Médias / Sports

Aux Jeux olympiques de l'introspection, je pourrais être médaillée d'or

Temps de lecture : 6 min

Qu'est-ce que je vais manger à midi? C'est quand le snow? Est-ce que regarder les JO, c'est être complice du régime chinois et de ses atteintes aux droits humains? Cette semaine, on se pose beaucoup de questions.

Les JO, c'est sans pitié. On voit des gens qui dévalent un tube glacé à 130 kilomètres/heure ALLONGÉS SUR UNE LUGE. | Jeff Pachoud / AFP
Les JO, c'est sans pitié. On voit des gens qui dévalent un tube glacé à 130 kilomètres/heure ALLONGÉS SUR UNE LUGE. | Jeff Pachoud / AFP

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

J'avais complètement oublié que les Jeux olympiques de Pékin avaient lieu en ce moment. Il faut dire que cette édition est particulière, puisque la Chine est accusée de multiples violations des droits humains, entre la persécution des Ouïghours et la disparition puis réapparition publique de Peng Shuai, tenniswoman qui avait accusé de viol l'ancien vice-Premier ministre chinois.

Après une tentative de boycott par les États-Unis, la cérémonie d'ouverture a été laissée en «vu» par de nombreux représentants politiques internationaux, comme notre ministre des Sports qui avait poney ce jour-là (mais se rendra à Pékin «sans état d'âme» dans quelques jours).

Quoi qu'il en soit, les JO sont là, les athlètes aussi, et les épreuves, diffusées chez nous sur France Télévisions, se tiennent quand même. Alors quand je suis tombée dessus en zappant, en tant que journaliste et amatrice de sports d'hiver, je dois vous dire que j'étais très tiraillée (de toute façon, on a établi que je mangeais de la viande, donc quoi qu'il arrive, mes chances d'aller en enfer sont déjà très élevées).

Peut-on apprécier les performances sportives des JO 2022 sans cautionner le contexte dans lequel elles se déroulent? Encore un très bon sujet Sciences Po ça. Pour vous, j'ai tenté cette figure un peu casse-gueule, et voici ce que j'en ai retenu. Je vous rassure, cette chronique ne contiendra aucune blague sur le curling, parce qu'on n'est plus en 2012.

Visionnage 2022 rime avec douloureux

J'aime les JO, en général, parce que c'est la parfaite émission qu'on ne regarde pas: celle qu'on laisse en fond toute la journée pendant qu'on zone sur le canapé, qu'on procrastine, ou qu'on vaque à nos occupations quotidiennes. La moitié du temps, on ne rate rien, à part des images de gens concentrés qui fixent des tableaux d'affichage ou attendent leur tour.

De temps à autre, les commentateurs sportifs se mettent à hurler, et on peut relever la tête pour voir quelqu'un battre un record, doubler un concurrent de manière inespérée, ou se croûter méchamment. Même si on a raté le moment crucial, pas de souci: on aura le replay en ralenti d'ici quelques minutes.

Moi face à la trentaine.

Ce qui rend ce visionnage 2022 encore plus douloureux, c'est que sans vouloir offenser les joueurs de badminton, les JO d'hiver sont à mon sens les plus intéressants, parce que les sports de glisse sont les seuls que je peux me targuer de plus ou moins maîtriser –contrairement aux disciplines d'été, que ce soit la natation (je ne nage que la brasse), le vélo (je ne sais pas en faire) ou l'escrime (je n'ai pas été scolarisée dans un lycée privé bordelais)... et je ne vous parle même pas de l'athlétisme. Le seul sprint que j'ai tapé dans ma vie, c'était quand les portes du Zénith de Paris se sont ouvertes en 2005 pour le concert de Maroon 5, et mes poumons ne s'en sont jamais tout à fait remis.

En vrai, le seul moyen pour moi de concourir aux JO serait s'il y avait une discipline olympique de l'introspection. En sur-analyse pathologique et questionnements existentiels, je pourrais être médaillée d'or, ça, j'en suis convaincue.

D'ailleurs, quand on y pense, les JO d'hiver s'y prêtent très bien: après trois heures à regarder des gens glisser en cercle sur une patinoire, les interrogations abondent. Pourquoi est-ce que je suis aussi fatiguée? Est-ce que se mettre en couple c'est renoncer à son individualité? Qu'est-ce que je vais manger à midi? C'est quand les épreuves de snowboard? Est-ce que regarder les JO, c'est être complice du régime chinois et de ses atteintes aux droits humains? Zut, voilà ma conscience qui revient.

J'éteins? J'éteins pas?

