Monde / Culture

Peter Tosh, star du reggae et victime d'un massacre

Temps de lecture : 5 min

Au sein des Wailers puis en solo, il fut l'un des plus grands chanteurs de reggae de l'histoire. Le 11 septembre 1987, le musicien est abattu chez lui.

Le musicien de reggae Peter Tosh en concert à Rome, en 1980. | Marcello Mencarini / Leemage / AFP
 
Le musicien de reggae Peter Tosh en concert à Rome, en 1980. | Marcello Mencarini / Leemage / AFP  

Barbican est un quartier plutôt tranquille. Avec ses maisons huppées et leurs vues sur les collines qui surplombent Kingston, le vacarme et la violence de la capitale jamaïcaine paraissent bien loin. Pourtant, lorsque les policiers entrent dans une grande demeure de Plymouth Avenue le soir du 11 septembre 1987, ils tombent sur un véritable massacre.

En rang, sept personnes sont allongées au sol, faces contre terre. Jeff «Free I» Dixon, animateur radio très réputé sur l'île, est dans un état critique. Il a une balle dans la tête et décédera deux jours plus tard à l'hôpital. Sa femme, Joy, est blessée, mais va survivre. À leurs côtés se trouve un batteur bien connu, Carlton «Santa» Davis, lui aussi blessé et miraculé. Il en va de même pour Michael Robinson. Une cinquième personne, Winston Brown, est déjà morte.

Les deux dernières victimes sont les hôtes des lieux. Il y a Marlene Brown, très sévèrement blessée à l'arrière de la tête mais qui s'en sortira, et son mari. Ce dernier est mondialement connu pour avoir fondé The Wailers, à savoir le groupe le plus retentissant de l'histoire du reggae, avec Bob Marley et Bunny Wailer. Il s'appelle Peter Tosh et a pris deux balles dans le crâne. Il ne tiendra que quelques heures.

Une véritable star du reggae

Le déferlement de violence est accablant. Même pour une ville comme Kingston, crainte pour ses guerres de gangs et leurs conséquences. Certes, Peter Tosh, immense chanteur local, star mondiale et garant d'un reggae roots et politique, n'avait pas que des amis. Il était proche de certaines bandes armées, pouvait traîner dans des affaires louches. Les musiciens de reggae morts sous les balles se comptent par dizaines. Tout de même, cette scène d'horreur est troublante. Aux premières heures de l'enquête, personne ne semble pouvoir en expliquer la raison.

Ce qui est sûr et connu de tous, c'est le statut dont Peter Tosh jouit en son pays. Né Winston Hubert McIntosh en 1944 à Grange Hill, à la pointe ouest de la Jamaïque, ce rural a débarqué à Kingston à l'âge de 15 ans pour suivre sa tante, qui l'a en grande partie élevé. À la toute fin des années 1950, la capitale connaît une effervescence musicale, un bouillonnement qui voit les meilleurs sound systems et les meilleurs djs s'affronter dans des fêtes gargantuesques et dans une innovation sonore sans précédent dans le pays. Sa rencontre avec Bob Marley et Bunny Wailer enfante The Wailers, qui connaît de nombreux succès durant toutes les années 1960.

En 1971, le groupe passe un cap décisif. Il enregistre son premier véritable album, Catch A Fire, sous la houlette d'un producteur anglais nommé Chris Blackwell, qui a fondé le label Island Records, filiale du mastodonte Universal. On ne refera pas ici la carrière du groupe, mais il est capital de retenir qu'après l'enregistrement du deuxième album, Peter Tosh et Bunny Wailer, considérant qu'Island Records les traite mal et lassés de l'incessante mise en avant de Bob Marley, quittent la formation. Peter Tosh se retrouve donc en solo.

Même sans ses comparses de toujours, il commet des disques majeurs tels que Legalize It en 1976 ou Wanted Dread & Alive en 1981. En 1987, âgé de 42 ans, il a fait une pause dans sa carrière depuis deux ans. Mais ces dernières semaines, il a émis l'idée de reprendre le cours de sa musique, de s'y remettre sérieusement. Quelques affaires à régler et il pourra s'y consacrer. Le 11 septembre de cette même année, pourtant, ses projets de retour et sa vie sont stoppés net.

