Life / Économie

Pour la classe des super-travailleurs, diplômés et bien payés, le travail est le nouveau «loisir»

Temps de lecture : 2 min

The Hub Islington, un espace de co-working à Londres / Impact Hub via Flickr CC License By

L’économiste français Thomas Piketty, nouvelle star aux Etats-Unis, montre dans son dernier livre, Le capital au XXIe siècle, que les super-riches, les fameux 1%, gagnent plus d’argent de leur patrimoine que de leur travail. Une oligarchie qui s’enrichit sans lien avec son mérite ou sa capacité de travail, ce qui en fait une question embarrassante au-delà des cercles économistes habituellement critiques du capitalisme.

Mais si une super-classe peut aujourd’hui amasser des sommes colossales sans travailler, une élite du travail s’est en parallèle constituée au début du nouveau millénaire, remettant en cause l’idée selon laquelle plus on gagne bien sa vie, moins on travaille.

Si jusqu’aux années 1960 les salariés les plus éduqués et les mieux payés travaillaient moins d’heures que les autres, ce n’est plus le cas au début du XXIe siècle, selon un article stimulant publié par deux chercheurs du département de sociologie de l’université d’Oxford, Jonathan Gershuny et Kimberly Fisher.

C’est donc toute la théorie de «la classe des loisirs» de Veblen qui est remise en cause, écrivent-ils. Car selon celle-ci, les plus riches se distinguaient du reste de la société par leur consommation ostentatoire et leur gaspillage du temps. Hans-Joachim Voth, de l’université de Zurich, rappelle ainsi dans le Telegraph qu’«au XIXe siècle vous pouviez dire à quel point quelqu’un était pauvre par le temps qu’il consacrait au travail».

Et la classe supérieure se distinguait justement par la part importante de son temps libéré du travail laborieux et manuel. Or désormais, écrit le Telegraph, «le travail est devenu plus satisfaisant à la fois intellectuellement et émotionnellement, de sorte que [ces salariés] ne ressentent pas le besoin d’avoir autant de temps libre».

Ce que montre cet article, c’est que les loisirs, dans le sens qu’on leur donnait au XIXe siècle, sont devenus du travail… Ou l’inverse. Comme l’écrivent les chercheurs:

«Ces membres de la classe oisive du XIXe siècle étaient en résumé actifs dans les sports, les arts, la justice et la loi, la recherche scientifique, les activités de charité et de soin, la gestion des grandes entreprises.»

Aujourd’hui, ils remarquent que la classe dominante exerce exactement les mêmes activités sauf qu’entre-temps, celles-ci sont passées du secteur non-marchand et honorifique à celui du travail rémunéré. Les comparaisons par genre entre les classes de travailleurs révèlent que le phénomène est encore plus marqué chez les femmes, indiquent les auteurs.

Et les avancées technologiques n’ont jamais autant servi les salariés à haut niveau de compétence, alors qu’elles ont tendance à menacer les emplois de qualifications moyennes, faisant craindre un risque de polarisation du marché du travail entre des jobs très bien rémunérés et des petits jobs à l’autre extrémité.

De nombreux signaux récents, comme les envolées du patron de Ryanair contre l'inutilité des vacances en passant par la pub de Cadillac se moquant des congés des Français ou le clip de Britney Spears faisant l'apologie (SM) du dévouement au travail laissent penser que la valorisation de celui-ci n'a jamais été aussi forte, et que «le travail est la nouvelle religion» comme le titrait le Guardian à propos du dernier single de la chanteuse, Work Bitch.

Les données sur lesquelles se fondent les chercheurs sont issues du MTUS, «la plus grande série comparative et historique de données sur l’emploi du temps disponible, avec près de 70 enquêtes de 21 pays». Mais selon Kevin Drum, blogueur politique à Mother Jones, les données avancées par les chercheurs sont cependant peu convaincantes. Surtout, l’idée que les longues heures passées au travail seraient désormais synonymes d’un statut social enviable et que le repos ou les loisirs soient considérés comme de la fainéantise lui semble concerner quelques lieux comme Wall Street ou la Silicon Valley, mais ne pas constituer un mouvement massif.

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