Les JO, c'est sans pitié. On voit des destins se jouer en centièmes de seconde. Des gens qui se sont entraînés pendant des années et qui n'ont même pas de score final parce qu'un mec en patins a glissé à côté d'eux et les a entraînés dans sa chute. Des gens qui dévalent un tube glacé à 130 kilomètres/heure ALLONGÉS SUR UNE LUGE, alors que moi j'hyperventile quand je passe la troisième en cours de conduite. Le plus impressionnant, c'est sans doute le saut à ski: il faut vraiment avoir des ovaires en acier renforcé pour se jeter la tête la première dans le vide comme ça.

Les épreuves de patinage artistique commencent, et pour court-circuiter toute interrogation sur les atteintes à la démocratie, c'est efficace: à chaque fois qu'un athlète soulève une patineuse au-dessus de sa tête, je ne pense qu'à toutes les manières dont il pourrait s'auto-sectionner la trachée. En short-track, c'est encore pire: pourquoi est-ce qu'ils mettent leurs mains par terre comme ça? Y a-t-il déjà eu des doigts coupés aux JO? Certes, les patineurs ont des gants anti-coupure, mais quand on se dit qu'ils portent des rasoirs de 45 centimètres aux pieds et qu'ils se mettent tous à tomber les uns sur les autres, je le vis mal.

C'est aussi devant les JO qu'on s'investit corps et âme dans les performances d'athlètes dont on ignorait l'existence trois minutes plus tôt. Quand la patineuse chinoise d'origine américaine Zhu Yi chute deux fois de suite pendant son programme libre, je me sens encore plus mal que devant Funny Games, et j'ai envie de traverser mon écran pour lui faire un câlin. Après avoir fini l'épreuve en larmes, la jeune athlète a subi une vague de cyberharcèlement. J'espère qu'elle va bien. Décidément, c'est agaçant cette conscience.

Moi quand j'essaie d'éviter ma conscience.

Ça fait tellement longtemps que je suis devant les JO que, pour la deuxième fois de la journée, même ma télé est saoulée: «Attention, votre télévision va s'éteindre dans cinq minutes. Appuyer sur une touche pour la garder allumée.» J'hésite, mais la patineuse russe Kamila Valieva s'élance sur le Boléro de Ravel, alors j'appuie sur une touche.

Dès le début de sa routine, la meuf enchaîne les quadruples sauts (une première aux JO) à toute vitesse et je suis complètement hypnotisée. Même en tombant au milieu de son programme, elle réussit à être 30 points au-dessus de la numéro 2 du classement. Attendez, mais je croyais que la Russie avait été interdite de JO à cause des accusations de dopage? Ah oui, en fait les athlètes sont autorisés à participer, mais sans drapeau ni hymne russe. Et les responsables politiques russes n'ont pas le droit d'être présents, sauf sur invitation de Xi Jinping, qui a donc invité Vladimir Poutine à assister à la cérémonie d'ouverture. Bon.

Mais là, les épreuves de snow, ma discipline préférée, commencent, et quand même, quel bonheur de regarder les planchistes glisser sur la neige. Quand est-ce que je retournerai faire du snow? Comment savoir si je suis quelqu'un de bien? Sachant qu'il y a de moins en moins de neige tous les ans et que les forfaits coûtent de plus en plus cher, est-ce que mes jours de glisse sont définitivement derrière moi? Comment résoudre le fait que les stations utilisent de la fausse neige pour pallier l'absence de vraie neige, contribuant de ce fait au changement climatique et donc à l'absence accrue de vraie neige? Qu'est-ce que je vais manger ce soir? Est-ce qu'écrire une chronique à la première personne ne contribuerait pas à une société de plus en plus axée sur l'individu au détriment du collectif?

Attendez, je pense à un truc: Pékin, c'est enneigé actuellement? Ah oui, non. J'avais aussi oublié que les épreuves se déroulaient entièrement sur de la neige artificielle. Bon, on va peut-être regarder autre chose. Si vous avez besoin de suggestions, pour voir de la bonne glisse, il y a le replay des X Games. Si vous voulez encore plus culpabiliser sur votre amour des JO, il y a le documentaire Team USA (Netflix) sur les violences sexuelles commises par le médecin de l'équipe américaine, Larry Nassar. Et pour voir des gens s'éclater la tronche de manière spectaculaire (parfois en faisant des sports de glisse), il y a toujours Jackass, dont deux des films sont disponibles sur Netflix.

Retrouvez chaque semaine Amies, le podcast d'Anaïs Bordages et Marie Telling dans lequel elles (re)découvrent des séries cultes

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