Que s'est-il donc passé pour que trois personnes soient exécutées sommairement et que quatre autres finissent grièvement blessées? Dès le lendemain des faits, la police parvient à mettre la main sur un suspect, un certain Steve Russell. Ce dernier donne un autre nom, Dennis Lobban, surnommé «Leppo», qui vient tout juste de sortir de prison. Les forces de l'ordre l'arrêtent et confrontent sa défense aux témoignages des rescapés. Après les nombreuses rumeurs et théories qui ont circulé dans la rue, le déroulé de la soirée prend peu à peu forme.

Le massacre commence

Dennis Lobban a engagé Steve Russell, chauffeur de taxi de métier, pour l'emmener avec deux autres hommes au domicile de Peter Tosh. Il doit attendre sagement dans la voiture et n'a pas été mis au courant du mobile de cette étrange course.

Arrivés à destination, les trois hommes font irruption dans la maison. Peter Tosh, sa femme et des amis regardent tranquillement la télévision. Ils connaissent tous Dennis Lobban, qui est un habitué des lieux. Le trio sort un Magnum, un 9 mm et un pistolet automatique. Dennis Lobban s'exclame: «Où est l'argent? L'argent américain, où est-il?» Peter Tosh répond qu'il ne l'a pas. Il revient en effet d'un voyage d'affaires aux États-Unis, attend bien un paiement en cash, en dollars, mais n'a visiblement pas encore été payé.

Devant ce qu'ils considèrent comme un refus d'obtempérer, les trois hommes ordonnent aux cinq personnes présentes de s'allonger faces contre terre. Lobban répète la question à Marlene Brown, la femme du musicien. Pour la pousser à répondre, il frappe Peter Tosh à la tête avec la crosse de son arme.

Le chanteur sombre, inconscient. Alors que la situation s'envenime et qu'un complice retourne littéralement les lieux à la recherche du supposé magot, quelqu'un frappe à la porte. Le deuxième homme ouvre et se retrouve nez à nez avec Jeff «Free I» Dixon et sa femme Joy, venus se joindre à la soirée. Il les braque et leur ordonne d'entrer et de s'allonger à côté des autres. Là, le massacre commence.

Marlene Brown est la première touchée, à la tête. Elle est encore consciente, mais fait la morte. Sommairement, le commando tire sur les six personnes restantes, à la suite, dans un déferlement de rage. Ils volent les bijoux, dévalisent les poches de leurs victimes, puis se dirigent vers la sortie. L'un des complices, constant que Marlene Brown a esquissé un mouvement, lance à Dennis Lobban: «Elle, elle est encore en vie.» «Non, elle est morte, amène-toi !», lui répond Leppo.

Dehors, Steve Russell, tétanisé par les coups de feu qu'il a entendus, a choisi d'attendre les assaillants par peur des représailles. Ces derniers se ruent dans le véhicule, l'un d'eux hurlant: «Démarre!» Ils prennent la fuite, Steve Russell les dépose à l'autre bout de la ville, mais se rend à la police le lendemain. Et donne le nom de Dennis Lobban, le seul qu'il connaisse.

Muet comme une tombe

Selon plusieurs sources, Dennis Lobban aurait entendu parler de l'existence de ce fameux paiement au détour d'une conversation, puisqu'il venait régulièrement chez Peter Tosh depuis quelques semaines. Récemment sorti de prison, il aurait, selon la rumeur, purgé une peine de cinq ans ferme à la place du chanteur, qui l'aurait ensuite remercié en l'hébergeant, en l'entretenant.

Ces derniers jours, il se sentait mis à l'écart, lésé. La faute, selon lui, à la femme du chanteur, Marlene Brown, qui gérait le budget familial et la carrière de son mari, et qui ne goûtait que très peu cet arrangement. Voilà pourquoi elle a été visée avant les autres.

Au procès, l'innocence de Steve Russell dans les trois meurtres est retenue, il est totalement acquitté. Dennis Lobban est quant à lui condamné à la peine de mort, plus tard commuée en prison à perpétuité. Il n'a jamais lâché les noms de ses deux complices. Peter Tosh a eu droit à un hommage national, à une cérémonie à la National Arena réunissant près de 12.000 personnes. Son nom reste à tout jamais associé au reggae, à ce qu'il a de plus frontal, à la rue dont il est issu, et à des classiques du genre.

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