Culture

La mort de Sam Cooke, une source intarissable de légendes et de complots

Temps de lecture : 6 min

La mort de l'inventeur de la soul music, survenue le 11 décembre 1964, fait encore aujourd'hui l'objet de nombreuses spéculations, souvent farfelues. Elle est surtout en opposition totale avec l'image de gendre idéal véhiculée par le chanteur américain.

La mort de Sam Cooke, survenue en 1964, est encore sujette aux spéculations. | Bradford Timeline via Flickr
La mort de Sam Cooke, survenue en 1964, est encore sujette aux spéculations. | Bradford Timeline via Flickr

Cette soirée est fraîche. Mais pour Sam Cooke, elle ne manque pas d'animation. Ce 11 décembre 1964, il est au Martoni's, un bar-restaurant très chic situé dans le quartier de Hollywood à Los Angeles. Le chanteur vient d'achever une série de concerts et a les poches pleines de billets. 5.000 dollars en cash, paraît-il. Le producteur Al Schmitt et sa femme le rejoignent, tout sourires, et l'alcool coule vite. Peu à peu, Sam Cooke se rapproche d'une jeune femme que le couple Schmitt ne reconnaît pas. Une prostituée, peut-être. Elle s'appelle en fait Elisa Boyer et est âgée de 22 ans. Après les langoureuses embrassades, Sam Cooke explique à Al Schmitt qu'il va s'absenter quelques minutes, qu'ils n'ont qu'à se rejoindre plus tard au PJ's, un nightclub prisé lui aussi.

Alors, les Schmitt s'y rendent, comme prévu. Mais sur place, l'attente de leur ami se fait longue et le couple décide de rentrer se coucher. Sans savoir que le chanteur a fini par se pointer, tard, trop tard pour que les videurs le laissent rentrer. À son bras, Elisa Boyer était toujours là.

«Où est la fille?»

Il est désormais 2h35 du matin. Sam Cooke et Elisa Boyer réservent une chambre à l'Hacienda Hotel, à une dizaine de kilomètres du PJ's. C'est Cooke qui a conduit. Quelques minutes plus tard, la gérante de l'hôtel, Bertha Franklin, qui s'occupe seule de l'accueil, voit le chanteur débarquer en trombe dans son bureau. Il est débraillé, presque nu, et visiblement alcoolisé. «Où est la fille?», hurle-t-il en empoignant les bras de la femme. Bertha Franlin tente de se défendre. Elle le mord, le griffe, lui rend quelques coups… Elle parvient à attraper son pistolet, un calibre .22, et tire trois fois en direction de son agresseur. Deux balles s'enfoncent dans le mur, l'autre dans la poitrine de Sam Cooke qui s'effondre, hagard. Il parvient malgré tout à se relever, se jette de nouveau sur Bertha Franklin qui lui assène un violent coup sur la tête. De nouveau, Sam Cooke s'écroule. «Vous m'avez tiré dessus», lui lance-t-il incrédule. Ce seront ses derniers mots. Il avait 33 ans.

Voici donc la version officielle du meurtre de Sam Cooke. Elle n'a rien de glorieuse, est assez banale dans un pays comme les États-Unis. Elle est triste, glauque et pathétique. Elle est également en opposition totale avec la carrière brillante de celui que la communauté afro-américaine voyait alors comme un leader informel. «Au moment de sa mort, Sam Cooke est une immense star, assure Frédéric Adrian, auteur de plusieurs biographies d'icônes de la soul music dont une sur Nina Simone. Il passe à la télévision, même dans des émissions blanches, il a plusieurs chansons qui ont fait le crossover comme sa reprise en anglais de “Sous les ponts de Paris”. Il a un côté gendre idéal, petit costume, petite cravate, tout ce qu'il faut pour plaire à un large public.» Ça, c'est côté face.

Mort d'un meneur

Côté pile, Sam Cooke mène comme une double vie. Il n'est pas le seul, très loin de là. Bien des mastodontes de la chanson sont, dans leur vie privée, en décalage par rapport à l'image qu'ils renvoient au public. Il vient du gospel, cette musique sacrée, superbe, qui cache aussi quelques vices. «Le circuit gospel était assez fauché, continue Frédéric Adrian. Les musiciens tournaient dans les églises, et comme l'argent manquait, les chanteurs devaient souvent se débrouiller pour loger chez les paroissiennes.» Avec son groupe, les Soul Stirrers, il connaît le succès durant les années 1950, puis s'envole en solo en 1956 vers, progressivement, des cimes plus R&B.

