Culture

Lee Morgan, le prodige du jazz abattu par sa compagne

Temps de lecture : 5 min

En février 1972, Helen Moore entrait dans un club new-yorkais et y tirait sur son homme, le trompettiste Lee Morgan, devant une assemblée médusée. Un coup de sang fatal qui cache une histoire d'amour atypique.

Pendant des années, Lee Morgan est totalement dépendant d'Helen, sans que la relation ne tourne à l'emprise. | Capture d'écran Film at Lincoln Center via YouTube
Pendant des années, Lee Morgan est totalement dépendant d'Helen, sans que la relation ne tourne à l'emprise. | Capture d'écran Film at Lincoln Center via YouTube

Lorsqu'elle entre dans le Slugs' Saloon aux toutes premières heures du 19 février 1972, Helen Moore traîne derrière elle des années de rancœur. Des soupçons de tromperie, le complexe d'être plus âgée que l'être aimé, l'argent dépensé, les humiliations, également. Son mari, le trompettiste Lee Morgan, se produit tous les soirs, depuis une semaine, dans le club new-yorkais. C'est la première fois qu'elle vient le voir.

Lorsqu'elle entre, elle l'aperçoit au bras d'une autre femme. Le bar est une pièce longiligne qu'elle traverse d'une traite. Elle se plante face à lui, parvient à l'emmener au comptoir, où s'engage une dispute à laquelle toute l'assistance peut aisément participer. «Tu étais censé ne plus être avec elle», s'exclame-t-elle. «Je ne suis pas avec cette garce, laisse-moi tranquille», lui répond-il.

Ni une ni deux, Helen envoie une baffe valser contre la joue de son homme. Tout aussi rapidement, elle est virée du lieu par la sécurité, sans son manteau. Dehors, il fait un froid glacial, une tempête de neige fait rage. Chahutée, Helen laisse tomber le revolver qu'elle avait amené. Dans un élan de colère mêlée de sang-froid, elle le ramasse, se retourne et jette un coup d'œil vers la scène, où elle peut voir les musiciens remonter sur l'estrade. Lee, lui, est encore au bar. Elle pointe le canon vers son torse et tire. En plein dans le cœur.

Un musicien précoce

Le coup de feu a jeté un froid dans le Slugs' Saloon. Plus froid que celui qui règne dehors et qui empêche les secours de se frayer un chemin dans les rues enneigées. Ils tardent à venir pendant que Lee Morgan, 33 ans, se vide de son sang sur le plancher du club.

Helen s'est évanouie, choquée par son propre geste. Elle vient de tuer l'amour de sa vie, celui qu'elle a trouvé sur le bas-côté, blessé, drogué, quelques années plus tôt, et qu'elle a remis en selle jusqu'à le voir prendre son envol sous l'aile d'une autre. Car si cette fin de vie peut ressembler à un acte de jalousie tristement courant, il n'en est rien. En même temps que ce coup de feu, c'est tout un pan de l'histoire du jazz new-yorkais qui retentit.

Lee Morgan est un musicien précoce, de ceux qu'on annonce sans sourciller comme les prochains fers de lance du jazz. Il est né le 10 juillet 1938 à Philadelphie dans une famille un peu bigote, franchement mélomane. Il touche au piano, puis au vibraphone, mais se prend d'affection pour la trompette à l'âge de 13 ans.

Il deviendra alors l'élève, le poulain de Clifford Brown, maître de l'instrument, qui le pousse à se confronter aux plus grands, jusqu'à intégrer les Jazz Messengers pendant une semaine, le temps qu'ils se produisent dans quelques salles de Philadelphie. Il signe sur le mythique label Blue Note, intègre un temps le groupe de Dizzy Gillespie puis, après la dissolution de celui-ci, part s'installer à New York. Il a à peine 20 ans, sa carrière fait déjà pâlir n'importe quel jazzman. Il devient alors membre permanent des Jazz Messengers, une consécration.

Le début de la chute

Mais c'est également au contact du batteur Art Blakey, leader de la formation, que Lee Morgan est initié à l'héroïne, comme tant d'autres musiciens de jazz d'alors. Sa dépendance rapide lui vaut d'être mis à la porte du groupe et de devoir retourner vivre un temps chez ses parents.

