Culture

Jim Sullivan, chanteur folk à jamais perdu dans le désert

Temps de lecture : 8 min

Le 5 mars 1975, à la tombée de la nuit, Jim Sullivan est aperçu marchant vers le désert du Nouveau-Mexique. Depuis, plus rien, si ce n'est une drôle d'enquête et un corps retrouvé 400 kilomètres plus loin. Le mystère plane depuis près de cinquante ans.

Après des galères financières, une carrière musicale qui peinait à décoller et des problèmes de couple, Jim Sullivan a disparu le 5 mars 1975, à 34 ans. | Capture d'écran Weird World via YouTube
Après des galères financières, une carrière musicale qui peinait à décoller et des problèmes de couple, Jim Sullivan a disparu le 5 mars 1975, à 34 ans. | Capture d'écran Weird World via YouTube

Aucune image de caméra. Aucun reçu de paiement. Aucun rapport de police. Aucune preuve ne vient donner une quelconque réponse concernant la disparition de Jim Sullivan. Le 5 mars 1975, ce chanteur américain âgé de 34 ans est parti à pied dans le désert du Nouveau-Mexique, laissant famille, voiture et affaires personnelles derrière lui, pour ne plus jamais en revenir. Comme avalé, emporté par la poussière, ne resurgissant que comme une sorte de légende urbaine.

Lui qui n'est jamais parvenu à connaître le succès grâce à sa musique a trouvé la notoriété dans la mort et le mystère. On ne saura probablement jamais ce qu'il s'est exactement passé ce jour-là aux abords de la ville de Santa Rosa. Mais voici ce que l'on peut déjà affirmer.

À deux doigts du rêve

Jim Sullivan est né le 13 août 1940 à Linda Vista, dans la banlieue nord de San Diego, en Californie. À l'époque, ce quartier est en partie peuplé de Okies et de Arkies, ces habitants de l'Oklahoma et de l'Arkansas exilés plus à l'ouest de la nation pour trouver une nouvelle et meilleure vie. Ses parents, fermiers, font partie de cette diaspora.

Il grandit dans la pauvreté des baraques construites par le gouvernement, dans ces quartiers où résonnent encore le blues et la folk. Fondu dans cet environnement, il se passionne pour la musique, qui devient vite plus importante que ses qualités de quarterback. Sully, comme le surnomment tous ses amis, sera musicien, c'est décidé.

À San Diego, Jim rencontre sa future femme Barbara et monte un premier groupe, The Survivors. Rien à voir avec la formation qui commettra le tube planétaire «Eye Of The Tiger» en 1982, précisons-le. Les envies de réussite poussent le couple à déménager à Los Angeles au milieu des années 1960.

Là-bas, ils ont un fils, et Jim connecte vite avec la scène musicale locale et Hollywood. Il est un bon gars, gentil, sociable, très apprécié, évitant le conflit. Des qualités qui lui permettent de se lier d'amitié avec des stars du show-business telles que Lee Marvin ou Farrah Fawcett. De plus, Barbara trouve miraculeusement un poste chez un mastodonte du milieu musical: la maison de disques Capitol Records. Le rêve artistique des tourtereaux est à portée de main.

En 1969, Jim sort un premier album intitulé U.F.O. («OVNI» en français). Au dos de la pochette, on le voit marcher dans le sable, dans un désert non identifié. On croirait à s'y méprendre qu'il marche sur l'eau. Ses chansons folk inspirées des sonorités New Age, country et parfois blues, la mobilisation d'une vingtaine de musiciens différents, dont certains issus de l'incontournable collectif Wrecking Crew, et les connexions de sa femme chez Capitol ne parviennent cependant pas à convaincre les grands producteurs de la côte ouest. U.F.O. sort chez Monnie Records, un petit label fondé par l'acteur Al Dobbs. Malgré quelques critiques enthousiastes et une belle chanson éponyme, le disque est un échec commercial cuisant.

Hit the road, Jim

Mais Jim ne se décourage pas. Il enregistre un second album, sobrement intitulé Jim Sullivan, qu'il sort en 1972 sur le label Playboy Records –un disque plus expérimental et, soyons honnête, bien moins intéressant que le premier. C'est une nouvelle déception pour Jim. Le chanteur accuse le coup. À partir de ce moment, et ce pendant deux ans, il se met à boire. Son idylle avec Barbara est en péril, il galère financièrement, il est au bord de la rupture. Alors, il a une idée.

