Médias

Les feux de cheminée sur Netflix, du simili réconfort en 4K

Temps de lecture : 6 min

Cette semaine, on regarde des flammes par écran interposé.

Les Américains sont tout feu tout flamme de ce genre de programmes nés dans les années 1960. | Maurice Sahl via Unsplash
Les Américains sont tout feu tout flamme de ce genre de programmes nés dans les années 1960. | Maurice Sahl via Unsplash

Bienvenue dans Anaïs regarde la télé. Le principe de cette chronique hebdomadaire est simple: son autrice s'appelle Anaïs Bordages et parfois, elle regarde la télé.

Quand j'étais ado et que je râlais parce que la télé ne fonctionnait pas, ma mère se moquait de moi et suggérait qu'on regarde plutôt la cheminée. Pour elle, voir des bûches se consumer était aussi divertissant que n'importe quelle série (personnellement, j'étais atterrée: je voulais surtout mater Alias). Je ne savais pas encore à quel point elle avait raison. Aujourd'hui, je n'ai plus de cheminée, et je ferais tout pour pouvoir en regarder une. Si bien que tous les ans, comme sans doute des millions d'autres losers, je regarde des vidéos de feux de cheminée sur Netflix.

Aux États-Unis, ces programmes appartiennent au genre de la «yule log» –ça veut dire «bûche de Noël», mais, c'est beaucoup plus drôle en anglais, parce que ça se prononce «youle». Il s'agit en fait d'une tradition télévisuelle remontant aux années 1960, qui permet à tous les bouseux qui ne possèdent ni âtre ni manoir, de profiter malgré tout des sensations réconfortantes d'un authentique feu de cheminée. Alors certes, je mentirais si je vous disais que c'est aussi bien qu'en vrai. Un feu de bois en streaming, c'est un ersatz de joie, une imitation de chaleur. C'est du simili réconfort en 4K. Mais c'est aussi, comme un date Tinder en temps de pandémie, mieux que rien.

On est soufflé par une telle radicalité

Disponible sur Netflix, l'émission Une cheminée à la maison repose sur un concept simple: regarder des bûches brûler dans une cheminée, en plan-séquence, pendant une heure. Oui, c'est tout.

Quand on y pense, un plan fixe d'une heure sur du bois qui crame, c'est quand même un geste de télé radical. Sans intrigue ni dialogue d'exposition, le mystère abonde: où se trouve cette cheminée? Qui a allumé le feu? D'où viennent ces bûches? Et ma plus grande question: pourquoi ont-elles été empilées à l'horizontale comme des rondins? Si c'était moi, j'en aurais calé quelques-unes à la verticale, en tipi, pour laisser l'air circuler et donner un peu plus de volume à mon feu, mais bon.

Peut-être que le réalisateur, George Ford, n'a jamais fait de feu de cheminée, ou alors, peut-être que c'est un véritable punk de la combustion. De toute façon, on ne voit jamais le feu être allumé (apparemment, regarder quelqu'un souffler pendant cinq minutes sur des morceaux de cagette et de papier journal n'est pas télégénique).

Un portrait sans concession du feu de cheminée.

La série originale, créée en 2010, contient trois épisodes. Pour les fanatiques de Noël (ceux qui achètent leur sapin le 3 novembre, là), je recommande l'incontournable premier volet, «La bûche de Noël», dans lequel le feu de cheminée est accompagné de mélodies saisonnières, comme la version instrumentale de Vive le vent. C'est super pour meubler pendant un repas familial un peu gênant, ou pour sombrer lentement dans la folie.

Les puristes préféreront sans doute le deuxième épisode, «Feu de cheminée qui crépite»: pas de musique superflue, juste le doux crépitement des flammes. C'est tellement réaliste qu'on a presque le visage qui chauffe et les yeux qui picotent. On est un peu dans le cinéma-vérité de la vidéo de bûche; un portrait sans concession du feu de cheminée dans toute sa brutalité. Enfin presque, car toutes ces vidéos se terminent sur un cliffhanger très frustrant; un fondu au noir alors que le feu est encore ardent. Comment ça se finit?? On ne le saura jamais. Comme Dieu et les diamants, les feux de cheminée de Netflix sont éternels.

Peut-être que le réalisateur des trois épisodes diffusés sur Netflix, George Ford, est un véritable punk de la combustion.

Le troisième et dernier volet, «Feu de cheminée en musique», est destiné aux divas, aux gens too much, à ceux qui portent du Desigual et font des demandes en mariage publiques. Ici, le feu est accompagné d'une succession d'airs très variés, allant de mélodies jazz un peu sexy à de la guitare acoustique, en passant par des morceaux de piano poignants. Vous l'aurez compris, cette version est très dramatique, parfaite pour vous accompagner pendant que vous stalkez votre ex sur Facebook un 24 décembre, un verre de rouge à la main et des traces de mascara le long des joues.

