Société / Culture

Claude Vivier, compositeur majeur poignardé en pleine gloire par un tueur fou

Temps de lecture : 5 min

Tué de dix-sept coups de couteau en 1983 par un certain Pascal Dolzan, le musicien québécois est l'une des trois victimes d'une virée macabre en ayant fait deux autres.

Entre 1970 et 1980, Claude Vivier aux côtés de Thérèse Desjardins, soprano qui deviendra la présidente de la fondation Vivier. | Fondation Vivier via Wikimedia Commons
Entre 1970 et 1980, Claude Vivier aux côtés de Thérèse Desjardins, soprano qui deviendra la présidente de la fondation Vivier. | Fondation Vivier via Wikimedia Commons

La brève ne fait que quelques lignes. Parue dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace, elle est datée du mercredi 24 juin 2009. «Condamné en mars dernier par le tribunal correctionnel de Mulhouse à deux ans de prison pour des violences sur sa compagne et son enfant, Pascal Dolzan avait fait appel avant de se désister.»

Une information tristement commune, fondue au milieu des faits divers, pourtant suivie d'une seconde mention, plus énigmatique celle-ci: «En novembre 1986, il a été condamné à la réclusion à perpétuité par la cour d'assises de Paris à la suite d'un meurtre et de vols. En janvier 2003, il bénéficie d'une libération conditionnelle.»

Dix-sept coups de couteau

Pascal Dolzan retourne donc en prison, lui qui avait pourtant réussi à se faire oublier. Certes, cette nouvelle condamnation passe franchement inaperçue. Mais vingt-trois ans plus tôt, son nom était synonyme d'effroi dans les quartiers parisiens de Pigalle et de la place de Clichy. À 21 ans, il avait avoué trois meurtres effroyables, sadiques, après six mois d'une cavale pourtant bien sédentaire. Parmi ses victimes, Claude Vivier.

Le compositeur québécois est mort à Paris, dans son appartement, à l'âge de 34 ans, sous dix-sept coups de couteau portés par Pascal Dolzan. Son corps est retrouvé le 12 mars 1983, cinq jours après les faits, sous un matelas. La veille, il ne s'était pas rendu à la soirée en son hommage organisée à l'ambassade du Canada. Le matin, il n'était pas non plus au rendez-vous fixé avec son ami musicologue Harry Halbreich pour travailler sur un livret d'opéra contant l'histoire de la mort de Tchaïkovski. Inquiète, c'est la sœur de Halbreich, Janine Euvrard, qui s'était empressée d'aller à son domicile, trouvant porte close, appelant la police.

À leur arrivée, les autorités forcent l'entrée et découvrent Claude Vivier au milieu d'une scène de chaos et d'une violence terrible. Le compositeur porte encore une tenue en cuir comme les prisent les amateurs d'aventures sado-masochistes. Le contexte importe peu? Doit être réservé à l'intime? Peut-être. Mais dans ce cas précis, il explique en grande partie comment Pascal Dolzan a pu demeurer introuvable durant six mois, alors qu'il logeait à quelques centaines de mètres du lieu du crime, dans le quartier place de Clichy.

Une éducation musicale tardive

Claude Vivier a eu une enfance mouvementée. Né de parents inconnus en 1948 à Montréal, il a été recueilli par une famille d'accueil dysfonctionnelle. Agressé sexuellement par un oncle à l'âge de 8 ans, il est ensuite envoyé dans un internat, puis dans un rude pensionnat mené par des frères maristes, qui le destinent à la vocation de prêtre. Mais Claude Vivier ne peut se résoudre à ce destin qu'il juge morne. Il découvre son homosexualité, son attrait de plus en plus fort pour la musique, et quitte l'établissement strict à 18 ans pour s'inscrire au conservatoire de musique de Montréal.

Nous sommes en 1967 et ses débuts tardifs dans l'étude musicale l'empêchent de prétendre à la reconnaissance dans la pratique d'un instrument. Il a peut-être l'oreille absolue, mais à côté des enfants prodiges, il ne fera jamais le poids. Alors, il se tourne vers la composition, part étudier aux Pays-Bas et en Allemagne, puis revient à Montréal en 1974.

Les neuf années suivantes sont riches. Claude Vivier aborde successivement les ondes Martenot, la sonologie électro-acoustique, fréquente Karlheinz Stockhausen, et part plusieurs années en Extrême-Orient, d'où il compose des œuvres reconnues comme Siddharta, l'opéra Kopernicus ou le captivant Bouchara.

