Culture

Qui a tué Al Jackson Jr., l'un des plus grands batteurs de la soul music?

Temps de lecture : 5 min

Personne ne sait ce qui s'est réellement passé le 30 septembre 1975 au 3885 Central Avenue à Memphis. Abattu de cinq balles dans le dos, le musicien laisse derrière lui un mystère et un héritage majeur dans la musique noire-américaine.

Photo promotionnelle des Booker T. & the MG's pour la sortie de leur single «Hip Hug-Her» (Al Jackson Jr. est à droite). | Stax via Wikimedia Commons
Photo promotionnelle des Booker T. & the MG's pour la sortie de leur single «Hip Hug-Her» (Al Jackson Jr. est à droite). | Stax via Wikimedia Commons

«Thrilla In Manilla». C'est le nom du combat de boxe qui a opposé Mohamed Ali à Joe Frazier le 1er octobre 1975. Une victoire en quatorze rounds pour Ali, retransmise dans le monde entier depuis les Philippines. Lorsque la joute se termine, nous sommes bien le 1er octobre à Manille. Mais aux États-Unis, avec le décalage horaire, c'est encore la veille.

Le 29 septembre au soir, donc, Al Jackson Jr. rentre chez lui au 3885 Central Avenue, à Memphis. Il a annulé un vol pour Détroit afin de pouvoir voir le match dans un lieu de rassemblement de la ville, le Mid-South Coliseum, avec sa petite amie, le chanteur Eddie Floyd et le producteur Terry Manning. Il prendra l'avion de 10h le lendemain. Pour se reposer, il retourne passer la nuit chez lui, où se trouve sa femme Barbara Jackson.

Ils ne sont pas en bons termes. Le 31 juillet précédent, Al avait frappé Barbara à plusieurs reprises, très violemment, la forçant à s'emparer d'un calibre .22 et, après un coup de semonce, à lui tirer une balle dans la poitrine. Légèrement blessé, il avait été transporté à l'hôpital. Puis un juge avait blanchi Barbara sur le principe de la légitime défense.

Ils sont séparés, en instance de divorce, Al doit d'ailleurs déménager dans une semaine à Atlanta. En attendant, le voilà devant la porte de son domicile. Il frappe à la porte, sa femme lui ouvre, il pénètre chez lui, cinq coups de feu retentissent. Al Jackson Jr., l'un des plus grands batteurs de son temps, meurt à l'âge de 39 ans.

L'art du backbeat

Dans le milieu, on le surnommait «The Human Timekeeper», soit en français «le chronomètre humain» ou «le métronome humain». Al est né à Memphis, ville où son père menait avec brio un groupe de danse swing très populaire dans les années 1930. À 5 ans, il le rejoint déjà sur scène, à la batterie, tel l'enfant prodige qu'il est. Sa précocité bluffante lui permet d'intégrer à seulement 14 ans l'orchestre du trompettiste William Mitchell, dans lequel il jouera durant treize années, tout en menant d'autres projets musicaux en parallèle.

Un autre musicien fait partie du groupe: Booker T. Jones. Ce dernier officie à Memphis depuis peu au sein du jeune label Stax Records qui, grâce à des premiers succès remarqués, est en train de se tailler une place solide dans la soul music nationale. Al hésite, puis accepte d'intégrer le groupe Booker T. & The MG's, quartet complété par deux musiciens blancs, Steve Cropper et Donald «Duck» Dunn, assurant l'essentiel des sessions studio. Le début de la gloire.

Pendant près de dix ans, Booker T. & The MG's va façonner les albums d'Otis Redding, William Bell, Albert King, Carla Thomas, Eddie Floyd ou encore Mavis Staples. Al Jackson Jr. brille par sa précision, certes, mais aussi par un groove très singulier, le backbeat, qui consiste a créer une sorte de latence décalée entre les temps, faisant ressortir de façon inédite les deuxième et quatrième temps de la mesure. On l'entend notamment sur les titres «In The Midnight Hour» de Wilson Pickett ou «Seesaw» de Don Covay, entre bien d'autres.