Feu de tout bois

Si vous en voulez encore plus, sachez que d'autres versions existent. Depuis 2015, on trouve aussi sur Netflix Une cheminée à la maison: version classique. Une valeur sûre en haute définition. «Premier du genre en UHD 4K, ce feu de cheminée semble réel tant les crépitements et les couleurs des flammes réchauffent l'ambiance de votre foyer», peut-on lire dans le texte de description. Ok, il va falloir se calmer un peu par contre. Le principal attrait de cette version, c'est surtout que l'épisode commence par une toute petite flamme: enfin, George Ford a compris l'intérêt de voir un feu démarrer et gagner en puissance. C'est important, un arc narratif.

Je vous vois déjà me dire que tout ça n'a aucun intérêt, qu'il ne se «passe rien» dans ces vidéos. Détrompez-vous. Une cheminée à la maison: version classique est riche en action. À la trente-sixième minute, par exemple, énorme rebondissement: une grosse bûche posée tout en haut de la pile (bande d'amateurs) roule, et en fait tomber une autre hors de l'âtre. C'est choquant. C'est inattendu. C'est DANGEREUX. C'est un peu l'équivalent bûche du «Red Wedding».

Plot twist.

Pour les plus aventureux, et ceux qui ont un petit kink Moyen Âge, il existe aussi une édition de feu de cheminée The Witcher. Pourquoi? Je ne sais pas. Mais honnêtement… c'est pas trop mal. Dans cette version, on est face à une sorte de grand chaudron ou brasero moyenâgeux, accompagné d'une musique médiévale de fantasy. Si vous êtes du genre à écouter les bandes originales de Ramin Djawadi en boucle, ce programme est fait pour vous –même si la musique se fait parfois trop lancinante: à la base, on est venu là pour se mettre dans une ambiance hivernale un peu sympa, pas pour repenser à nos amours perdues. On regrette également que le feu ne soit pas plus imposant; même un pet de Daenerys Targaryen ferait plus de flammes.

Si vous voulez sortir un peu de Netflix, sachez qu'il existe aussi d'innombrables versions du genre sur internet, notamment celle de Nick Offerman (plus connu pour son rôle de Ron Swanson dans Parks & Recreation), mais, honnêtement, je ne suis pas fan du tout. L'acteur, en plan large et assis devant la cheminée, sirote silencieusement un whisky, tout en fixant directement la caméra, c'est-à-dire nous. C'est extrêmement perturbant. J'avais juste envie de mater un feu de cheminée, en fait, pas que Nick Offerman me fixe pendant que je tricote.

Mais le top du top, l'élite du feu de cheminée filmé, c'est Une cheminée à la maison: version bois de bouleau. Eh ouais, bande de losers, ici on n'utilise pas de bois pour les nazes. Ici, on crame du BOULEAU. Le bouleau, ça brûle mieux, c'est plus spectaculaire, car les flammes montent plus haut, et les petites bûches offrent à la production un look plus rustique. (Mais en réalité, ça ne chauffe pas du tout, donc si vous avez une vraie cheminée, petits veinards, n'utilisez pas ça.) Là aussi, les péripéties ne manquent pas: à la cinquante-deuxième minute, un bout de bois en pleine combustion se brise en deux, et tombe également de la cheminée. Encore une fois, ceci ne serait pas arrivé si le bois avait été disposé avec un peu plus d'intelligence, mais au moins, ça permet à l'épisode de créer la surprise.

Quelques minutes plus tard, la vidéo se conclut abruptement –peut-être parce que la bûche séparatiste est tombée sur un tapis, et que le studio de tournage est en train de prendre feu. Mais comme dans The Leftovers, le mystère reste entier. Alors que la Marvelisation des esprits fait rage et que les divertissements audiovisuels sont de plus en plus formatés, finalement, on ne peut qu'admirer l'ambition d'Une cheminée à la maison, son parti pris radical de mise en scène, et son refus de se conformer aux codes de la narration. Le tout sans odeur de suie.

Retrouvez chaque semaine Amies, le podcast d'Anaïs Bordages et Marie Telling dans lequel elles (re)découvrent des séries cultes.

Newsletters

Affaire Boyard: le plateau de Cyril Hanouna est un trou noir qui dévore tout

Affaire Boyard: le plateau de Cyril Hanouna est un trou noir qui dévore tout

L'échange sur le plateau de «Touche pas à mon poste» ne peut plus être cantonné à un dérapage isolé, c'est une sortie de route de tout le système médiatique, une débandade collective de tous ses acteurs.

Le podcast de Binge Audio «À bientôt de te revoir» s'arrête définitivement

Le podcast de Binge Audio «À bientôt de te revoir» s'arrête définitivement

Après cinq saisons de ce podcast à succès, Sophie-Marie Larrouy a tiré sa révérence lors d'un ultime enregistrement en public.

Les médias ont un problème avec les gens du voyage

Les médias ont un problème avec les gens du voyage

Un récent reportage diffusé sur M6, appuyant sans vergogne sur tous les préjugés, pose une fois de plus la question du traitement médiatique de cette communauté.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio