Médias

«Seuls face à l'Alaska», une émission pour les vrais mecs, ceux qui mangent des cœurs de bison

Temps de lecture : 6 min

Cette semaine, on regarde l'équivalent télévisuel d'une bonne grosse entrecôte.

Vrais hommes adorent utiliser jumelles. | Capture d'écran via RMCBFMPlay
Vrais hommes adorent utiliser jumelles. | Capture d'écran via RMCBFMPlay

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Si vous voulez vous mettre dans la peau d'un homme hétérosexuel de 62 ans, il y a une chaîne qui est incontournable. Pas France 3, pas BFMTV, et certainement pas CNews. Non, cette semaine, je veux vous parler de la meilleure chaîne de la TNT: RMC Découverte. C'est la quintessence de la chaîne de papa, ceux qui s'endorment devant la télé à 21h12 en feuilletant un magazine sur la pêche, mais refusent d'aller se coucher parce que ce sont des vrais hommes. C'est une chaîne avec des émissions sur des gros camions («Le Convoi de l'extrême») et des belles bagnoles («Vintage Mecanic»). Une chaîne où l'on peut voir des programmes intitulés «Champs de bataille», «Les Mystères du cosmos», «Enchères à tout prix», ou encore «Chasseurs de tornades». On y trouve même le quinté!

Mais mon plus grand plaisir, au premier degré, vraiment, je ne rigole pas, c'est «Seuls face à l'Alaska». Une émission de docu-réalité dont la dixième saison est actuellement diffusée sur la chaîne tous les jours de semaine, de 15h45 à 21h (et disponible en intégralité sur MyCanal). Je ne vais pas vous mentir, ça fait plusieurs mois que j'attends impatiemment son retour. Au programme: Stetsons, chemises à carreaux, gros couteaux, gros camions, et gros bisons (vous l'aurez peut-être compris, ici on a un léger prisme Amérique profonde).

Une sorte de «The Revenant» (en moins chiant)

Depuis dix ans, l'émission suit le quotidien d'Américains qui vivent dans des parties sauvages et reculées du pays, et subsistent surtout grâce à la chasse et la pêche. Ils chassent pour se nourrir ou pour vendre des peaux, mais sont aussi parfois embauchés par des particuliers ou des collectivités pour réguler la population de certains nuisibles (comme les castors), ou éloigner des menaces de la ville (comme les pumas). Le titre est légèrement trompeur, car l'émission ne nous emmène pas seulement en Alaska, mais dans toutes les régions montagneuses et inhospitalières des États-Unis: Montana, Wyoming, Idaho ou même Caroline du Nord… tant qu'il y a des loups, des élans, et des mecs dont même le pyjama a un motif camouflage, ça passe.

Pour mener à bien leurs missions quotidiennes, ces Américains affrontent souvent des conditions météorologiques extrêmes, comme des tempêtes de neige ou des eaux déchaînées. Pour eux, une mauvaise journée de boulot ne consiste pas à se taper une grève du métro ou se prendre la tête avec la cheffe de la compta, mais à devoir tirer son kayak sur une rivière gelée, survoler l'Alaska dans un coucou prêt à se briser en deux au moindre coup de vent, croiser des lynx énervés ou se faire piquer son casse-croûte par des ours géants. C'est exactement comme The Revenant, sauf que c'est pas chiant.

Quand tu cherches une bonne nouvelle en 2022.

«Seuls face à l'Alaska», c'est l'équivalent télévisuel d'une entrecôte maturée bien bleue. Chaque épisode porte un titre qui sent bien la couille («Combat sauvage», «À l'assaut des rapides», «Vivre et survivre»), et s'ouvre avec un texte blanc sur fond noir, accompagné d'une musique inquiétante et de bruits de loups: «Dans les montagnes, l'homme ne se situe pas au sommet de la chaîne alimentaire. Il doit se battre pour survivre. Ce programme peut heurter la sensibilité de certains spectateurs.» On n'avait pas vu d'ouverture aussi dure à cuire depuis le générique de Buffy.

Contrairement à votre ex qui a pleuré devant Her de Spike Jonze, les mecs de «Seuls face à l'Alaska» ne sont émus que par la viande et le caractère indomptable de la nature. Ce sont des gros durs, qui vivent exactement comme dans les westerns, n'ont sans doute jamais entendu parler du concept d'après-shampoing et ne savent pas ce qu'est un «Jeff Bezos». Ce sont des mecs qui retiennent leurs larmes quand ils tuent un gnou, soulagés de pouvoir nourrir leur famille pour l'hiver. Ils conduisent des grosses Jeep, traquent des pumas au petit matin, et ont des stalactites dans la barbe.

Parmi eux, il y a Josh, employé d'un ranch de bisons dans le Wyoming. Sa barbe ressemble à un paillasson antique, et a l'air tellement sèche qu'elle semble particulièrement propice à un départ de feu. Il porte tous les jours la même veste à carreaux et le même chapeau de cowboy, et il adore imiter des cris d'animaux: le mec, c'est Rip de la série Yellowstone.

