Culture

​Comment l'Isokon a fertilisé l'histoire de l'art du XXe siècle​

Temps de lecture : 6 min

Véritable «hub» créatif avant-gardiste, l'Isokon a favorisé la créativité de nombreux artistes majeurs du XXe siècle dont les destins se sont croisés dans le Londres de l'entre-deux-guerres.

Les artistes László Moholy-Nagy (à gauche) et Piet Mondrian (à droite) appartenaient à la communauté avant-gardiste de l’Isokon. | À gauche: László Moholy-Nagy par Hugo Erfurth, c. 1930, Wikimedia commons. À droite: Domaine public, “Lozenge Composition with Yellow, Black, Blue, Red, and Gray”, 1921. The Art Institute of Chicago, Wikimedia commons
Les artistes László Moholy-Nagy (à gauche) et Piet Mondrian (à droite) appartenaient à la communauté avant-gardiste de l’Isokon. | À gauche: László Moholy-Nagy par Hugo Erfurth, c. 1930, Wikimedia commons. À droite: Domaine public, “Lozenge Composition with Yellow, Black, Blue, Red, and Gray”, 1921. The Art Institute of Chicago, Wikimedia commons

Les œuvres d'Henry Moore, de László Moholy-Nagy, de Lee Miller, de Piet Mondrian, de Barbara Hepworth ou de Ben Nicholson obtiennent régulièrement des sommes record en ventes aux enchères. La vertigineuse liste des artistes ayant vécu ou fréquenté l'Isokon, en parallèle de sa tribu d'espions ou ses écrivains comme l'énigmatique Agatha Christie, ne démériterait pas dans un catalogue des maisons Christie's ou Sotheby's. Rien d'étonnant à cela: l'endroit fut un «hub créatif» privilégié de l'avant-garde artistique et intellectuelle du Londres de l'entre-deux-guerres.

Chacun d'entre eux a, à sa façon, marqué l'histoire de l'art. C'est le cas de László Moholy-Nagy. Né en Hongrie en 1880, il est l'une des figures les plus innovatrices du Bauhaus. Cet artiste multidisciplinaire et avant-gardiste a notamment révolutionné la façon de faire de la publicité.

C'est Walter Gropius, fondateur de la célèbre école d'art et de design, qui l'a invité à venir y enseigner dans les années 1920. Une douzaine d'années plus tard, l'artiste cède aux supplications de Gropius de le rejoindre à Londres. Ce dernier vit déjà aux Lawn Road Flats (plus tard connus sous le nom d'Isokon) à Hampstead, où Jack Pritchard et sa femme Molly l'ont accueilli lorsqu'il a fui l'Allemagne avec pour seule possession une valise. Moholy-Nagy l'y suit. Sur un mur de cet immeuble moderniste classé, une plaque de céramique commémore leur présence.

Pionnier du photogramme, inventeur de la typophoto, Moholy-Nagy révolutionnera le
domaine de la communication visuelle. | George Eastman, Museum, Wikimedia_Commons

Moholy-Nagy, pionnier du photogramme

Fidèle à sa maxime «le design n'est pas un métier, mais une attitude», il n'a connu aucune barrière. Sculpteur, peintre, illustrateur, théoricien du design, concepteur d'outils visionnaires, Moholy-Nagy est le premier à avoir appliqué l'utilisation d'équipements scientifiques au domaine de l'art. Il s'aventure un jour à poser des objets sur un papier photosensible puis les expose à la lumière: avec le légendaire Man Ray, il devient ainsi l'un des pionniers du photogramme. De la Hongrie aux Pays-Bas, il s'est essayé au cubisme, au constructivisme, a fréquenté les artistes du De Stjil, les Surréalistes ou les Dadaïstes, se rapprochant du Néerlandais Piet Mondrian, du Russe Vassily Kandinsky (l'inventeur de l'abstraction) ou de l'Allemand Paul Klee (ces deux derniers ont aussi enseigné au Bauhaus).

