Culture

La descente aux enfers de Jim Gordon, batteur génial et possédé

Temps de lecture : 10 min

Dans les années 1960-1970, Jim Gordon fut considéré comme le meilleur batteur rock de studio, jouant pour John Lennon, Eric Clapton, Joe Cocker, Alice Cooper ou encore The Beach Boys. Mais les voix qui le hantaient depuis l'enfance et les montagnes de drogues ont eu raison de son destin.

Une publicité pour le single «Bell Bottom Blues» du groupe Derek and the Dominos, en 1973. Jim Gordon est le premier à gauche. | Wikimedia Commons
Une publicité pour le single «Bell Bottom Blues» du groupe Derek and the Dominos, en 1973. Jim Gordon est le premier à gauche. | Wikimedia Commons

Jim le sait: ce jour est celui qui met fin à des années de tortures, à des années d'obsessions et de harcèlement. Depuis qu'il est enfant, sa mère, Osa, dicte ses moindre faits et gestes, ne le lâche pas d'une semelle, l'appelant tous les jours, lui intimant quoi penser, qui fréquenter. Lui, la star de 38 ans, certainement le batteur rock le plus talentueux de sa génération, celui qu'Eric Clapton, Frank Zappa, The Beach Boys, Phil Spector ou encore John Lennon appellent lorsqu'ils ont besoin de sa frappe inimitable. Jim Gordon a traversé les années 1960 et le début des années 1970 aux côtés des plus grands, loué par tous. Pourtant, ce 3 juin 1983, il sait que l'industrie l'a depuis longtemps mis de côté.

Il a conscience que son comportement est bizarre, qu'il renvoie l'image d'un homme instable. Alors, il faut en finir une bonne fois pour toutes et retrouver la gloire d'antan. À 23h30, il range un couteau de vingt centimètres et un marteau dans son sac, sort de son appartement situé dans le quartier de Van Nuys à Los Angeles, monte dans sa voiture, et roule jusqu'à chez sa mère. Le trajet est court, deux kilomètres à peine. Enfin, elle se taira. Enfin, il sera libre.

Les débuts de la défonce

James Beck Gordon connaît bien ce quartier. Il a grandi à quelques encablures, à Sherman Oaks. Il est un pur produit de la Californie des années 1950, enfant d'un rêve américain miroité par les classes moyennes dont il est issu. À la maison, ses parents entretiennent une relation tumultueuse: son père est longtemps alcoolique, Osa empoigne les rênes de la famille. Avec son frère, Jim tient bon. Il est un gamin réservé, mais à 12 ans, alors qu'il reçoit sa première vraie batterie, tout change.

Musicien surdoué, il devient populaire au lycée, se libère. Pourtant, intérieurement, les démons sont déjà là. Jim entend des voix. Il a appris à faire avec, pense que tout le monde parle à des inconnus imaginaires, et ne se sent pas différent des autres. D'autant que personne autour de lui ne se doute de son état. Il n'a que 17 ans lorsqu'il est engagé par le duo de chanteurs rock The Everly Brothers pour être leur batteur. Sa carrière démarre, il quitte le domicile familial avec sa batterie, quelques fringues, et une volée de voix dans le cerveau.

Lorsqu'il tape sur ses fûts, les voix se taisent, la musique les couvre. Alors, il ne s'arrête plus de jouer. Durant les années 1960, il devient, avec le grand Hal Blaine, le batteur studio le plus demandé de la côte Ouest. Il prend part à l'enregistrement de Pet Sounds, album phare de The Beach Boys sorti en 1966, joue avec The Byrds, avec Mason Williams… Il s'est bien marié à Jill, une danseuse, en 1964, mais leur union n'a duré que quelques semaines.

Il est méticuleux, prend soin de son matériel, est ponctuel et professionnel. Et surtout, il joue comme personne. En 1970, il est recruté par Joe Cocker au sein d'une grande tournée intitulée Englishmen Tour. Les drogues sont en accès libre dans des quantités faramineuses, idem pour l'alcool et les groupies. La vie de rockstar dans toute sa splendeur et sa décadence lui tend les bras. Et puis, Jim supporte parfaitement les drogues. Il y a des gens comme ça, qui peuvent jouer des heures sous acides sans faire d'erreurs. Il en fait partie. Après un concert pourtant, un sentiment naît en lui. Il est persuadé que quelqu'un l'observe dans son dos quand il est sur scène. Il en touche un mot aux autres musiciens, qui prennent cette lubie pour des effets de la défonce.

Un rythme effréné

Jim est malade, mais personne ne le voit. Dans le milieu rock du tournant des années 1970, les musiciens qui semblent avoir un pète au casque, et qui s'épanouissent dans les substances, sont légion. Ses délires paranoïaques bien réels se perdent au milieu de ceux, temporaires, des autres acteurs de la scène. Pourtant, un premier événement aurait dû alerter son entourage.

