Culture

Selena, la «Madonna mexicaine» tuée par sa plus grande fan

Temps de lecture : 9 min

Le 31 mars 1995, Selena Quintallina-Pérez est morte à l'âge de 23 ans. Sa meurtrière, Yolanda Saldívar, était pourtant une proche associée et une admiratrice dévouée, mais que son obsession morbide pour la chanteuse a mené à un bain de sang.

Le 2 avril 1995 à Los Angeles, deux fans éplorées de Selena participent à un hommage à la star, tuée deux jours plus tôt. | Jeff Haynes / AFP
Le 2 avril 1995 à Los Angeles, deux fans éplorées de Selena participent à un hommage à la star, tuée deux jours plus tôt. | Jeff Haynes / AFP

Cela fait neuf heures que Yolanda Saldívar est dans sa voiture, un revolver Taurus 85 dans la main droite, le canon collé à sa tempe. Neuf heures qu'elle menace d'en finir si les agents du Corpus Christi Police Department et les unités d'intervention du SWAT ne reculent pas. Neuf heures qu'elle a tiré sur son amie et idole, Selena, laissée pour morte quelques mètres plus loin dans le hall d'un motel. La traînée de sang fait plus de cent mètres, paraît-il.

Exténuée, elle finit par se rendre, devenant d'emblée l'une des femmes les plus haïes du Texas, des États-Unis et de tout le monde hispanophone. Car sa victime, Selena Quintanilla-Pérez, 23 ans, était l'une des plus grandes stars américaines de son temps, une chanteuse populaire surnommée la «Madonna mexicaine» et dont l'ascension ne semblait en rien pouvoir être stoppée. Si ce n'est par cette balle, logée dans son omoplate droite à 11h48, le 31 mars 1995.

Pourtant, Yolanda Saldívar et Selena entretenaient depuis plus de trois ans une relation professionnelle et personnelle de grande confiance. Yolanda était présidente de son fan-club et gérante de deux boutiques vendant uniquement des vêtements à l'effigie de Selena. Devenue une proche de la famille, elle était de tous les voyages, de tous les business et décisions importantes. Alors, comment les choses ont-elles pu déraper si tragiquement? La faute à l'obsession, à la jalousie et à l'argent.

Une star précoce

Selena Quintanilla est née au Texas le 16 avril 1971 dans une famille de Témoins de Jéhovah et musiciens. Plusieurs de ses membres jouent dans un groupe qui traverse les générations, Los Dinos. Lorsqu'il prend conscience des talents vocaux de sa fille, le patriarche, Abraham Quintanilla, lui met vite un micro dans les mains. Il faut dire que les temps sont durs pour la famille et qu'un tel talent peut s'avérer rentable à court terme.

À la batterie, il y a la sœur de Selena, Suzette, et leur frère A.B. est à la basse. Ils jouent de la musique Tejano, ce style tex-mex très populaire, mais surtout très masculin. Une jeune fille sur le devant de la scène, ça n'est pas très bien vu. Qu'importe, Selena y Los Dinos s'imposent vite dans le milieu local, quitte à surexposer la jeune, très jeune chanteuse. Alors qu'elle n'a que 17 ans, le groupe a déjà sorti six albums et Selena gagne le prix de chanteuse de l'année aux Tejano Music Awards de 1988. Elle le remportera neuf années de suite.

À cette époque, Yolanda Saldívar est âgée de 28 ans. Elle est une grande fan de musique Tejano, a baigné dedans toute sa vie, mais ne goûte que très peu le succès de Selena y Los Dinos. Trop enfantin, pense-t-elle. Elle est infirmière à domicile à San Antonio. Mais le soir et les week-ends, elle écume les concerts de Tejano dans la région.

Lorsque Selena signe chez la grande maison de disques EMI en 1989, elle ne voit toujours pas ce que le public lui trouve. D'autant que la chanteuse cherche à faire le crossover, à sortir le Tejano du Texas et du Mexique, à toucher un public plus large, plus blanc. Une façon de trahir le son Tejano originel? Yolanda Saldívar en est persuadée.

Après le concert, elle appelle tous les jours le père de Selena pour lui proposer de créer le premier fan-club de la chanteuse à San Antonio.

On ne refera pas ici l'ascension fulgurante de Selena. Il est cependant impossible de ne pas mentionner son premier succès, «Sukiyaki», sorti en 1989, ou son second album solo, Ven conmigo, sorti en 1990, qui lui permet de toucher le public mexicain pour la première fois. Ou encore le single Buenos Amigos en 1991, en duo avec Álvaro Torres, passeport pour une tournée à travers les États-Unis.

