Culture

David Akeman, star de la country tuée dans sa cabane

Temps de lecture : 7 min

Il était un personnage singulier et sympathique, un virtuose du banjo à l'ancienne, aussi. En 1973, celui que l'on surnommait «Stringbean» est mort lors d'un curieux cambriolage.

Il est un musicien et comique, alternant entre les sketchs et les chansons, vêtu de sa fameuse chemise à rallonge rentrée dans un pantalon qu'il porte au niveau des cuisses. | Capture d'écran Scott Elliott via YouTube
Il est un musicien et comique, alternant entre les sketchs et les chansons, vêtu de sa fameuse chemise à rallonge rentrée dans un pantalon qu'il porte au niveau des cuisses. | Capture d'écran Scott Elliott via YouTube

À Nashville, le Grand Ole Opry est plus qu'une institution: c'est le poumon de la musique country locale. Depuis 1925, ce concert a lieu tous les samedis soir, et est retransmis sur la station de radio locale WSM. Tous les plus grands noms du genre y ont eu leurs habitudes, certains devenant des piliers de l'événement.

En 1973, David Akeman, 57 ans, connu sous le nom de scène «Stringbean», est l'un des ténors du Opry. Le 10 novembre de cette année, il s'y rend, comme à son habitude, avec sa femme Estell. Il passe trois fois à l'antenne, interprétant des titres tels que «Y'all Come» ou «Hillbilly Fever». Il est un musicien et comique, alternant entre les sketchs et les chansons, une fois de plus vêtu de sa fameuse chemise à rallonge rentrée dans un pantalon qu'il porte au niveau des cuisses. Un accoutrement, une marque de fabrique qui lui donne des airs de géant sympathique.

Naissance d'un pseudo

Après ses passages, David décide de rentrer tôt chez lui. Le lendemain, il doit partir pour une semaine de chasse avec son grand ami, Grandpa Jones, un autre musicien, ami et partenaire de scène. En leur absence, leurs femmes ont prévu un dîner mardi soir. Avant de partir, il a le temps de répéter un morceau avec le chanteur Curt Gibson en prévision du Opry de la semaine suivante. Elle s'appelle «Lord, I'm Coming Home». C'est la dernière chanson qu'il entonnera de sa vie.

Quand ils arrivent chez eux, David et Estell sont abattus par deux hommes, deux cousins, Marvin et John Brown. Ce double meurtre, c'est la fin de l'insouciance dans la country, l'événement qui fait définitivement entrer cette musique et sa culture dans la violence des années 1970, qui l'ancre durement à son époque. C'est la perte d'un musicien majeur de cette scène, d'un homme qui incarnait un mode de vie rural et simple, presque anachronique, admiré et apprécié de tous. Alors, qui pouvait bien en vouloir à David Akeman?

Sa vie s'est achevée comme elle a débuté: dans la musique et la simplicité. David Akeman est né le 4 juillet 1916, et non le 17 juin 1915 comme bien des sources le mentionnent curieusement. À Annville dans le Tennessee, ses parents l'élèvent autour d'une obsession, le banjo, qu'il adopte très tôt, à l'ancienne, avec cette technique singulière appelée clawhammer, qui consiste à jouer de la main droite avec les doigts recroquevillés. Il en devient vite un spécialiste, repéré par des pontes de la country tels qu'Ace Martin.

Certes, il enchaîne les boulots difficiles pour subvenir à ses besoins. Mais l'idée de travailler à la ferme tout en gagnant de l'argent avec la musique fait déjà office d'idéal. Alors qu'il monte sur scène avec Ace Martin pour la première fois et que le leader doit le présenter, ce dernier oublie son nom et lui improvise un pseudo: Stringbean. Il le gardera toute sa vie.

Une Cadillac par an

Sa carrière prend réellement forme dans les années 1940 alors qu'il accompagne Bill Monroe. Mais il a déjà des envies de soliste. En 1945, il quitte la formation et prend un autre virage, personnel celui-ci, en épousant Estell Stanfill, de deux ans son aînée.

Il reste un gars du cru, utilise du vinaigre de pomme en guise d'après-rasage, de l'alcool à friction comme déodorant. Et parfait son personnage loufoque, cet équilibre alors prisé entre la musique et la comédie, entre le music-hall et le bal populaire. Et commence à se faire un nom, notamment au sein du Opry, où il rencontre Grandpa Jones, qui deviendra son meilleur ami. Pendant dix ans, ils partent ensemble en tournée, montent plusieurs concerts-spectacles et s'installent tranquillement parmi les meubles de l'émission de radio.

En 1960, il se lance dans l'industrie phonographique en signant sur le label Starday et sort sept albums en neuf ans, pour ensuite retrouver Grandpa Jones comme partenaire en 1968 dans un show télévisé intitulé «Hee Haw», diffusé sur CBS. Il y tient l'un des rôles principaux. Bref, en 1973, David Akeman aka Stringbean est un personnage profondément aimé, une vraie star de la country.

Pourtant, son mode de vie ne change pas beaucoup. Il vit à la campagne, à Ridgetop, dans une ferme qu'il a achetée avec Grandpa Jones vingt ans plus tôt. Ce dernier a habité la grande maison blanche avec sa femme, Ramona, quand David et Estell Akeman ont préféré investir la petite cabane en bois située à l'arrière du terrain. Quand les Jones ont déménagé quelques centaines de mètres plus loin, les Akeman sont restés dans la cabane.

