Culture

Le seul roman d'espionnage d'Agatha Christie est trop renseigné pour avoir été inventé de toutes pièces

Temps de lecture : 6 min

À l'Isokon, l'écrivaine a vécu l'épisode le plus mystérieux et étrange de sa vie: six années rocambolesques parmi espions et artistes, épiée par le MI5. Elle y écrit «N ou M?» et y tue Hercule Poirot.

À gauche: portrait d'Agatha Christie, Pays-Bas, 17 septembre 1964. | Joop van Bilsen / Anefo via Wikimedia Commons – À droite: couverture de Le Flux et le Reflux, 1955. | William Rose via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr
À gauche: portrait d'Agatha Christie, Pays-Bas, 17 septembre 1964. | Joop van Bilsen / Anefo via Wikimedia Commons – À droite: couverture de Le Flux et le Reflux, 1955. | William Rose via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr

Londres, 1941. Les sirènes retentissent au milieu de la nuit, réveillant les habitants des Lawn Road Flats. Les portes s'ouvrent, les locataires ensommeillés s'engouffrent dans les escaliers pour trouver refuge au restaurant de l'immeuble, l'Isobar. Dans son appartement, Agatha Christie grommelle, agacée. Même lorsque les murs tremblent, elle ne cherche pas à se mettre à l'abri. «Je me disais seulement, dans un demi-sommeil, en entendant les sirènes et les bombes les plus proches: “Allons bon, les revoilà encore!” Et, avec un grognement, je me retournais dans mon lit», se remémore-t-elle dans ses mémoires. Voilà la principale raison pour laquelle l'autrice la plus vendue au monde a troqué son traditionnel décor Queen Anne pour le minimalisme radical de ce bâtiment moderniste: à l'Isokon, elle se sent en sécurité.

La structure de béton armé et la charpente en acier résisteront aux bombes. Qui plus est, Jack Pritchard a fait repeindre les façades pour camoufler le bâtiment. La tonalité blanche à peine teintée de rose choisie par son associé, l'architecte Wells Coates, a disparu sous une couche de peinture brunâtre –peu attrayante mais qui a l'avantage de rendre l'immeuble invisible lors des raids aériens. Pritchard, dont la maison d'édition de mobilier Isokon connaît quelque déconfitures avec la guerre et le départ pour les États-Unis des «Bauhauslers» Gropius, Breuer et Moholy-Nagy, a une idée brillante: en plein Blitz, il fait paraître une publicité pour les appartements de Lawn Road dans le Times. L'unique immeuble en béton armé de Londres est forcément le plus sûr de la capitale! Qui plus est, on y trouve l'Isobar, «club privé renommé pour sa cuisine, au cœur d'un abri anti-bombes privé».

Les candidats affluent. Certains sont célèbres. Agatha Christie et son deuxième époux, Max Mallowan, ont vu leur maison de Londres endommagée par les bombardements, et leur luxueux refuge à la campagne réquisitionné. Deux de leurs amis vivent déjà dans l'Isokon, dont ils sont familiers: l'égyptologue Stephen Glanville, qui travaille avec Max au ministère de l'Air, et le jeune architecte-orfèvre Louis Osman (en 1969, il dessinera la controversée couronne de l'investiture du prince de Galles, surmontée d'une balle de ping-pong dorée à l'or fin). Les Mallowan se laissent facilement convaincre d'emménager dans l'un des modestes logements de Lawn Road au début de l'année 1941.

Agatha et «la vache à lait du Parti communiste»

Une autre locataire, Eva Collet Reckitt, leur cède pour quelques mois l'appartement n°20, avant qu'ils emménagent au 22. À la tête d'une chaîne de librairies socialistes, il s'agit aussi d'une espionne soviétique très connectée. Héritière parmi d'autres du groupe Reckitt & Colman, fabricant de la célèbre moutarde, elle soutient avec ardeur de nombreuses causes gauchistes. Le MI5, l'agence nationale de sécurité au Royaume-Uni, l'a surnommée «la vache à lait du Parti communiste».

Également fichée (Eva Reckitt l'est depuis 1923), la photographe Edith Tudor-Smith est la belle-sœur de Beatrix Tudor-Hart, maîtresse de Jack Pritchard. Elle a étudié au Bauhaus de Dessau, dont elle retrouvera les fondateurs et professeurs aux Lawn Road Flats. Edith et son mari Alex ont été repérés par l'Autrichien Arnold Deutsch, le recruteur le plus prolifique de l'espionnage soviétique en Europe. Il les rejoint à l'Isokon, d'où il opère quelques années.

«Lawn Road Flats était […] une résidence parfaite. Les gens y étaient sympathiques. Il y avait aussi un petit restaurant, à l'atmosphère gaie et bon enfant.»
Agatha Christie

Si certaines rumeurs aiment présenter Agatha Christie comme l'amie et voisine de Deutsch, la réalité est tout autre: ce dernier a déménagé peu de temps avant que l'autrice s'installe à Hampstead. Tout au plus s'y sont-ils croisés au club. Mais, entre-temps, l'Isokon est devenu un véritable nid d'espions: Jürgen Kuczynski, économiste allemand qui enseigne à la London School of Economics, est à la tête d'une des plus grandes familles d'espions de la période. Il y a été attiré par une agente habitant le quartier, Gertrude Sirnis, dont les filles Gerty et Melita versent également dans l'espionnage (Melita œuvrera dans l'ombre pendant quarante ans avant d'être découverte).

Si Christie préfère s'enfermer pour écrire –souvent deux livres en même temps– quand elle ne travaille pas à mi-temps au laboratoire de University College Hospital (elle y peaufinera sa connaissance des poisons), elle ne boude pas complètement les folles soirées de l'Isobar.