Selena doit justement passer par San Antonio. Alors, Yolanda Saldívar s'y rend. Dans la fosse, elle prend une claque, comme une révélation. Après le concert, elle appelle tous les jours le père de Selena pour lui proposer de créer le premier fan-club de la chanteuse à San Antonio. Abraham Quintanilla finit par accepter.

L'obsession grandit

En juin 1991, le fan-club voit donc le jour. Mais Yolanda traite surtout avec Suzette, la sœur de Selena. Ce n'est qu'en décembre qu'elle rencontre sa nouvelle idole pour la première fois. Elle a quitté son travail, gagne moins bien sa vie en dirigeant le fan-club, mais qu'importe: elle devient peu à peu une proche de la famille Quintanilla, une intime de Selena.

Au travail, elle est une patronne tyrannique qui, sous prétexte de protéger Selena, licencie les employés pour un oui ou pour un non.

Cette dernière, en pleine bourre, connaît un succès monstre avec le titre «Como La Flor» en 1992, puis avec son Live! en 1993, et commence à se diversifier. Elle joue des petits rôles dans des telenovelas et pense sérieusement à créer une marque de vêtements, Selena Etc. Elle engage donc le styliste Martin Gomez pour dessiner sa première collection de prêt-à-porter. En 1994, elle ouvre deux magasins –l'un à San Antonio et l'autre à Corpus Christi, où elle réside– et nomme Yolanda gérante des deux établissements. C'est là que les choses commencent à déraper.

Dans un premier temps, les deux boutiques marchent très fort. Yolanda a déménagé à Corpus Christi pour être plus proche de la chanteuse, qui lui fait totalement confiance. Mais très vite, l'entourage de Selena et les employés des boutiques déchantent. Yolanda est en fait complètement obsédée par Selena. Son appartement est comme un autel à la gloire de la star.

Au travail, elle est une patronne tyrannique qui, sous prétexte de protéger Selena, licencie les employés pour un oui ou pour un non. Le problème, c'est que licencier coûte de l'argent et que la moitié du staff est renvoyée. Il n'y a plus assez de monde pour tenir les cadences, et les caisses se vident rapidement.

De son côté, Selena explose. Son album Amor Prohibido se vend vite à près de 500.000 exemplaires. En 1994, elle est devenue la chanteuse de musique Tejano la plus populaire de l'histoire. Elle est désormais écoutée sur tout le continent américain, nord et sud, mais vit toujours à Corpus Christi, près de Yolanda, qui n'a de cesse de discréditer son entourage et ses associés.

Ses saillies sont notamment dirigées contre le styliste Martin Gomez, mais également contre un certain Ricardo Martinez, nouveau venu dans la galaxie Selena, sorte de conseiller financier et avocat informel. Et ce dernier voit bien qu'il y a un problème avec Yolanda.

Taurus 85 et balles à pointe creuse

En décembre 1994, soit moins d'un an après la prise de poste de Yolanda, les deux boutiques connaissent de grosses difficultés financières. Les employés se plaignent auprès d'Abraham Quintanilla, qui se plaint à son tour auprès de Selena. Mais cette dernière conserve sa confiance en Yolanda.

Un mois plus tard, Martin Gomez constate que les comptes des boutiques sont inexacts. Il manque des factures, des tickets de caisse, des articles, des documents administratifs… Et de l'argent. Une nouvelle employée est engagée pour aider Yolanda dans sa gestion, mais elle démissionne au bout d'une semaine.

Le lendemain, Yolanda achète un Taurus 85 calibre .38 et des balles à pointe creuse, conçues pour causer un maximum de dégâts.

C'est le père de Selena qui va réellement donner l'alerte. Des membres du fan-club se sont plaints d'avoir versé leur cotisation sans avoir jamais rien reçu en retour. Il soupçonne alors Yolanda, qui en est toujours la présidente, de détourner habilement les fonds du fan-club sur ses comptes personnels. Après avoir découvert qu'elle s'est accaparé une somme avoisinant les 30.000 dollars, il la confronte, mais se heurte à un mur.

Le 9 mars 1995, Abraham Quintanilla organise une réunion à Corpus Christi avec Yolanda, Suzette et Selena pour demander des comptes. Il menace de prévenir la police si les documents manquants ne sont pas fournis au plus vite et interdit à Yolanda d'entrer en contact avec Selena. Cette dernière a toujours de l'affection pour sa plus grande fan, mais est bien obligée de lui retirer la gestion des boutiques. Le lendemain, Yolanda achète un Taurus 85 calibre .38 et des balles à pointe creuse, conçues pour causer un maximum de dégâts.

Plusieurs tentatives de meurtre?

Le 14 mars, et ce malgré l'interdiction de son père, Selena répond à une invitation de Yolanda. Elles se rencontrent sur un parking à Corpus Christi et ont une discussion animée dont il ressort une chose: Yolanda conserve la gestion des affaires de Selena au Mexique. Une manière de calmer la colère de Yolanda, mais surtout de se protéger. Car tous les comptes des boutiques et du fan-club sont au nom de Selena.