Une drôle de machine électrique, faite de métal et de plexiglas, vient nourrir sa réputation internationale. En se mouvant, elle manipule la lumière projetée sur les surfaces environnantes. Il s'agit de la première sculpture cinétique jamais réalisée, et l'exposition du Deutscher Werkbund à Paris en 1930 répand le nom de l'artiste comme une traînée de poudre. Quand il arrive à Londres en 1935, le journal International Textiles, avec lequel il collabore déjà, l'embauche. Ses idées radicales ne passent pas toujours auprès de la rédaction, mais elles lui valent d'être remarqué par l'agence de publicité du groupe de presse. Il croule bientôt sous les commandes «d'art commercial»: les campagnes de publicités pour des marques de chemises, de cigarettes ou des compagnies aériennes se succèdent. En réalisant des collages de photos utilisés pour former des mots, Mohology-Nagy invente la «typophoto», qui révolutionne le monde de la communication et de la publicité.

La ville de Londres commande à cet étranger fraîchement débarqué une série de posters vantant les avancées technologiques de son métro. C'est lui qui imagine le logo de la marque Isokon en 1936 (magnifique, expliquera plus tard le fondateur Jack Pritchard, mais il y avait un souci: la chaise représentée n'a jamais existé). Pour un grand magasin, il fait venir des avions qu'il emploie en guise de décor. Le public est stupéfait, on lui demande de réitérer l'exploit avec des bateaux.

Au restaurant de l'Isokon, il croise des artistes étrangers comme britanniques, qu'il commence à fréquenter. Les sculpteurs Henry Moore, Barbara Hepworth ou le peintre Ben Nicholson sont voisins de l'Isokon: les Mall Studios ne sont qu'à quelques rues de là. Ils partagent avec Moholy-Nagy, ainsi qu'avec une majeure partie des habitants de l'Isokon, un rejet des traditions et conventions qui les rapproche.

Jack Pritchard ne voyait qu'un seul reproche à faire au logo de sa marque, Isokon, dessiné par Moholy-Nagy: la chaise représentée n'existait pas. | Pritchard Papers / University of East / Anglia / IGT.

«Art dégénéré»

Un producteur anglais propose à l'artiste hongrois de réaliser l'un des tout premiers films aquatiques, intitulé Lobsters («les homards»). Installé dans le manoir du producteur où il séjourne pendant le tournage, dans le Sussex, Moholy-Nagy est au spectacle. Ce fin connaisseur de la nature humaine observe avec fascination «la relation féodale entre maître et serviteur, la relation clanique des hommes, la froideur des femmes et la politesse forcée des enfants», se remémore son épouse Sybil. Une autre opportunité se présente: celle de participer à l'adaptation d'un roman dystopique de H.G. Wells, père de la science-fiction, en collaboration avec le peintre Fernand Léger et l'architecte Le Corbusier.

Moholy-Nagy travaille sur des effets spéciaux, mais le projet n'aboutira pas. Il envisage alors de créer un nouveau Bauhaus avec Naum Gabo, pionnier du Constructivisme russe (auquel l'Isokon de Pritchard doit son «k»), qui vit à quelques numéros des Lawn Road Flats, et Ben Nicholson. Des nouvelles lui parviennent d'Allemagne, qui le glacent: il apprend que les nazis ont intégré ses œuvres à leur collection «d'art dégénéré» et que son ancienne femme de ménage a détruit celles qu'il avait dû laisser derrière lui à Berlin. Épuisé, se sentant menacé, il quitte la Grande-Bretagne pour les États-Unis. Chicago le fascine. «Tout y semble encore possible. La finalité paralysante du désastre européen est loin. Oui, je veux rester.» Il y meurt d'une leucémie en 1946.