La drogue ne lui va pas. Il ne parvient pas à jouer en étant dans un état second, comme d'autres le font si bien, ne peut pas se lever pour travailler sa trompette. Il y a deux catégories de junkies: ceux qui savent faire illusion et ceux qui en sont incapables. Question de métabolisme, sûrement. Lee sombre extrêmement rapidement, lui qui avait jailli si vite dans le paysage. L'héroïne a de nombreuses conséquences néfastes. L'une d'elle est d'abîmer terriblement les muqueuses, dont l'intérieur des lèvres.

Pendant deux ans, Lee Morgan ne touche plus à son instrument, trop accaparé par l'assouvissement de son besoin devenu primaire. Une rumeur circule: il serait mort, se serait enrôlé dans l'armée… Mais en 1963, le prodige se soigne. Il finit par se désintoxiquer, entame un retour à la musique et à New York, où il enregistre The Sidewinder, paru en 1964.

Il place alors plusieurs succès pour Blue Note, dont le superbe album Cornbread, enregistré en 1965 et sorti en 1967, mais retombe peu à peu dans la dépendance. Rebelote. En 1967, il est de nouveau K.-O., à la rue, ruiné. C'est là que Helen Moore entre en scène.

Helen Moore, une épaule solide

Quatre ans durant, cette femme va veiller sur Lee Morgan. Plus âgée que lui d'une dizaine d'années, elle le remet en selle, le force à laisser tomber son addiction, lui remet une trompette entre les lèvres et l'héberge chez elle. Leur relation amoureuse n'est pas vraiment une curiosité: Helen Moore est connue dans le milieu du jazz new-yorkais, elle est amie avec nombre de musiciens, son appartement étant un point de rendez-vous régulier pour soirées et jam sessions.

En 1969, bien qu'ils ne soient pas mariés, les deux amoureux se présentent comme mari et femme. Lee Morgan est totalement dépendant d'Helen, sans que la relation ne tourne à l'emprise. Il a un réel besoin d'être soutenu, accompagné, pour que son génie daigne renaître et rester en vie. Helen Moore, elle, met presque sa vie entre parenthèses, jusqu'à devenir manageuse de son mari officieux.

Dans le magnifique documentaire I Called Him Morgan, sorti en 2017 et réalisé par Kasper Collin, ces dernières années sont retracées avec précision et poésie. On y voit Lee Morgan heureux, épanoui artistiquement, couronné du succès qui lui était dû depuis ses débuts. Mais avec la notoriété renaissante, les tentations ne tardent pas à se pointer.

Un accident évité avant la mort

Helen Moore se sent de plus en plus rejetée par son homme, par celui qu'elle considère comme son poulain. Lee disparaît pendant des jours et réapparaît sans donner d'explication. C'est certain, il a une liaison. Il est à peine plus de 2h lorsque Helen se décide à braver le froid pour se rendre au Slugs' Saloon, dans le Lower East Side, le 19 février 1972.

Quelques heures plus tôt, Lee Morgan y était arrivé avec ses musiciens. Il leur avait raconté comment il avait failli mourir en voiture, glissant sans cesse sur la neige. Il s'était rappelé son parrain musical, Clifford Brown, décédé dans un accident de circulation à 25 ans, en 1956, puis avait joué. Après avoir interprété le morceau «Angela», en hommage à l'activiste Angela Davis, il avait fait une pause et vu, subitement, Helen Moore entrer dans le club en trombe. La suite est désormais connue.

Lee reste allongé sur le sol jusqu'à la fin, parlant à Helen du bout des lèvres. Quand la police arrive, elle trouve certes un corps, une assemblée médusée, mais aussi une femme en état de choc, ne réalisant pas son geste. Ce dernier lui vaudra de passer deux années dans une prison de Caroline du Nord. En 1996, libre et se sachant mourante, elle s'est confiée au journaliste et universitaire Larry Reni Thomas dans une longue interview enregistrée, sans détour, donnant alors matière au documentaire I Called Him Morgan, à côté duquel il ne faut pas passer.

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