Jim est désormais en couple avec la chanteuse Rita Coolidge, elle aussi membre du groupe de Joe Cocker. Pendant la tournée, une dispute éclate dans le hall d'un hôtel, et Jim la frappe au visage, lui laissant un œil au beurre noir. Un geste «inexplicable», «gratuit», comme elle le dira plus tard. Coolidge quitte Jim et la tournée, les autres musiciens, surtout les hommes, n'en faisant pas vraiment état. Lorsque la tournée se termine, Jim est appelé par l'ancien guitariste des Beatles, George Harrison, pour jouer sur son premier album solo, le superbe All Things Must Past, et intègre Derek and The Dominos, le nouveau groupe mené par Eric Clapton et Duane Allman. Rien que ça.

Eric Clapton est héroïnomane, comme d'autres membres de la formation. Jim plonge également, à tel point que les producteurs du groupe estiment que Clapton et lui seront très certainement morts dans six mois. Derek and The Dominos se sépare avec pertes et fracas en 1971, mais Jim rebondit très vite en étant convié à jouer sur l'album Imagine de John Lennon. Il est épuisé, usé par les interminables sessions studio qu'il enchaîne, perd en lucidité. Un soir, il s'endort au volant de sa Ferrari, envoyant le bolide dans le décor, et s'en sort indemne. Mais le rythme ne faiblit pas. Le compositeur Michael Omartian dira même que «dans la plupart des cas, lorsqu'un groupe rentrait en studio, le batteur savait qu'il serait très certainement remplacé par Jim sur l'album».

«Il y a un prix terrible à payer»

Jim est grand, beau, séduisant. Il est d'une finesse et d'une gentillesse qui trouble tous ceux qui ont la chance de jouer avec lui. Comme Mike Melvoin, pianiste du groupe Incredible Bongo Band, que Jim rejoint quelques semaines en 1972. Dans le documentaire Sample This, Melvoin se souvient: «Il n'y avait pas d'amis plus fidèle. Il était adorable. Envie de déjeuner? Appelle Jimmy. Il faut partager une chambre en tournée? Demande à Jimmy. Envie d'aller faire un tour en ville? Vas-y avec Jimmy. Envie de boire des verres? Vas-y avec Jimmy. Il était l'authentique rockstar.»

Mais Jim est détraqué par l'alcool et les drogues, notamment les speedballs, un mélange d'héroïne et de cocaïne qu'il ingère dans des quantités monstrueuses. «Lorsque vous avez assez d'argent pour faire tout ce qui vous plaît, il n'y a pas grand-chose que vous ne puissiez pas obtenir si vous le demandez, continue Mike Melvoin. Mais il y a un prix terrible à payer. Et ce prix ne nous effleurait même pas l'esprit.»

En 1972, Jim joue sur l'album The Rain Book de la chanteuse Renée Armand. Ils entament une relation, se marient, et emménagent dans un appartement de Van Nuys. Sa mère, Osa, n'est jamais loin. Elle est certainement la seule personne au monde à connaître le secret de son fils, à savoir que les voix l'habitent et le hantent depuis toujours. Elle veille sur lui, de loin. Renée consomme également des speedballs, mais est absolument incapable de suivre le rythme de Jim. Elle ne se doute pas du tout de l'état psychique de son mari. Peu à peu, celui-ci commence à sombrer.

Le Triangle du Diable

L'année 1973 est un tournant terrible. C'est à cette époque que Jim se renferme sur lui-même et que sa consommation explose. Le bassiste Max Bennett expliquait: «Il a toujours été assez taiseux. Mais le silence a fini par devenir assourdissant, et les gens ont commencé à se détourner de lui.» Lorsqu'il est en studio, il reste dans son coin, derrière sa batterie, marmonnant des mots incompréhensibles, seul. Le milieu de la musique commence à se méfier. Il arrive en retard aux sessions, doit parfois se faire remplacer au dernier moment… Il passe des journées, des semaines entières dans des chambres d'hôtel sans donner de nouvelles. En fait, les voix prennent totalement possession de lui. La paranoïa sous-jacente de son enfance rejaillit avec une force inouïe.

Un jour, alors que Renée rentre d'une session shopping, elle trouve Jim debout dans le couloir. Il a trois objets dans la main: un bout de ficelle, une feuille de papier et une aiguille. «Je sais ce que tu as fait, répète-t-il inlassablement. Tu as créé le triangle du Diable. Je les ai trouvés.» Renée n'a pas le temps d'expliquer quoi que ce soit. Jim se jette sur elle, l'étrangle, lui casse trois côtes, et ne lâche prise que pour aller se servir un verre. Renée en profite pour s'extirper de l'appartement. Elle demande et obtient le divorce quelques jours plus tard.

Jim ne peut presque plus travailler. Les voix se personnifient, deviennent des entités précises. Il peut voir leurs visages, interagir avec elles. Il y a ce vieil homme à la barbe blanche, cette femme grecque, une autre anglaise et blonde… Elles guident ses moindres faits et gestes. Il voit et entend également les membres de sa famille, son père, son frère, ses tantes. Mais celle qui devient progressivement omniprésente, c'est celle de sa mère.

«Arrête de faire bouger mes mains!»