Au début de l'année 1975, Jim décide de se reprendre en main. Sa carrière à Los Angeles est franchement compromise. S'il veut devenir chanteur, il doit tenter sa chance ailleurs. Il passe un deal avec Barbara: il partira à Nashville (Tennessee), à 2.000 kilomètres à l'Est, pour reprendre sa carrière à zéro, quand sa femme et leur enfant resteront à Los Angeles. S'il réussit là-bas, ils le rejoindront. Sinon… Eh bien, advienne que pourra.

Le 4 mars, vers midi, il dit au revoir à sa famille, monte dans sa Volkswagen Coccinelle grise, prend la fameuse Route 66 et roule pendant des heures, quittant un rêve pour un autre. Il traverse la Californie, puis l'Arizona, et arrive dans l'État du Nouveau-Mexique. Après avoir dépassé la capitale locale, Albuquerque, il s'apprête à atteindre la ville de Santa Rosa. Mais la fatigue grandit et Jim manque de s'endormir au volant.

Il fait une embardée sans conséquence, mais qui attire tout de même l'attention d'une voiture de police. Deux agents le contrôlent et l'emmènent au commissariat le plus proche. Jim passe un test d'alcoolémie, qui se révèle négatif, mais les policiers lui recommandent vivement de se reposer avant de reprendre la route. Jim les écoute et file au La Mesa Motel de Santa Rosa. Il ne décharge pas sa voiture, se contente d'appeler sa femme depuis le téléphone de l'établissement. Il dort quelques heures. Là, le mystère commence.

La nuit tombe sur le désert

Le lendemain, à une heure inconnue, Jim quitte l'hôtel en laissant les clés à l'intérieur de la chambre. Il s'arrête dans un magasin, un liquor store, et achète notamment une bouteille de vodka. Des témoins disent l'avoir vu reprendre la route dans sa Coccinelle, mais il n'existe aucune preuve, aucun registre, aucun enregistrement, que ce soit au motel ou dans cette échoppe, qui confirme leurs dires. Tout cela, ce sont des personnes lambda qui le rapporteront plus tard aux autorités. Ce qui est certain, c'est que Jim roule vers le sud-est de la ville et atteint un ranch où vit une famille d'origine italienne: les Gennetti.

Sur cette propriété, le chanteur croise une vieille femme italienne parlant un anglais très rudimentaire. Elle lui demande s'il a un problème, ce à quoi Jim répond: «Non, et vous?» A priori, il erre en voiture sur la grande propriété des Gennetti, sans que l'on sache réellement s'il est alcoolisé ou non. Et puis, pour une raison inconnue, il laisse son véhicule sur un chemin de terre et poursuit à pied. Le dernier à l'avoir vu vivant est vraisemblablement Sammy Chavez. Celui-ci travaille sur un chantier de réparation de la voirie et aperçoit la Coccinelle à quelques mètres de lui. Drôle d'endroit pour s'arrêter, se dit-il. Peu importe, il reprend le travail. La nuit tombe sur ce 5 mars 1975.

Il n'y a pas de trace de sang, pas de lettre d'adieu, pas d'empreintes de pas. Rien.

Deux jours plus tard, la Coccinelle n'a pas bougé d'une roue. Jim, lui, a disparu. Alertée, la police locale se rend sur place et constate que toutes les affaires du chanteur sont encore dans le véhicule fermé à clé. Sa guitare, ses papiers, des démos, des habits… Le 8 mars, la voiture est déplacée par les autorités sans que l'on sache aujourd'hui ce qu'elle est devenue. Un mystère dans le mystère naissant.

Pendant deux semaines, la police mène les recherches, mobilise des volontaires, organise des battues dans le désert pour retrouver la trace de Jim. Mais aucun signe de vie ne vient faire naître l'espoir, aucune piste ne peut être exploitée. Il n'y a pas de trace de sang, pas de lettre d'adieu, pas d'empreintes de pas. Rien. La famille de Jim, venue sur place en catastrophe, est impuissante. Pour ne rien arranger, le shérif de Santa Rosa, en charge de l'affaire, part à la retraite. Les Genetti, eux, déménagent à Hawaï.