En 1961, Sam Cooke monte son propre label, SAR Records, chose rarissime pour un chanteur noir de son temps. «Il prend possession de sa musique. Il est un modèle de réussite afro-américaine.» Cerise sur un gâteau déjà bien garni, il est considéré comme l'inventeur de la soul, notamment grâce à son album live One Night Stand, enregistré au Harlem Square Club en 1963. La même année, il chante le single «A Change Is Gonna Come». Une chanson frontalement engagée dans la lutte pour les droits civiques, lui faisant prendre une autre stature: celle d'un meneur culturel et communautaire.

Une autre agression?

Qu'un tel homme, qu'un tel phare puisse disparaître de façon si dégradante semble inconcevable aux yeux de certains. Dans les jours qui suivent l'annonce de sa mort, les rumeurs, les hypothèses se multiplient. D'autant qu'il paraît établi que la femme qui accompagnait Sam Cooke au motel, Elisa Boyer, a appelé la police depuis une cabine téléphonique située en face de l'établissement, et ce juste avant que les coups de feu ne soient tirés.

Après leur tentative ratée d'entrer au PJ's, elle aurait demandé au chanteur de la ramener chez elle. Celui-ci aurait refusé, préférant l'emmener de force à l'Hacienda Motel où il aurait tenté de la violer. Elle se serait enfuie, profitant d'un instant où Sam Cooke utilisait la salle de bain, emportant ses vêtements, ceux de Sam Cooke, et donc l'argent qu'ils contenaient. Ça n'est qu'une fois dehors qu'elle aurait essayé d'alerter les gérants, mais devant l'absence de réponse, elle se serait enfuie pour téléphoner.

«Il y a eu une volonté de l'entourage professionnel et personnel de Sam Cooke de camoufler les circonstances de sa mort.»
Frédéric Adrian, auteur

Sa version n'a eu de cesse d'être remise en cause. Elisa Boyer, arrêtée un mois plus tard pour racolage lors d'un contrôle qui prête lui aussi à controverses, serait en fait une prostituée qui aurait tenté de voler l'argent de Sam Cooke. S'apercevant de la supercherie, le chanteur serait alors sorti de sa chambre, uniquement vêtu d'une veste de sport pour se diriger vers l'accueil du motel. L'altercation avec Bretha Franklin aurait eu lieu dans ce contexte. La fille que cherchait Sam Cooke avec véhémence serait celle qui l'a détroussé: Elisa Boyer.

«On aimerait tous que ce ne soit pas vrai…»

Lors du procès qui a suivi, la justice a considéré que Bretha Franklin a abattu Sam Cooke en état de légitime défense. Mais les proches du chanteur modèle ne l'ont pas entendu de cette oreille. «Il y a eu une volonté de son entourage professionnel et personnel de camoufler les circonstances de sa mort, explique Frédéric Adrian. Plusieurs enquêtes ont été menées, des détectives privés ont été engagés. Il y a toujours eu quelqu'un pour avancer que ça ne pouvait pas s'être passé comme cela, que ça n'était pas le genre de Sam Cooke. Cette histoire se prête bien aux fantasmes, à l'idée de complot.»

La police l'aurait fait tuer pour ses prises de position politiques, l'un de ses managers, le sulfureux Allen Klein, aurait organisé son assassinat dans le but de récupérer l'entièreté des droits de ses chansons. D'ailleurs, ce même Allen Klein n'est-il pas parvenu à les racheter quelques mois après le décès de son poulain à un prix dérisoire? «Quand on y regarde de plus près, il n'y a rien de louche dans cette opération financière, assure Frédéric Adrian. Il n'est pas impossible qu'il ait un peu arnaquer la veuve de Sam Cooke, on connaît le personnage. Mais c'était juste une vente.»

Même la chanteuse Etta James, autre star de la musique noire américaine de l'époque, dira avoir constaté à son enterrement que les blessures sur le corps de Sam Cooke ne correspondaient pas à la version officielle. «Mais tous les témoignages de l'époque sont clairs: il est parti du club avec une professionnelle, une prostituée, elle l'a arnaquée, et il s'est fait tirer dessus par la gérante. La réalité est assez criante. Tout le monde dans son entourage a intérêt à ce que les choses se soient déroulées différemment. Ses amis, ses partenaires de business, sa famille… Et même la communauté afro-américaine. C'est sûr, on aimerait tous que ce ne soit pas vrai…»

La mort de Sam Cooke est encore sujette aux spéculations. Elle est, par son scénario et les différentes pistes avancées, un inusable terrain offert au mythe, à la légende. Celle de Sam Cooke, de sa carrière, de son impact sur la musique américaine, ne souffre pourtant d'aucune contestation: dans la fraîche nuit d'hiver californienne, l'un des plus grands chanteurs de son époque est mort.

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