Si la police enquête sur les agissements de Yolanda, la chanteuse est exposée. Ce que cette dernière ne sait pas, c'est que ce compromis lui a très probablement sauvé la vie. En tout cas pour cette fois. Le soir même, Yolanda rend son arme au vendeur, arguant qu'elle en a trouvé une plus petite, plus discrète.

Les deux femmes se rendent ensuite quelques jours dans le Tennessee pour l'enregistrement d'une émission. L'occasion pour la star de redemander ardemment les documents manquants. Alors, le 27 mars, Yolanda retourne au magasin d'armes à feu pour se procurer de nouveau le fameux Taurus 85. Les balles à pointe creuse, elle les avait gardées.

Trois jours plus tard, Yolanda appelle Selena. Elle lui demande de venir chez elle au motel Days Inn, prétextant vouloir discuter des affaires mexicaines. Mais Selena exige surtout les documents tant réclamés. Yolanda a prévu le coup: elle les lui donne. Arrivée chez elle, Selena s'aperçoit que ces papiers sont des faux.

Elle rappelle alors Yolanda, furieuse, mais celle-ci lui demande de revenir au motel, expliquant, en larmes, qu'elle a été violée il y a quelques jours à Mexico. Très méfiante, Selena refuse, lui promettant de lui rendre visite le lendemain, et échappant alors très certainement à un nouveau guet-apens.

L'ultime matinée

7 heures du matin le 31 mars. Selena arrive au motel et emmène Yolanda se faire examiner dans une clinique. Le médecin ne remarque pas grand-chose, explique surtout qu'il faut que Yolanda se rende à San Antonio pour un examen plus complet. De retour dans la chambre du motel, les deux femmes se disputent. Tous les employés de l'établissement peuvent les entendre crier.

À 11h48, Yolanda sort son Taurus 85 et le pointe en direction de Selena. Cette dernière se retourne, tente de s'enfuir, mais une détonation retentit. Selena est touchée sous l'omoplate droite. La balle à pointe creuse déchire l'artère sous-clavière et ressort par le torse.

La chanteuse perd énormément de sang, mais trouve le moyen de sortir de la chambre. Elle passe dans le couloir devant des agents d'entretien médusés, qui voient débarquer derrière elle une Yolanda en furie, traitant Selena de tous les noms. Arrivée dans le hall du motel, la chanteuse trébuche, se relève, réussit à sortir sur le perron du motel, et s'écroule au sommet des marches. Depuis le coup de feu, elle a parcouru 119 mètres, laissant derrière elle une traînée de sang invraisemblable.

Personne ne connaît Yolanda, femme de l'ombre qui s'apprête à être propulsée dans la lumière de la pire des façons.

Yolanda sort également du motel en courant. Elle monte dans son 4x4 et démarre à toute vitesse avec la ferme intention de régler son compte à Abraham Quintanilla. Selena, elle, a tout juste le temps de désigner son agresseuse et de donner le numéro de chambre avant de perdre connaissance. Malgré l'arrivée extrêmement rapide des premiers secours, elle meurt quelques minutes plus tard à l'hôpital, sur la table d'opération, à l'âge de 23 ans.

Yolanda est vite prise en chasse par une voiture de patrouille. Elle finit par se garer entre deux véhicules sur un parking, porte le canon de son Taurus 85 à sa tempe, et ordonne aux forces de l'ordre de reculer. Pendant ce temps, les médias, qui ont appris la nouvelle de la mort de Selena, interrompent la plupart des programmes. Des milliers de personnes se rendent sur place, au motel, pour lui rendre hommage.

Personne, à part les policiers, ne sait ce qu'il s'est passé. Personne ne connaît Yolanda, femme de l'ombre qui s'apprête à être propulsée dans la lumière de la pire des façons. Ça n'est que lorsqu'elle se rend, neuf heures plus tard, que le public découvre l'identité de la meurtrière.

Le lendemain, le corps de Selena est exposé au public à Corpus Christi. La file d'attente fait plus d'un kilomètre. En deux jours, 40.000 personnes viennent rendre un dernier hommage à la «Madonna mexicaine», qui était pourtant américaine, avait dû apprendre l'espagnol pour chanter dans Los Dinos, et dont la mort fait alors la une du New York Times deux jours de suite.

Selena est enterrée le 3 avril. Yolanda, elle, est condamnée à la prison à perpétuité assortie d'une peine de sûreté de trente ans. À ce jour, elle est toujours incarcérée. On ne sait cependant pas si sa cellule a elle aussi été transformée en mausolée à la gloire de Selena. Pas sûr.

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