Culture

Agatha Christie, le Bauhaus et les espions: toutes les routes mènent à l'Isokon

Temps de lecture : 4 min

La déclassification des dossiers du MI5 a permis de compléter la fascinante histoire de cet immeuble avant-gardiste et de l'expérience sociale qu'il a proposée. Agatha Christie y a rédigé son unique roman d'espionnage –forcément bien renseigné.

Si les murs de l'Isokon pouvaient parler: l'histoire de cette icône architecturale londonienne inaugurée en 1934 s'avère riche en rebondissements. | Megalit via Wikimedia Commons
Si les murs de l'Isokon pouvaient parler: l'histoire de cette icône architecturale londonienne inaugurée en 1934 s'avère riche en rebondissements. | Megalit via Wikimedia Commons

Agatha Christie, les transfuges du Bauhaus fuyant le nazisme, la cinquième colonne: que peuvent donc avoir en commun la reine incontestée du roman policier, les fondateurs de la mythique école de design et les maîtres espions britanniques à la solde des Soviétiques? Le nœud de l'histoire se niche derrière la façade sans fioriture d'un long bloc blanc, situé dans le nord-ouest de Londres. Car tous ont gravité autour de l'Isokon ou ont vécu sous son toit, et leurs interactions racontent un épisode méconnu et stupéfiant de l'histoire du XXe siècle.

Rares sont les histoires dont le héros est un bâtiment, mais c'est bien l'Isokon, premier édifice moderniste de la capitale anglaise inauguré en 1934, conçu comme une expérience architecturale et sociale, qui a été le maître d'œuvre de ces rencontres. Ceux qui étaient appelés les «Lawn Road Flats» (l'immeuble ne prendra le nom d'Isokon qu'à partir de 1972) n'ont pas seulement accueilli artistes, designers, écrivains et espions communistes.

Au fil de plusieurs décennies, l'Isokon a tour à tour protégé ses habitants des bombardements allemands –il fut le premier exemple d'utilisation du béton armé appliqué à l'architecture privée, au Royaume-Uni–, les a abrités des regards et des jugements, ou au contraire, participé à en propulser certains sur le devant de la scène (jusqu'au chef du restaurant communal, plus tard devenu premier «celebrity chef» de la télévision anglaise).

Les témoignages de ses architectes et concepteurs et les mémoires de certains de ses habitants ont pu laisser entrevoir quelques pans de l'histoire. Grâce à l'ouverture des archives des services secrets britanniques, l'Isokon livre ses derniers secrets.

Bienvenue dans la «machine à vivre»

«Venez avec un tapis, un fauteuil et un tableau», annonçait en 1934 la réclame pour les quelque trente-deux appartements du projet immobilier des Lawn Road Flats, situés dans le quartier de Hampstead. Le reste était fourni: intérieurs minimalistes au mobilier intégré et polyvalent, ménage et blanchisserie inclus. Seuls des appartements de deux pièces ou des studios sont proposés. Leur cuisine est minuscule et un passe-plat dessert chaque appartement, directement relié à la cuisine communale. Celle-ci sera plus tard remplacée par un restaurant-bar, dessiné par l'un des plus grands designers du siècle et qui abritera l'un des clubs privés les plus hype de son époque.

La sobre et longue silhouette de l'Isokon tranche par son modernisme, dans ce quartier aux maisons victoriennes et aux façades de briques rouges. Son allure brutaliste annonce haut et fort sa différence. Son architecture brutaliste est un hommage direct au Bauhaus, que ses co-concepteurs, l'éditeur de mobilier Jack Pritchard et l'architecte canadien Wells Coates, ont visité à Dessau, et qui jouera un rôle crucial dans l'aventure Isokon.

Pritchard, sa femme psychiatre Molly et Wells Coates ont imaginé en faire une véritable «machine à vivre», en partie inspirée par les préceptes du Corbusier, qui déclarait qu'«une maison est une machine à habiter» devant être développée selon des considérations purement fonctionnelles.

En 1929, Pritchard avait d'ailleurs demandé au célèbre architecte et designer franco-suisse de dessiner un stand à Londres pour son employeur, le leader mondial du contreplaqué de bois. Le Corbusier avait dépêché pour le remplacer la future légende du design, Charlotte Perriand –laquelle s'était liée d'amitié avec les Pritchard. Jack et Molly aiment s'entourer de personnages qui partagent leurs idées, leurs envies réformistes, leur mode de vie libertaire et progressiste.

À la profonde crise économique amorcée dès 1926 et amplifiée par les effets du krach boursier de 1929 succède une période de stabilisation, qui voit le gouvernement multiplier les initiatives pour relancer la consommation de la classe moyenne émergente. C'est à ses membres que les Pritchard pensent en devisant sur le projet de l'Isokon: eux-mêmes sont membres de cette classe moyenne cultivée mais qui n'a pas toujours les moyens de se loger décemment. Particulièrement avant-gardistes, les appartements et le mode de vie communal de l'immeuble, à la fois bohème et organisé, ont été conçus pour accueillir des esprits libres –que les Pritchard sélectionnent un à un.

Un foyer intellectuel et artistique

Hampstead, banlieue du nord-est de Londres, abrite déjà une communauté intellectuelle et artistique de renom. La famille Freud, face à la montée du fascisme, fuit Vienne pour s'y installer à partir de 1933. Sigmund Freud lui-même attend 1938 pour y rejoindre sa famille. L'écrivain George Orwell, auteur de 1984, y vit également. Les sculpteurs Henry Moore et Barbara Hepworth, les artistes Ben Nicholson, Piet Mondrian et Lázló Moholy-Nagy y ont élu domicile. Ce dernier n'est pas le seul transfuge du Bauhaus à y avoir trouvé refuge: Marcel Breuer et Walter Gropius, les idoles de Jack Pritchard et de Wells Coates, s'installent également dans l'Isokon, y dessinant meubles et intérieurs. Ils ne restent que peu d'années à Londres avant de rejoindre les États-Unis, mais auront marqué l'histoire architecturale moderne de la Grande-Bretagne.

Le quartier de Hampstead attirait les artistes et intellectuels fuyant le nazisme, comme Sigmund Freud. Sa maison y a été transformée en musée. | Rupp11 via Wikimedia Commons

À ce formidable aréopage vient se greffer Agatha Christie, convaincue par un ami archéologue déjà installé dans le «paquebot», comme l'immeuble fut surnommé par l'écrivaine. En dépit de son image assez traditionnelle, l'autrice y coule d'heureuses années, épanouie au sein de la communauté progressiste et bariolée abritée par les Lawn Road Flats comme dans le décor spartiate et avant-gardiste de son appartement. Elle y rédige son unique roman d'espionnage, foisonnant de détails à la troublante véracité. Et pour cause: l'Isokon devient rapidement une place forte de l'espionnage soviétique. On y croise aussi bien le recruteur des «cinq de Cambridge» que Melita Norwood (Red Joan, interprétée par Judi Dench), tous immortalisés depuis par la littérature ou le cinéma.

Symbole d'une formidable tranche d'histoire, l'immeuble a connu un destin aussi rocambolesque que celui de ses locataires. À la frénésie des années 1930 et 1940 a succédé une période noire. Vendu, revendu, il est tombé dans la déchéance avant d'être sauvé in extremis de la destruction, puis récemment rénové et désormais protégé au titre de monument historique: ce joyau de l'architecture moderniste s'est vu conférer le même grade que le palais de Buckingham.

Cette improbable épopée est à découvrir au fil de nos prochains épisodes consacrés à l'Isokon.

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