgré des coopérations économiques étroites et de solides partenariats noués au fil des années, les pays d'Asie centrale restent méfiants quant aux ambitions russes et chinoises dans la région. La guerre en Ukraine a rappelé que la Russie –avec son logiciel impérialiste– pouvait s'avérer être une menace pour la souveraineté des États, notamment lorsqu'un pays que Moscou considère comme faisant partie de sa sphère d'influence abrite une importante minorité russophone.

Bayram Balci, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po, insiste sur les positions ambivalentes que génère l'«opération militaire spéciale» de Vladimir Poutine en Asie centrale: «Si les pays centrasiatiques ne peuvent pas entrer en conflit direct avec la Russie, ils sont néanmoins solidaires du sort des Ukrainiens, concevant parfaitement que, derrière la souveraineté ukrainienne, se cache aussi la leur.» Le Kazakhstan n'hésite pas à envoyer de l'aide humanitaire en Ukraine et l'Ouzbékistan se montre ouvertement critique contre les opérations russes en territoire ukrainien: «Le président kazakhstanais Kassym-Jomart Tokaïev a déjà annoncé qu'il ne reconnaîtrait jamais la souveraineté de la Russie sur les régions annexées en Ukraine en septembre 2022», atteste Bayram Balci.

La présence chinoise, elle non plus, n'est pas épargnée par les critiques et fait même surgir une défiance parfois exacerbée. En 2018 et 2019, des manifestations antichinoises ont été recensées à Bichkek, la capitale du Kirghizistan. Les demandes sont claires: l'arrêt de la délivrance de passeports kirghizes aux citoyens chinois, ainsi que la suspension des quotas de main-d'œuvre chinoise dans le pays, notamment. En dépit du principe gagnant-gagnant mis en avant par les autorités chinoises dans leurs «nouvelles routes de la soie», les populations kirghizes restent inquiètes de la présence chinoise sur leur territoire, craignant à la fois pour leurs emplois et pour leur souveraineté.

Pour Marie Hiliquin, il est important de comprendre que les pays centrasiatiques nourrissent depuis plusieurs années une peur incontestable de la Chine, qui se mêle parfois à une hostilité criante envers l'empire du Milieu. «Il y a en Asie centrale une sinophobie ancrée dans la peur de l'envahisseur que représente la Chine, expose la spécialiste de la région. Aussi, dans les camps de rééducation du Xinjiang, on trouve des Ouïghours, mais aussi des Kirghizes, des Kazakhs, des Dounganes, qui n'ont pas été rapatriés dans les pays d'Asie centrale au cœur des années 1990.» Cette aversion est désormais bien ancrée dans les mentalités.

L'UE ou la délicate équation entre intérêts stratégiques et valeurs démocratiques

En avril 2025, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, s'est rendue à Samarcande, en Ouzbékistan, dans le cadre d'un sommet UE-Asie centrale, le premier de cette envergure depuis février 2022. L'Europe, consciente de ses fragilités sur le plan énergétique –fragilités mises en lumière de façon brutale par la suspension des livraisons de gaz russe– cherche de nouveaux partenaires capables de répondre à ses besoins énergétiques. Le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kazakhstan apparaissent comme des candidats idéaux pour les Européens, en raison de leurs importantes réserves en énergies fossiles, alors que l'UE est déjà le premier partenaire commercial des pays centrasiatiques, un rôle pourtant largement méconnu des populations européennes comme de celles d'Asie centrale.

Avec son ambitieux projet Global Gateway, l'UE espère bien poursuivre sur cette voie, puisqu'environ 10 milliards d'euros devraient être investis à court terme en Asie centrale, dans l'espoir de créer des corridors énergétiques contournant la Russie. Et c'est bien sous cet angle qu'il faut comprendre la visite d'Ursula von der Leyen en Ouzbékistan, en avril.

Néanmoins, les dirigeants européens se retrouvent une nouvelle fois pris dans un étau, entre leurs intérêts stratégiques et le système de valeurs démocratiques qu'ils affirment défendre sur la scène internationale. Mais, une fois encore, comment croire que cela puisse réellement constituer une ligne de conduite tangible face à des régimes politiques dont la nature est au minimum autoritaire, voire carrément dictatoriale, comme c'est le cas au Turkménistan? En Asie centrale, on se frotte les mains à l'idée de signer de nouveaux accords commerciaux.

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