Culture

Subordination de témoins, jurés menacés, Kim Kardashian: l'étrange affaire C-Murder

Temps de lecture : 6 min

Condamné à la prison à perpétuité pour meurtre en 2009, le rappeur Corey Miller, alias C-Murder, continue de clamer son innocence.

Le rappeur C-Murder est accusé d'avoir tiré à bout portant sur un garçon de 20 ans dans une boîte de nuit de la Nouvelle-Orléans en 2002. | Capture d'écran NoLimitVidz via YouTube
Le rappeur C-Murder est accusé d'avoir tiré à bout portant sur un garçon de 20 ans dans une boîte de nuit de la Nouvelle-Orléans en 2002. | Capture d'écran NoLimitVidz via YouTube

Le tweet date du 16 août 2020: «Pour qu'il y ait justice pour ce jeune homme, il faut que la personne qui l'a réellement tué soit tenue responsable et que Corey Miller retourne chez lui auprès de ses enfants. Mes pensées vont à la famille de Steve Thomas. Je ne peux imaginer combien tout cela est difficile, mon intention n'est pas de rouvrir une plaie douloureuse mais bien d'aider à connaître la vérité derrière cette tragédie.»

Rebondissements, soupçons, magouilles

Steve Thomas était un jeune Américain, abattu le 12 janvier 2002 dans une discothèque de Harvey, en Louisiane, le Platinum Club. Corey Miller, accusé du meurtre, est surtout connu comme rappeur sous le nom de C-Murder. Ce tweet, qui clame l'innocence du musicien, est presque absurde. Pas par sa forme ou son message, non. Mais parce qu'il est signé Kim Kardashian.

Que vient faire la star de télé-réalité et businesswoman dans une affaire de meurtre vieille de vingt ans? D'abord, cette histoire n'est en rien banale. Elle est faite de rebondissements, de soupçons, de magouilles et d'intimidation, centrée autour d'un grand nom du rap américain. Ensuite, Kim Kardashian achevait en 2020 sa première année d'études de droit. Son intérêt pour la défense du musicien coïncide avec ses nouveaux désirs de carrière.

Depuis le pénitencier de l'État de Louisiane, où il est incarcéré depuis 2009 à perpétuité, C-Murder a apprécié le message. Il l'a fait savoir par l'intermédiaire de son frère, Master P, un autre rappeur et producteur bien connu dans le milieu. Ce soutien de la célébrité est une aubaine: il réveille une nouvelle fois un cas complexe pour la justice, qui trouve ses racines dans les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans.

Rattrapé par sa violence

Corey Miller naît le 9 mars 1971 dans la plus grande ville de Louisiane. Avec ses frères Percy et Vyshonn, il fonde le groupe de rap TRU, pour The Real Untouchables. Le style est corrosif, conte les vies mouvementées du quartier de Calliope 3rd Ward, leur fief. Cory prend le nom de C-Murder, Percy celui de Master P, et Vyshonn celui de Silkk The Shocker.

Au début des années 1990, ils sortent leurs premiers albums aux succès critiques et populaires mitigés, mais qui leur permettent de monter un label, No Limit Records. L'entreprise va vite devenir florissante. Mais d'abord, chacun doit faire ses preuves. Après quelques années de musique commune, ils partent chacun de leur côté. C-Murder s'en va en solo et sort son premier album, Life Or Death, paru en 1998. Un carton.

En 1999, Master P, qui dirige la maison de disques familiale, parvient à signer un énorme nom du rap US, le Californien Snoop Dogg. Celui-ci cherche à quitter son label, Death Row Records, mené d'une main de fer par le gangster et homme d'affaires Suge Knight. Après chèques et négociations, ce dernier accepte de laisser partir son poulain. Snoop Dogg et C-Murder enregistrent un titre ensemble, «Down 4 My N's», une missive envoyée à Suge Knight dans la grande tradition des diss records.

C-Murder enchaîne deux albums, Bossalinie et Trapped In Crime en 1999 et 2000. Le succès redescend quelque peu, mais se maintient suffisamment pour que le rappeur puisse se la couler douce. Il est en couple avec la chanteuse Monica, passe sur MTV, a le respect de ses pairs... Mais sa violence le rattrape.

En 2001, alors qu'il cherche à rentrer sans payer dans une discothèque de Bâton-Rouge, le ton monte avec les services de sécurité de l'établissement. C-Murder sort son arme et tire sur l'un des employés, qui n'est que blessé. Filmé par les caméras de surveillance, il échappe pourtant longtemps à la justice.

Plusieurs fois interpellé, il continue sa carrière

En attendant, C-Murder mène la belle vie. Mais le 12 janvier 2002, elle prend un chemin qui semblait presque inéluctable. Au Platinum Club de Harvey, dans la banlieue sud de la Nouvelle-Orléans, un certain Steve Thomas, 20 ans, est sur scène, en pleine battle de rap. Dans le public bouillant, on trouve une bonne partie des membres de No Limit Records.

Lorsqu'il descend de l'estrade après sa prestation, Steve Thomas bouscule l'un d'eux. Volontairement? Pas sûr. Peu importe, une baston se déclenche, comme presque tous les soirs dans ce lieu mythique du rap local. Seulement, cette fois, C-Murder sort une arme et tire à bout portant sur le jeune homme, qui meurt sur le coup. C'est en tout cas la version retenue, encore aujourd'hui, par la justice.