Autrice prolixe, elle devient avare d'épithètes et de détails quand il s'agit d'évoquer sa vie privée; mais il ne fait aucun doute qu'Agatha Christie s'amusait du style de vie bohème, progressiste et éclectique proposé par l'Isokon: «Lawn Road Flats était […] une résidence parfaite. Les gens y étaient sympathiques. Il y avait aussi un petit restaurant, à l'atmosphère gaie et bon enfant.» Christie y fréquente des artistes (Barbara Hepworth, Henry Moore), des auteurs ou le célèbre archéologue Vere Gordon Childe, lui aussi dans le collimateur des services secrets britanniques.

Max Mallowan, qui parle arabe couramment, est envoyé par le gouvernement au Proche-Orient. Il s'agit de leur première séparation, qui durera trois ans. Christie lui écrit, beaucoup, régulièrement. Elle célèbre cette première année passée ensemble à l'Isokon, où il furent «heureux, joyeux, s'amusant souvent». On en oublie presque que la guerre bat son plein.

Le mystère Bletchley inquiète le MI5

Agatha passe le temps en écrivant ou en se relaxant, confie-t-elle à son époux, dans «cette drôle de chaise à l'air si particulier et qui s'avère vraiment très confortable»: comme on regrette que personne n'ait pu immortaliser la reine du roman policier, avec son collier de perles et ses sages boucles laquées, alanguie dans l'avant-gardiste chaise longue Isokon dessinée par Marcel Breuer, maître du Bauhaus! Mais peut-être n'est-ce pas si étonnant, après tout?

Une relecture contemporaine de son œuvre étendue a pu mettre en lumière son modernisme, son féminisme. Elle-même ne se confie qu'en se cachant derrière un «on» collectif déroutant, ne dira jamais rien de ses positions politiques, de son point de vue sur l'antisémitisme. Mais ses personnages parlent pour elle. L'un d'entre eux, justement, va fortement inquiéter le MI5: le major Bletchley, «méchant» de son roman N ou M?, qu'elle achève d'écrire à l'Isokon.

L'intrigue de N ou M? semble tout droit inspirée de la vie de l'autrice, ce dont aucun lecteur à l'époque ne peut se douter: en pleine Seconde Guerre mondiale, ses héros récurrents Tommy et Tuppence Beresford sont sortis de l'ennui par une vieille connaissance des services secrets qui leur propose d'enquêter sur un dangereux agent secret nazi caché parmi une pléiade de personnages de tous âges et origines…

N ou M?, unique roman d'espionnage d'Agatha Christie, si bien informé qu'il mit en émoi les services secrets britanniques. | GrahamHardy via Wikipédia

Bletchley, petite ville du centre de l'Angleterre, abritait alors le désormais célèbre Bletchley Park, centre de décryptage des services secrets, notamment mis en scène dans la série que lui a consacré Netflix. Le seul roman d'espionnage écrit par Agatha Christie (parmi une centaine d'opus) est très, voire trop bien renseigné. L'autrice est mise sur le gril par les services secrets, mais elle assurera jusqu'à sa mort avoir tout inventé. Une version mise en doute par David Burke, historien et auteur spécialisé dans l'histoire de l'espionnage. Dans l'ouvrage qu'il consacre aux Lawn Road Flats, il évoque le témoignage d'un antiquaire qui assurait avoir dîné à l'Isobar en compagnie de l'écrivaine et des Kuczynski pendant la guerre.

Des secrets dans la tombe

D'après Burke, un passage du livre confirme le fait qu'Agatha Christie a conversé à plusieurs reprises avec des agents à la solde des Soviétiques, probablement les Kuczynski. Le dialogue, portant sur la cinquième colonne, fait précisément écho aux propos prêtés à Jurgen Kuczynski et rapportés, au moment même où l'autrice écrivait son livre, par des agents du MI5. Christie elle-même, dans ses mémoires, n'explique-t-elle pas en des termes sibyllins avoir échoué, au cours d'un entretien au ministère de la Guerre, à un examen pour devenir photographe de renseignement? Elle n'en dira pas plus.

Au retour de Max et à l'issue de la guerre, les Christie-Mallowan n'ont pas regagné leur maison, pourtant libérée, préférant séjourner jusqu'en 1947 à l'Isokon. Dans leur appartement de Lawn Road, plus exigu que le bureau dans lequel elle avait l'habitude de travailler, elle a produit N ou M?, Les Vacances d'Hercule Poirot, Un Cadavre dans la bibliothèque, La Plume empoisonnée, Cinq petits cochons, L'Heure zéro, La Mort n'est pas une fin, Meurtre au champagne, Le Vallon, ainsi que plusieurs pièces et adaptations, comme celle de Ils étaient dix (à l'origine intitulée Dix petits nègres). Dans le plus grand secret, Christie s'y est même enhardie au point de tuer son légendaire héros: le manuscrit de Poirot quitte la scène restera enfermé dans un coffre pendant trente ans, avant d'être publié en 1975.

L'autrice aux deux milliards de livres vendus ne survivra pas longtemps à son détective belge, qui s'éteint l'année suivante. Elle emporte ses secrets dans sa tombe, ne laissant derrière elle que de cryptiques messages: «Comme c'est étrange de penser qu'à chaque fois que je passerai devant cet étrange vieux bâtiment qui ressemble à un paquebot, je le regarderai toujours en me disant “J'ai été heureuse, ici!”, écrit-elle à Max. Rien de beau ici à proprement parler, mais, oh mon amour! Comme j'ai été heureuse avec toi [à l'Isokon].»

Christie a souvent personnifié les maisons dans ses romans; on peut imaginer que l'Isokon, dont elle disait trouver le design si propice à la concentration et au travail, lui a semblé être le partenaire idéal pendant cette tranche de vie.

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