Par ailleurs, Booker T. & The MG's sort ses propres albums, officiellement onze en neuf ans, dont les superbes Green Onions ou Hip Hug-Her.

En 1971, ils sortent leur ultime 33T, Melting Pot, mais se séparent. Des dissensions au sein du groupe ont raison de la cohésion interraciale des débuts, les déboires judiciaires et financiers de Stax Records n'arrangeant rien. Al continue son parcours de son côté, notamment auprès d'Al Green, de Donny Hathaway et d'Aretha Franklin. En 1975, pourtant, Booker T. & The MG's prévoit de se reformer pour, peut-être, un nouvel album.

Un simple vol?

Il est à peine plus de minuit dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1975 lorsque l'officier de police JS Massey passe devant le 3885 Central Avenue à Memphis. Il aperçoit Barbara Jackson totalement sous le choc, hurlant dans la rue, et s'arrête pour lui porter secours. Elle explique que son mari, un musicien, a été tué par un homme dans leur maison, qu'elle a été séquestrée mais qu'elle a finalement réussi à se libérer après le départ de l'intrus.

JS Massey entre dans la demeure et trouve Al Jackson Jr. allongé face contre terre dans une mare de sang. Il appelle des renforts et écoute le récit de Barbara: à 23h, elle est rentrée chez elle après un soin dans un salon de beauté. Alors qu'elle s'apprêtait à rentrer, un homme qui l'attendait près de la porte l'a mise en joue avec une arme, l'a poussée à l'intérieur et l'a attachée à une chaise avec une corde. Quelques minutes plus tard, alors que l'assaillant fouillait la maison à la recherche d'objets de valeur, la sonnette a retenti.

L'homme, que Barbara décrira plus tard comme jeune, noir et avec une coupe afro, la détache et lui intime d'aller ouvrir. C'est Al, qui rentre dormir après avoir vu la retransmission du match de boxe avec ses amis dans le centre de Memphis.

Le batteur est lui aussi menacé, sommé de s'allonger par terre et de donner la localisation de l'argent du couple. Dans le même temps, Barbara est de nouveau ligotée, le dos tourné à son mari. Quelques secondes plus tard, cinq coups de feu sont tirés. L'homme dépouille Al, qu'il a abattu froidement, lui prenant ses bijoux et son portefeuille, puis s'enfuit. Il faudra plusieurs minutes à Barbara pour renverser la chaise et parvenir à se désentraver.

Personne ne sait avec certitude ce qui a motivé ce meurtre. Un simple vol? Peut-être. Mais la théorie, la piste longuement suivie et approfondie par les autorités est bien plus labyrinthique. Elle a été relatée dans un article de 1997 parue dans le magazine anglais Grand Royal. La voici.

La piste suivie par la police

Barbara Jackson, en instance de divorce avec Al, aurait eu un petit ami, un policier dont le nom n'a jamais été révélé. Celui-ci aurait, quelques jours plus tôt, commandité un braquage de banque en Floride. L'homme choisi pour réaliser le casse serait un certain Nate Doyle, lui-même compagnon d'une grande chanteuse de soul et de blues, Denise LaSalle.

Après le braquage, il aurait été prévu que les deux hommes se rejoignent au domicile des Jackson, sans qu'Al ne soit mis au courant. Denise LaSalle les aurait accompagnés, les quatre personnes auraient donc été réunies ce soir-là au 3885 Central Avenue. Al Jackson, lui, n'aurait pas prévenu sa femme qu'il rentrerait ce soir-là. Peut-être le croyait-elle déjà dans l'avion pour Détroit, ou dans un hôtel à l'autre bout de la ville, où il avait ses habitudes depuis leur séparation.

Il est possible qu'il ait surpris toute ce petit monde chez lui et en ait payé le prix fort. Qui sait? Nate Doyle, un temps classé parmi les dix fugitifs les plus recherchés par le FBI, est mort sous les balles de la police lors d'une fusillade en juillet 1976. Des accords ont été trouvés avec la justice, écartant toute poursuite contre Barbara Jackson, Denise LaSalle et le policier anonyme. Mystère, donc.

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