Ils passent l'essentiel de leur temps à pêcher en amoureux, à faire sécher le saucisson dans la grotte située sur le terrain, à vivre très simplement. Grâce au statut de David, le couple a de l'argent, mais ne le dépense pas. Alors certes, ils ont la télé en couleur et changent de Cadillac tous les ans. Mais c'est bien tout.

David est un enfant de la Grande Dépression, un type qui a perdu confiance en les banques et qui garde presque tout son pécule chez lui ou sur lui. Il n'est pas rare, loin de là, de le voir sortir des liasses de sa salopette, tout confiant en l'esprit de communauté qui anime la culture country, en cette insouciance blanche incarnée, entre autres, par la ville de Nashville. Peu de violence, une vie confortable grâce au boom économique des années 1950-60… À Ridgetop, les Akeman et les Jones mènent la vie qu'ils idéalisent, modeste. À un autre couple d'amis, les Gibson, Estell dira d'ailleurs: «Nous pourrions laisser un seau plein d'argent sur le porche et partir en tournée tout l'été, il serait encore là à notre retour.» Ils prévoient d'y finir leurs jours.

De sang-froid

Le samedi 10 novembre 1973, Estell et David rentrent donc du Opry. En arrivant chez eux, David sent que quelque chose cloche. Il laisse les phares du break allumés, prend dans son sac un calibre .22, sort de la voiture, Estell restant en arrière, et se dirige vers la cabane. Sur le perron, il avance lentement. Puis il ouvre la porte, s'offre une vue sur l'intérieur saccagé, retourné, sent comme une présence. Pendant plusieurs minutes, il hésite à entrer.

Lorsqu'il s'y risque finalement, deux hommes, Marvin et John Brown, sortent de leur cachette et lui font face. David Akeman tire le premier, les rate, puis est mortellement touché par plusieurs balles avant de s'écrouler contre la cheminée. Estell, qui était sortie de la voiture et avait commencé à se diriger vers la bicoque, s'enfuit en courant et en hurlant. Mais personne ne l'entend. Si ce n'est les deux cambrioleurs, qui la rattrapent juste avant qu'elle n'atteigne la route. Elle est à genoux, supplie qu'on l'épargne. Mais elle prend une balle dans la nuque et s'effondre dans la terre.

Pendant plusieurs heures, ils ont patienté dans la pénombre, écoutant l'émission du Grand Ole Obry pour savoir quand David était sur scène et évaluer son heure d'arrivée.

Marvin et John Brown, 21 et 23 ans, n'avaient pourtant pas trop mal préparé leur coup. Il était simple, d'ailleurs: sachant que les Akeman seraient au Opry comme presque chaque samedi, ils avaient prévu de visiter leur cabane ainsi que la maison blanche en leur absence pour y trouver l'argent que David gardait si précieusement, à l'abri des banquiers et de leurs affaires peu sûres. Après avoir fouillé chaque recoin, après avoir découvert un revolver appartenant à Grandpa Jones et une carabine, ils n'ont pas mis la main sur le pécule et ont pensé, dans un élan de lucidité au milieu des drogues et de l'alcool dont ils étaient chargés, que le plus judicieux serait d'attendre le retour de David pour lui dérober l'argent qu'il porte toujours sur lui.

Pendant plusieurs heures, ils ont patienté dans la pénombre, écoutant l'émission du Grand Ole Obry pour savoir quand David était sur scène et évaluer son heure d'arrivée. Lorsque ce dernier est entré dans la cabane et a tiré, la fusillade a éclaté. Estell s'enfuyant, ils se sont sentis obligés de la faire taire. De sang-froid.

198 ans de prison

Les deux cousins sont repartis avec un peu d'argent, c'est vrai: 250 dollars trouvés sur le corps de David. Ils sont pourtant passés à côté des 3.000 dollars qu'il avait dans une poche un peu cachée, et à côté des 2.500 dollars planqués dans le soutien-gorge d'Estell. Ils ont aussi pris un véhicule, une tronçonneuse, un sac à main et des armes à feu.

Tout ça pour ça: rattrapés par les autorités deux jours plus tard, ils ont été jugés et condamnés chacun à 198 ans de prison pour les deux meurtres. Pourtant, une seule arme, un seul homme a tiré. Longtemps, les cousins se sont renvoyés la balle avant que la justice ne tranche: c'est John qui a porté les coups de feu mortels. Mais dans le Tennessee des années 1970, ça ne change rien: dans un tel cas, la peine est la même pour les deux accusés. Marvin mourra en prison en 2003. John, lui, multipliera les demandes de liberté conditionnelle durant les années 2000, finissant par l'obtenir en 2014 après quarante-et-une années passées derrière les barreaux.

Leurs méfaits ont tué deux personnes, mais ont également mis fin à l'insouciance de la country. Une semaine après les morts de David et Estell Akeman, un autre musicien habitué du Opry, Jimmy Winder, est assassiné dans une ruelle de Nashville. Les mois suivants, les artistes de country renforcent la sécurité de leurs maisons, engagent du personnel pour les protéger, se baladent bien souvent avec un calibre à portée de main… Tout leur idéal est remis en question.

Après les meurtres de Ridgetop, la cabane des Akeman est réaménagée et habitée par plusieurs musiciens locaux, certains célèbres, entretenant la mémoire de Stringbean. Il se murmure que, parfois, au détour de quelques travaux ou de recherches de passionnés, des liasses de billets réapparaissent sous un champ, dans les fissures d'un muret ou dans une aération, perpétuant encore un peu plus la légende loufoque et bienfaisante de David Akeman.

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