«Je suis invivable à moins de pouvoir travailler: ne serait-ce qu'une heure de travail par jour me permet de rester civilisée.»
Barbara Hepworth

L'année où les membres éminents du Bauhaus quittent la Grande-Bretagne, le sculpteur Henry Moore décide de s'installer aux Lawn Road Flats. Il fréquente déjà régulièrement l'Isobar, le restaurant de l'immeuble dessiné par le designer Marcel Breuer. Le mode de vie proposé par les Pritchard lui convient parfaitement: pas de ménage ni de cuisine à faire lui-même, un intérieur minimaliste où chaque objet a son utilité. Il peut se consacrer entièrement à son art, sans interférences ni temps perdu. Le style moderniste de l'immeuble semble même influencer son art, qui prend des accents plus anguleux. Une évolution subtile de son œuvre qui aura des répercussions, plus tardivement, sur le marché de l'art (l'une des Reclining Figures de Moore a atteint la somme de 33 millions de dollars aux enchères).

Une des silhouettes allongées (Reclining Figures) d'Henry Moore a atteint la somme de 33 millions de dollars aux enchères. | Wikimedia Commons

Moore commence également à explorer les thèmes de la maternité et à percer ses sculptures de trous –idées qu'il emprunte, susurre-t-on, à Barbara Hepworth. Ce sont les aléas de sa propre vie qui ont inspiré la célèbre sculptrice anglaise: avec Ben Nicholson, pour lequel elle a quitté son premier époux, elle a eu des triplés en 1934. Tandis que lui passe son temps à tenter de quitter sa première femme, elle trouve, en dépit d'un quotidien particulièrement chargé, le temps de travailler. Cela la sauve. «Je suis invivable à moins de pouvoir travailler: ne serait-ce qu'une heure de travail par jour me permet de rester civilisée.» Sa ténacité paiera: sa cote ne cessera de monter, tout comme celle de son ex-époux Ben Nicholson.

Poignant souvenir de la guerre, les Shelters Drawings d'Henry Moore marquent aussi la dissolution du groupe des artistes de l'Isokon et du quartier d'Hampstead. | Shelter Drawing, 1941, H. Moore, Tate. Wikimedia commons

Quand la guerre éclate

La communauté d'artistes du quartier d'Hampstead est particulièrement influente. En 1936, peu avant le départ de Moholy-Nagy, Roland Penrose organise une exposition Surréaliste à Londres: 20.000 personnes se pressent pour y découvrir des œuvres de Dalí, Miró, Jean Arp, Brancusi, Moore, de Chirico, Klee, Picasso ou Giacometti. Penrose, historien de l'art et poète, vit à Hampstead avec sa future épouse, la photographe Lee Miller. Ex-muse de Man Ray, qu'elle rendit à moitié fou, elle compte parmi ses hauts faits d'armes d'avoir posé dans la baignoire d'Hitler quelques heures avant le suicide de celui-ci.

Miller et Penrose fréquentent évidemment l'Isobar. Le petit restaurant abrite même quelques expositions; aux artistes de Hampstead se succèdent leurs «ennemis» du fameux groupe de Bloomsburry, auquel appartient Vanessa Bell, sœur de l'écrivaine Virginia Woolf.

En 1938, Nicholson et Hepworth pressent leur ami Piet Mondrian de quitter Paris pour Londres (Hepworth lui rendra hommage à travers une sculpture en 1966). Son studio impressionne les visiteurs: repeint en blanc avec des touches de couleur, il est une représentation 3D de ses plus célèbres œuvres. La guerre éclate et la bande va progressivement se déliter. Il reste cependant de l'époque quelques ultimes témoignages: de poignants croquis de la main d'Henry Moore (les «shelter drawings») qui, quand il ne se réfugiait pas à l'Isobar pour se protéger des bombardements, se pressait avec d'autres dans la bouche de métro toute proche de l'Isokon. Ou, dans une formidable mise en abyme artistique, les photographies de Lee Miller dans ce même sous-terrain, dans lesquelles Moore semble absorbé par ses pensées et dans l'observation de son sujet.

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