Jim est à la merci des voix. Il ne mange que lorsque celles-ci le lui autorisent, il s'affame pendant des jours, et compense sa faim en buvant des quantités gargantuesques d'alcool. Parfois, il revient à lui, parvient à avoir des relations un tant soit peu normales. Comme avec Stacey Bailey, une jeune femme avec qui il se met en couple en milieu des années 1970. Mais une nuit, sa violence à l'égard des femmes refait surface. Stacey est réveillée dans son sommeil par Jim qui l'étrangle sans raison. Alors qu'elle va perdre connaissance, il relâche enfin sa main, éclate de rire sous l'œil effaré et choqué de la jeune femme, se retourne et se rendort. Stacey s'enfuit chez les voisins pour ne plus jamais le revoir.

Plus personne n'est dupe sur l'état de santé physique et mentale de Jim. Avec l'aide de sa mère et des quelques amis qui lui restent, il décroche de la dope, mais pas de l'alcool. En 1977, il semble aller un peu mieux. Alors, le chanteur Johnny River lui propose de venir enregistrer sur son nouvel album, Outside Help. Au milieu d'un morceau, Jim s'arrête de jouer et se lève. Il harangue le guitariste Dean Parks: «Arrête de jouer avec mon rythme! Arrête de faire bouger mes mains! Arrête ça tout de suite.» Le reste de la troupe est incrédule, mais la session se termine sans trop de heurts.

C'est au retour d'une tournée canadienne catastrophique au sein du groupe du chanteur Burton Cummings que Jim décide de se soigner. Il rentre en hôpital psychiatrique pour la première fois en 1977. En six ans, il y fera quatorze séjours. Son principal problème est à la fois simple et complexe: il ne sépare plus sa mère, la vraie, de la voix dominante qui règle tous les détails de sa vie. Osa est devenue le centre de sa vie, une présence salutaire, indispensable, mais aussi destructrice. C'est sa voix qui lui ordonne de se suicider cette même année. Il ingère une dose mortelle de médicaments, mais survit miraculeusement. Quelques jours plus tard, il est en répétition avec Paul Anka à Las Vegas. Au bout de quelques minutes, il s'en va sans rien dire devant les musiciens effarés. C'est sa mère qui lui a dit de partir.

Trois coups de marteau, trois coups de couteau

Le début des années 1980 est rythmé par ses aller-retours à l'hôpital et ses dépendances. Jim prédit la fin du monde, sombre dans la folie la plus dure qui soit. Lorsqu'il est interné, il s'en prend violemment aux infirmières. Sa mère exerçait ce métier, et dans la tête de Jim, tout fait sens: c'est Osa qui le harcèle, qui veut l'enfermer. Elle devient progressivement la source de tous ses maux, de ce mal-être qu'il traîne depuis l'enfance. Le 3 juin 1983, il prépare son couteau et son marteau, roule jusque chez sa mère, et trouve une porte close. Tant pis, il rentre chez lui avec l'intention de revenir plus tard.

À 23h30, il refait son sac, reprend sa voiture, et voit enfin de la lumière chez Osa. De sa vie, il ne l'a jamais frappée, n'a jamais été physiquement violent avec elle. Alors, lorsque son fils sonne à la porte, Osa, bien consciente de l'état de son fils depuis toujours, lui ouvre tout de même. «Jim!», s'exclame-t-elle. Pour seule réponse, elle reçoit trois coups de marteau à la tête. Elle s'écroule sur le dos, Jim s'agenouille à ses côtés, prend le couteau à deux mains, le lève, et l'enfonce deux fois dans la poitrine de sa mère. Il marque une pause, relève les bras, et plante une dernière fois l'arme dans le thorax sans le retirer. Puis Jim s'en va.

Le lendemain matin, la police locale se rend chez Jim pour lui annoncer le décès de sa mère, rien d'autre. Ce sont les voisins, alertés par les cris d'Osa, qui ont prévenu les autorités. Quand ils arrivent dans l'appartement de Van Nuys, ils trouvent le musicien endormi sur le sol de son salon, complètement ivre. Il revient à peine d'une nuit de biture chez Chadney, un bar-restaurant prisé de la scène musicale californienne. Les policiers comprennent vite qu'il est le responsable du meurtre de la veille et l'embarquent. Dans la voiture, Jim leur dit: «Je suis désolé, elle me torturait depuis des années. Je n'avais pas le choix.»

En 1984, Jim Gordon est reconnu coupable de meurtre au second degré et écope de seize ans de prison ferme, les juges ne prenant pas son état mental en considération. Sa schizophrénie n'a pas encore été diagnostiquée, il est incarcéré dans une prison classique, décision qui a pour conséquence d'aggraver son état. Ce n'est qu'au bout de trois ans qu'il est interné dans un établissement médical. Il réside encore aujourd'hui à la California Medical Facility, et se voit refuser toutes ses demandes de libération. Lorsqu'on lui parle de son état, de sa schizophrénie paranoïde, il répond: «Ils disent ça de tout le monde, non?»

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