C-Murder est interpellé par la police une semaine plus tard, pour d'autres faits de violence, encore dans une discothèque. Le 29 février 2003, il est inculpé de meurtre et s'apprête à passer en procès. Il nie les faits catégoriquement mais a des témoins contre lui. Ses avocats réalisent une prouesse: convaincre la juge Martha Sassone que le procureur a sciemment caché à la cour le passé de criminel de deux des témoins oculaires.

Il est assigné à résidence en l'attente d'un nouveau procès et a même le droit de sortir de la musique à une condition: ne pas évoquer l'affaire dans ses morceaux. Il publie donc trois nouveaux albums au retentissement plus qu'honnête, à savoir The Truesst Shit I Ever Said en 2005, Screamin' 4 Vengeance en 2008, et Calliope Click en 2009, jusqu'à ce que son cas soit enfin réexaminé.

Problème pour C-Murder: l'histoire de sa tentative de meurtre sur le vigile de Bâton-Rouge, filmée par les caméras de surveillance, a refait surface. Pour ces faits, il plaide coupable et est condamné à dix années de prison. Mais pour le meurtre de Steve Thomas, le jury doit délibérer.

Une jurée qui fait tout basculer

Après plusieurs jours de débats, les jurés le déclarent coupable à neuf voix contre trois. Mais en Louisiane, la loi est formelle: il faut un minimum de dix voix en faveur d'une condamnation pour que celle-ci soit appliquée. Le juge intime donc aux jurés de retourner à l'isolement. Trois heures plus tard, ils reviennent: dix voix contre deux. Ça y est, C-Murder voit la cellule se rapprocher sévèrement.

Pourtant, le juge estime que ce nouveau résultat risque bien d'avoir été provoqué par la volonté d'un des douze jurés d'en finir rapidement avec cette affaire. Nouveau débat dans l'intimité, donc, et nouveau résultat au bout de quelques heures: dix voix contre deux, toujours. Cette fois, C-Murder part en prison, au pénitencier d'État de Louisiane.

Sa popularité lui permet d'engager deux avocats de renom qui parviennent à enquêter sur les jurés, notamment une jeune femme de 20 ans nommée Mary Jacob. C'est elle qui a changé son vote lors des secondes délibérations, elle qui a fait basculer le sort du rappeur. Elle explique avoir reçu des insultes et des menaces de la part des autres jurés pressés d'en finir, qu'elle serait allée jusqu'à vomir dans la salle de réunion tant elle ne supportait plus la pression infligée.

Si elle avait conservé son vote, le rappeur aurait été innocenté. Le voilà condamné à perpétuité. Ses avocats font appel, mais voient leur demande rejetée en 2011. Au fil des années, tous les recours possibles ont été épuisés. Depuis la prison, C-Murder continue de sortir des albums et des mixtapes, plus confidentiels ceux-ci. Malgré cela, il perd peu à peu espoir. Mais en juin 2018, un ultime rebondissement vient tout changer.

Revirement de témoins

Un épisode de l'émission «Reasonable Doubt», diffusée sur la chaîne de télévision américaine Discovery Investigation, s'intéresse de près au meurtre de Steve Thomas et à la sentence de C-Murder. Les journalistes parviennent à remettre la main sur deux personnes qui ont témoigné au procès de 2009.

Deux hommes reviennent totalement sur leurs déclarations et innocentent le musicien. Le premier, Kenneth Jordan, raconte que les policiers lui ont fait du chantage parce qu'il encourait lui-même à l'époque une peine de dix ans de prison. Dans une lettre adressée au juge chargé de l'affaire, il écrit: «Je suis sûr que l'individu que j'ai vu presser la détente n'était pas Corey Miller.» Le deuxième, Darnell Jordan (ils n'ont aucun lien de parenté), était vigile au Platinum Club et travaillait le soir du meurtre. Il dit avoir été séquestré par les forces de l'ordre dans une chambre d'hôtel en attendant qu'il accuse C-Murder.

Dans l'émission, le rappeur s'exprime également par téléphone: «La nuit de la fusillade, personne n'a mentionné mon nom. Tous ces gens me connaissent, ils connaissent mon visage. Ils savent qui je suis. Si c'est moi qui avais tué ce mec, ils l'auraient dit au moment même où ils auraient passé la porte pour sortir.»

Les médias se sont vite emparés de ce nouveau revirement de situation. Depuis les révélations sur de possibles pressions subies par la jurée Mary Jacob, de nombreuses voix s'élèvent aux États-Unis pour demander un procès réellement équitable pour Corey Miller. Cette fois, plusieurs célébrités, dont Kim Kardashian, prennent fait et cause pour le rappeur.

La justice n'est à ce jour pas revenue sur sa décision, n'a pas examiné une énième fois le dossier malgré les changements de témoignages de Darnell Jordan et Kenneth Jordan. C-Murder reste pour le moment en prison, à vie, remuant ciel et terre pour prouver son innocence. Et faisant presque oublier que la vraie victime dans cette histoire est bien Steve Thomas, mort à 20 ans pour une bousculade.

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