Vrai homme sait faire des glaçons avec sa barbe.

Il y a aussi Mike, un gars qui vit tout seul sur une île de 1,5 habitant au kilomètre carré. Dans la saison précédente, il m'avait déjà fait suer à grosses gouttes dans un épisode où des ours venaient manger ses réserves de saumon. Dans la saison 10, ses aventures sont toujours aussi rocambolesques: sur une île sauvage, le chasseur tue un énorme taureau qui pourra lui fournir 200 kilos de viande pour l'hiver, mais il n'a qu'une heure avant la tombée de la nuit (et l'arrivée des prédateurs) pour dépecer l'animal et le débiter. Alors que l'obscurité arrive, il recouvre son taureau à moitié découpé avec une bâche, et monte le camp à côté de lui pendant la nuit.

Le lendemain, il réalise qu'il n'aura jamais le temps de faire plusieurs voyages pour transporter les 200 kilos jusqu'au point de rendez-vous où un pilote l'attend: il décide donc de charger la viande sur un radeau, et de le traîner dans l'eau, en espérant que la marée ne monte pas trop vite. On n'y pense pas, mais c'est quand même plus simple d'aller à Auchan.

Glandes de castor et cervelle de loup

L'attrait de l'émission réside évidemment dans son côté «vrai mec mange cœur de bison cru» (ce que fait d'ailleurs Josh dans l'épisode 7 de la saison 10), mais elle permet aussi de contempler une succession de paysages américains tous plus sublimes les uns que les autres. On se croirait dans Yellowstone (la série, et aussi le parc national), mais sans les intrigues politiques reloues et les marmonnements inaudibles de Kevin Costner. À chaque épisode, on peut s'émerveiller devant les nombreuses bêtes majestueuses qui peuplent les montagnes et plaines de l'Ouest (renards, pumas, bisons, ours ou cerfs), mais aussi être attendri par l'adorable meute de toutous qui accompagnent le chasseur Jake. Dans la saison 10, la chienne Marlene se blesse à la patte en pourchassant un lynx, et ça m'a brisé le cœur, car contrairement à Josh, je ne suis pas un gros dur.

C'est beau, hein?

Alors, évidemment, c'est pas pour tout le monde. Il faut quand même être prêt à voir des gens utiliser des glandes de castor comme appât, et dépecer des écureuils –ou, comme les appelle Eustace, les «bons gros rats des arbres» (il dit ça juste avant d'en manger un). On aurait aussi pu se passer des nombreux plans de Tom en train de récolter des petits bouts de cervelle de loup et les mettre dans un pot en plastique, avant de les étaler sur sa peau de loup (apparemment, ça permet de détendre et de protéger la peau, et ça s'appelle «la tannée à la cervelle»). Même si ce couple de septuagénaires trappeurs est au final plutôt mignon: nous, on se fait des sorties ciné-resto, Tom et Nancy, eux, font bouillir des crânes de loups.

Ma préférée reste sans doute Martha, la seule «mountain woman» de l'émission: cette mère célibataire est également «chasseuse désignée par l'État fédéral pour le compte des tribus autochtones». En gros, elle chasse pour fournir de la viande aux personnes qui ne peuvent pas s'en procurer elles-mêmes. Elle est aussi mécanicienne et dépanneuse, et sa fille de 10 ans l'accompagne sur bon nombre de ses expéditions –notamment lorsqu'elles traversent une rivière gelée avec un ÉNORME 4x4 pour aller secourir un chasseur qui a fait une sortie de route dans la montagne.

Malgré les splendides panoramas, tout ça a l'air assez éreintant, et au final, je ne sais pas si je préfèrerais être seule face à l'Alaska, plutôt que seule face à Pôle Emploi, face à la maskné ou face aux mégaboums de mon voisin le dimanche soir. Mais l'avantage grâce à cette émission, c'est que si (quand) l'apocalypse débarque, je saurai comment fumer un loup et me faire une couverture en peau de castor.

Retrouvez chaque semaine Amies, le podcast d'Anaïs Bordages et Marie Telling dans lequel elles (re)découvrent des séries cultes.

Newsletters

Affaire Boyard: le plateau de Cyril Hanouna est un trou noir qui dévore tout

Affaire Boyard: le plateau de Cyril Hanouna est un trou noir qui dévore tout

L'échange sur le plateau de «Touche pas à mon poste» ne peut plus être cantonné à un dérapage isolé, c'est une sortie de route de tout le système médiatique, une débandade collective de tous ses acteurs.

Le podcast de Binge Audio «À bientôt de te revoir» s'arrête définitivement

Le podcast de Binge Audio «À bientôt de te revoir» s'arrête définitivement

Après cinq saisons de ce podcast à succès, Sophie-Marie Larrouy a tiré sa révérence lors d'un ultime enregistrement en public.

Les médias ont un problème avec les gens du voyage

Les médias ont un problème avec les gens du voyage

Un récent reportage diffusé sur M6, appuyant sans vergogne sur tous les préjugés, pose une fois de plus la question du traitement médiatique de cette communauté.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio