Des graines comme vous n'en avez jamais vues
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Des graines comme vous n'en avez jamais vues

Des réseaux paysans aux tiroirs poussiéreux des réserves du Muséum national d'histoire naturelle de Paris, Thierry Ardouin a entrepris un travail de dix ans pour photographier plus de 500 graines. Choisies, éclairées et cadrées avec le plus grand soin, celles dont il a tiré le portrait suscitent étonnement et émerveillement. «Certaines prises de vue recelaient encore plus de magie que je ne l'imaginais au départ», confie-t-il. La moitié de ses images ont trouvé place dans son livre Histoires de graines, publié chez Atelier EXB.

«J'ai initié ce projet en 2009. J'ai réalisé pour la revue Mad In France, éditée par mon collectif de photographes Tendance Floue, un travail documentaire sur l'agriculture française. Je suis tombé par hasard sur l'existence du Catalogue officiel des espèces et variétés végétales, qui répertorie les variétés de légumes, de céréales et de fruits cultivées en France. Depuis 1942, les agriculteurs sont obligés d'utiliser ces graines, dont la plupart sont protégées par des brevets détenus par de grandes entreprises semencières, et risquent sinon des sanctions. Je n'avais jamais entendu parler de ça!»
Lythraceae —Trapa natans L. var. bicornis (Osbeck) Makino / Mâcre bicorne, châtaigne d'eau. | © Thierry Ardouin / Tendance Floue / MNHN

«J'ai initié ce projet en 2009. J'ai réalisé pour la revue Mad In France, éditée par mon collectif de photographes Tendance Floue, un travail documentaire sur l'agriculture française. Je suis tombé par hasard sur l'existence du Catalogue officiel des espèces et variétés végétales, qui répertorie les variétés de légumes, de céréales et de fruits cultivées en France. Depuis 1942, les agriculteurs sont obligés d'utiliser ces graines, dont la plupart sont protégées par des brevets détenus par de grandes entreprises semencières, et risquent sinon des sanctions. Je n'avais jamais entendu parler de ça!»

«J'ai ensuite appris que des réseaux paysans et des associations écolo s'échangeaient quand même des graines “illégalement”, via des réseaux informels. Je me suis alors demandé: est-ce qu'une graine de carotte légale de ce catalogue ressemble à une graine de carotte illégale? Finalement, la réponse est non. Elles ne se ressemblent pas. Les graines légales sont colorées, car souvent enrobées de produits phytosanitaires qui ont pour but de favoriser la germination de la graine, mais qui peuvent être dangereux pour les agriculteurs –et pour les insectes ou les oiseaux qui les mangent quand elles viennent d'être semées.»
Sapindaceae — Majidea zanguebarica J. Kirk ex Oliv. / Perle de Zanzibar. | © Thierry Ardouin / Tendance Floue / MNHN

«J'ai ensuite appris que des réseaux paysans et des associations écolo s'échangeaient quand même des graines “illégalement”, via des réseaux informels. Je me suis alors demandé: est-ce qu'une graine de carotte légale de ce catalogue ressemble à une graine de carotte illégale? Finalement, la réponse est non. Elles ne se ressemblent pas. Les graines légales sont colorées, car souvent enrobées de produits phytosanitaires qui ont pour but de favoriser la germination de la graine, mais qui peuvent être dangereux pour les agriculteurs –et pour les insectes ou les oiseaux qui les mangent quand elles viennent d'être semées.»

«Les graines sont minuscules et pour en faire des portraits, comme pour des êtres humains, il me fallait me rapprocher d'elles. Une graine de laitue, par exemple, ne fait pas plus d'un millimètre. À l'époque, Olympus était le mécène de Tendance Floue. Ils ont mis à ma disposition du matériel scientifique, à savoir une loupe stéréomicroscopique qui ressemble à un microscope et qui est binoculaire. Le cadrage et la mise au point se font en regardant par le viseur ou sur un écran d'ordinateur. Dans l'axe optique, j'ai branché un appareil photo –sans son objectif, évidemment. Sur la platine, on pose ensuite la graine et on peut éclairer plus ou moins fortement par en dessous ou par au-dessus. On peut également zoomer sur l'échantillon. Plus la graine est petite, plus la profondeur de champ est faible. Par conséquent, la plus grande difficulté réside dans la mise au point, qui est très délicate. Il y a tout un processus qui prend pas mal de temps, environ dix à quinze minutes à chaque prise de vue.»
Fabaceae — Hippocrepis scorpioides Benth / Hippocrépide glauque. | © Thierry Ardouin/ Tendance Floue / MNHN

«Les graines sont minuscules et pour en faire des portraits, comme pour des êtres humains, il me fallait me rapprocher d'elles. Une graine de laitue, par exemple, ne fait pas plus d'un millimètre. À l'époque, Olympus était le mécène de Tendance Floue. Ils ont mis à ma disposition du matériel scientifique, à savoir une loupe stéréomicroscopique qui ressemble à un microscope et qui est binoculaire. Le cadrage et la mise au point se font en regardant par le viseur ou sur un écran d'ordinateur. Dans l'axe optique, j'ai branché un appareil photo –sans son objectif, évidemment. Sur la platine, on pose ensuite la graine et on peut éclairer plus ou moins fortement par en dessous ou par au-dessus. On peut également zoomer sur l'échantillon. Plus la graine est petite, plus la profondeur de champ est faible. Par conséquent, la plus grande difficulté réside dans la mise au point, qui est très délicate. Il y a tout un processus qui prend pas mal de temps, environ dix à quinze minutes à chaque prise de vue.»

«Pour choisir mes sujets, je me suis d'abord tourné vers le réseau de graines illégales le plus ancien: l'association Kokopelli. La toute première photo que j'ai prise, c'est celle-ci. C'est une variété particulière de haricot dont la graine est blanche, tachée de noir. Quand je l'ai prise dans mes mains, j'ai trouvé fantastique qu'elle ressemble si fortement à un visage. Je trouvais aussi que cette graine était d'une beauté incroyable. Je ne m'attendais pas à découvrir autant d'esthétique et autant de différences dans les couleurs, les formes… Les photographier comme un portrait me semblait alors encore plus pertinent.»
Fabaceae — Phaseolus vulgaris L., Starazagorski / Haricot variété «Starazagorski». | © Thierry Ardouin / Tendance Floue / Association Kokopelli

«Pour choisir mes sujets, je me suis d'abord tourné vers le réseau de graines illégales le plus ancien: l'association Kokopelli. La toute première photo que j'ai prise, c'est celle-ci. C'est une variété particulière de haricot dont la graine est blanche, tachée de noir. Quand je l'ai prise dans mes mains, j'ai trouvé fantastique qu'elle ressemble si fortement à un visage. Je trouvais aussi que cette graine était d'une beauté incroyable. Je ne m'attendais pas à découvrir autant d'esthétique et autant de différences dans les couleurs, les formes… Les photographier comme un portrait me semblait alors encore plus pertinent.»

«J'ai ensuite choisi toutes mes graines comme un casting, en commençant par celles qui parlaient au grand public, donc des graines de légumes et quelques céréales. Je les éclairais d'une certaine façon pour les mettre en valeur, exactement comme je le ferais pour une personne en studio. Je respectais l'espace autour du sujet, que ce soit pour les grosses ou les petites graines. Je voulais aussi que l'on ne se rende pas compte de leur taille réelle. Grâce aux lumières, j'ai pu jouer avec les ombres et faire ressortir certains aspects. Cette graine, par exemple, a été éclairée sur le dessus pour souligner ses caractéristiques et insister sur sa ressemblance avec une tête d'animal.»
Asteraceae — Bidens frondosa L. / Bident à fruits noirs. | © Thierry Ardouin/ Tendance Floue / MNHN

«J'ai ensuite choisi toutes mes graines comme un casting, en commençant par celles qui parlaient au grand public, donc des graines de légumes et quelques céréales. Je les éclairais d'une certaine façon pour les mettre en valeur, exactement comme je le ferais pour une personne en studio. Je respectais l'espace autour du sujet, que ce soit pour les grosses ou les petites graines. Je voulais aussi que l'on ne se rende pas compte de leur taille réelle. Grâce aux lumières, j'ai pu jouer avec les ombres et faire ressortir certains aspects. Cette graine, par exemple, a été éclairée sur le dessus pour souligner ses caractéristiques et insister sur sa ressemblance avec une tête d'animal.»

«Je me suis ensuite tourné vers le Muséum national d'histoire naturelle de Paris pour aller plus loin et rencontrer des graines qui volent, flottent, sont transportées par les animaux, etc. Le botaniste avec qui je travaillais au Muséum allait me chercher toutes sortes d'espèces dans les tiroirs. J'ai été fasciné par les plantes qui disséminent leurs graines de manière spectaculaire. Celle-ci par exemple, le Banksia grannavajodis Willd, est un fruit dont les capsules ne s'ouvrent et n'expulsent les graines que quand l'atmosphère est saturée de CO2, c'est-à-dire… lors des incendies! Sinon, elles ne se reproduisent pas.»
Proteaceae — Banksia grannavajodis Willd. Infrutescence – arbre. | © Thierry Ardouin / Tendance Floue / MNHN

«Je me suis ensuite tourné vers le Muséum national d'histoire naturelle de Paris pour aller plus loin et rencontrer des graines qui volent, flottent, sont transportées par les animaux, etc. Le botaniste avec qui je travaillais au Muséum allait me chercher toutes sortes d'espèces dans les tiroirs. J'ai été fasciné par les plantes qui disséminent leurs graines de manière spectaculaire. Celle-ci par exemple, le Banksia grannavajodis Willd, est un fruit dont les capsules ne s'ouvrent et n'expulsent les graines que quand l'atmosphère est saturée de CO2, c'est-à-dire… lors des incendies! Sinon, elles ne se reproduisent pas.»

«Je me suis bien sûr intéressé aux céréales, si importantes pour notre alimentation. J'ai voulu aussi montrer des graines que l'on a pas l'habitude de voir en l'état, comme un grain de riz non décortiqué, et encore dans son enveloppe. Une graine en appelant une autre, j'ai finalement élargi mon travail aux épices que l'on consomme tous les jours. Vous seriez étonnés de voir la variété des formes de poivres qui existent! Beaucoup n'ont pas cette forme de bille un peu cabossée qu'on voit le plus souvent dans nos commerces.»
Poaceae — Oryza sp. «Djinga». Riz «Djinga». | © Thierry Ardouin / Tendance Floue / Collection CRB-T, CIRAD

«Je me suis bien sûr intéressé aux céréales, si importantes pour notre alimentation. J'ai voulu aussi montrer des graines que l'on a pas l'habitude de voir en l'état, comme un grain de riz non décortiqué, et encore dans son enveloppe. Une graine en appelant une autre, j'ai finalement élargi mon travail aux épices que l'on consomme tous les jours. Vous seriez étonnés de voir la variété des formes de poivres qui existent! Beaucoup n'ont pas cette forme de bille un peu cabossée qu'on voit le plus souvent dans nos commerces.»

«Les graines d'une taille supérieure à 7 centimètres et les fruits ont été photographiés avec un dispositif plus classique. Cette coco-fesse, par exemple, fait plus de 30 centimètres de longueur, c'est la plus grosse graine au monde. Elle est fascinante car on la trouve aux Seychelles, mais on n'a aucune idée de comment elle est arrivée là. Normalement, les graines de coco flottent et se reproduisent plus loin, sur le rivage sur lequel la mer les a portées. Mais celle-ci… coule! J'aime aussi beaucoup son esthétique car elle ressemble à un bas-ventre féminin.»
Arecaceae — Lodoicea maldivica (J. F. Gmel.) Pers / Coco-fesse, cocotier de mer. | © Thierry Ardouin / Tendance Floue / MNHN

«Les graines d'une taille supérieure à 7 centimètres et les fruits ont été photographiés avec un dispositif plus classique. Cette coco-fesse, par exemple, fait plus de 30 centimètres de longueur, c'est la plus grosse graine au monde. Elle est fascinante car on la trouve aux Seychelles, mais on n'a aucune idée de comment elle est arrivée là. Normalement, les graines de coco flottent et se reproduisent plus loin, sur le rivage sur lequel la mer les a portées. Mais celle-ci… coule! J'aime aussi beaucoup son esthétique car elle ressemble à un bas-ventre féminin.»

«Certaines prises de vue recelaient encore plus de magie que je ne l'imaginais au départ. Sur cette photo, par exemple, les points que l'on voit sont des poussières de graines. Ces débris se détachent de certaines d'entre elles quand on les dépose sur la platine pour les photographier. Les jeux de lumière permettent de les faire apparaître ou disparaître. Je gardais parfois ces poussières car je trouvais qu'elles emmenaient celui qui regarde vers quelque chose de moins terrestre, plus cosmique, poétique. Chacune de ces graines a plus d'une histoire à raconter.»
Fabaceae — Medicago arborea L. / Luzerne arborescente. © Thierry Ardouin / Tendance Floue / MNHN

«Certaines prises de vue recelaient encore plus de magie que je ne l'imaginais au départ. Sur cette photo, par exemple, les points que l'on voit sont des poussières de graines. Ces débris se détachent de certaines d'entre elles quand on les dépose sur la platine pour les photographier. Les jeux de lumière permettent de les faire apparaître ou disparaître. Je gardais parfois ces poussières car je trouvais qu'elles emmenaient celui qui regarde vers quelque chose de moins terrestre, plus cosmique, poétique. Chacune de ces graines a plus d'une histoire à raconter.»

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