Proliférations, une pièce de Claude Vivier avec des ondes Martenot. | Aurore Dallamaggiore via YouTube

En 1981, il est en passe de devenir un compositeur absolument majeur, à l'âge de 32 ans seulement. L'année suivante, il s'installe à Paris. Loin de se reposer sur ses lauriers artistiques, il fréquente également des clubs homosexuels, fait des rencontres. Dans ce milieu en grande partie souterrain, il explore également des fantasmes, certains de domination. Et croise le chemin de Pascal Dolzan.

Les premiers crimes

Ce dernier n'est pas un inconnu dans le quartier. Il y traîne depuis ses 14 ans, âge où il a fugué d'un foyer de l'éducation surveillée. Il se prostitue depuis lors, squatte ici et là, est sans domicile fixe, se fond dans le monde du «cuir» et de ses clubs réservés aux initiés. Il effraie pas mal d'habitués, surtout lorsqu'il a bu. Peut-être que sa consommation excessive de cannabis lui a flingué le cerveau, qui sait? Ce qui est certain, c'est que le 14 février 1983, il est place Blanche, dans son quartier fétiche, attablé à la terrasse d'un bar avec deux amis: Sylvano Butaric et Thierry Mercier. À l'instar de Pascal, ils ont 21 ans.

Comme le raconte un article du Monde de l'époque, les trois potes se lancent dans une virée de petits larcins, cassent quelques rétroviseurs, agressent une prostituée. Puis, voyant l'argent manquer, ils décident de se rendre chez un certain Patrick Barbotte, barman du Sling, un bar gay qu'ils fréquentent régulièrement. Patrick Barbotte est avec un ami, Jean-Pierre Lecointe, lorsque débarquent les trois jeunes hommes.

Pensant à une visite de courtoisie, Patrick Barbotte les accueille à bras ouverts. Mais Pascal Dolzan et ses complices en veulent à son argent. Le ton monte, Patrick est forcé de leur signer des chèques, la situation dégénère. Dire avec précision ce qu'il s'est exactement passé semble impossible. Au procès, des sévices sexuel seront évoqués. Pascal Dolzan sort une arme et tire quatre balles: deux dans la tête de Patrick Barbotte, deux autres dans celle de son invité Jean-Pierre Lecointe.

Au premier coup de feu, Sylvano et Thierry prennent peur et s'enfuient sans demander leur reste. Pascal Dolzan, lui, reste. Il saccage les lieux, retourne l'appartement, et laisse ses deux victimes baigner dans leur sang. Il oublie cependant d'emmener avec lui les chèques signés par Patrick Barbotte. Rédigés au nom de Sylvano Butaric, ils permettront aux enquêteurs d'identifier très rapidement les trois hommes.

Condamné deux fois à perpétuité

La traque démarre, mais à petits pas. Dans un milieu gay peu enclin à collaborer avec la police qui ne manque pas une occasion de sévir à son encontre, les enquêteurs pataugent. Alors, Pascal Dolzan a le temps de frapper à nouveau. Trois semaines après les deux meurtres, il rencontre Claude Vivier dans un bar de Belleville. Le compositeur lui propose 400 francs pour l'emmener chez lui.

Dans l'appartement de Claude Vivier, ils s'adonnent à un jeu sexuel de soumission, Pascal Dolzan dans le rôle du dominant. Ce dernier tient son client en laisse. Et sans que l'on sache réellement pourquoi, le larde de dix-sept coups de couteau après lui avoir fourré du papier journal dans la bouche. Il l'aura toujours en lui cinq jours plus tard, quand son corps sera découvert.

Les policiers font le lien entre les deux affaires et interpellent vite Sylvano et Thierry. Pascal Dolzan est activement recherché mais bénéficie de la relative omerta qui règne dans le milieu. Certains témoins potentiels voient plutôt dans ces meurtres des pratiques sexuelles ayant mal tourné.

Un soir, alors qu'il se balade dans le quartier, un patron de bar lui souffle que la police est à ses trousses. Alors, Pascal Dolzan se planque pendant six mois dans le quartier voisin, place de Clichy. Il fait le dos rond pendant quelques semaines, jusqu'à ce qu'il agresse une femme dans la rue et lui fracasse le crâne contre un trottoir. Il retourne se terrer.

Mais en octobre, la police finit par lui mettre la main dessus. Il sera jugé en 1986 et condamné à la prison ferme à perpétuité. Il bénéficie d'une liberté conditionnelle en 2006, aménagement qu'il trahit trois ans plus tard. Ses nouveaux méfaits, ses violences sur sa compagne et son enfant, lui valent ce fameux article dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace en 2009. Il est de nouveau jugé, condamné une nouvelle fois à perpétuité plus cinq ans de prison ferme. Sera-t-il de nouveau libéré un jour? Claude Vivier, lui, est enterré au cimetière du Père-Lachaise. Et, c'est certain, n'en sortira pas.

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