La police complice?

À Santa Rosa, l'enquête stagne. Il faut attendre la fin du mois de mars pour qu'un élément vienne tuer la torpeur des recherches: un corps est retrouvé dans le désert. Le problème, c'est qu'il se situe à 400 kilomètres au sud de Santa Rosa, aux alentours de Las Cruces, à 20 kilomètres d'El Paso et de la frontière mexicaine. Ça fait une trotte pour un macchabée.

Tout de même: le corps a de multiples similitudes avec Jim. L'âge, le poids, la taille, un tatouage à l'avant-bras droit, une moustache, une courte barbe… Les autorités sont persuadées d'avoir retrouvé Jim Sullivan; même les médias locaux semblent en être convaincus. Mais les premiers examens sont formels: le cadavre n'est pas celui du chanteur. Alors qui est-ce? Pas de réponse. À partir de ce moment, les théories les plus folles voient le jour et se dispersent à toute vitesse.

Car cette affaire, au fil des mois, puis des ans, contient beaucoup de questions sans réponse. La famille de Jim a-t-elle identifié le corps retrouvé fin mars? On ne le sait pas. Quels sont les éléments permettant d'affirmer qu'il ne s'agit pas de celui de Jim? On ne sait pas non plus. Et si c'était le sien, comment aurait-il pu se retrouver à 400 kilomètres de la Coccinelle? Alors, quelques détectives en herbe ainsi que des journalistes se mettent à poser de drôles de questions, à élaborer des scénarios souvent fumeux, motivés par le manque de rapports officiels disponibles.

La police est le plus souvent mise en cause. Jim a bien été contrôlé par une voiture en patrouille, puis emmené au poste pour un test d'alcoolémie la veille de sa disparition. Mais est-il possible que cette arrestation ait dégénéré? Les Gennetti ont-ils appelé les forces de l'ordre en voyant arriver sur leur propriété un homme probablement éméché? Et pourquoi ont-ils déménagé à Hawaï quelques jours après la disparition de Jim? Ni cette famille ni le shérif parti à la retraite n'ont jamais été interrogés une seconde fois.

Objet de fantasmes

Alors, l'une des hypothèses les plus prisées des personnes avides de réponses est la suivante: la police aurait été appelée par les Gennetti pour forcer Jim à quitter le ranch. L'interpellation aurait dégénéré, les agents auraient donc maquillé une bavure en emmenant son corps loin, très loin du lieu du probable meurtre.

Ou serait-ce les Gennetti eux-mêmes qui l'auraient abattu? Car dans la région, une rumeurs file à toute vitesse. Les Gennetti, d'origine italienne, auraient, selon les dires de quelques locaux, des liens étroits avec la mafia de Chicago. À Santa Rosa, ils agiraient comme un avant-poste de l'organisation criminelle à proximité de la frontière mexicaine. Mais rien, absolument rien ne vient étayer cette supposition.

Court également une autre rumeur, la plus fantaisiste et la plus mystique: la thèse d'un enlèvement extraterrestre. Sous l'influence de l'alcool, Jim Sullivan aurait voulu se perdre dans le désert pour expérimenter, grandeur nature, ce qu'il raconte dans la chanson «U.F.O.». «Shaking like a leaf on the desert heat / His daddy's got a bang that's hard to beat / I bought me a ticket got a front row seat», y chantait-il. La coïncidence entre les paroles écrites six ans plus tôt et cette étrange disparition n'en finit plus d'alimenter la légende de Jim Sullivan.

Enfin, en considérant la situation financière du chanteur, les aléas de sa vie familiale, son alcoolisme et son potentiel état d'ébriété, il n'est pas impossible de Jim se soit donné la mort quelque part dans le désert du Nouveau-Mexique. Personne n'est aujourd'hui en mesure d'affirmer quoi que ce soit, d'établir une hypothèse avec certitude, tant les zones d'ombre sont nombreuses.

En 2010, un certain Matt Sullivan, sans aucun lien de parenté avec Jim, fondateur du label Light In The Attic, s'est mis en tête d'élucider ce mystère. Faisant chou blanc, il abandonne l'idée, mais en a une autre: rééditer les deux albums de Jim, franchement tombés dans l'oubli. Si le deuxième disque ne rencontre que très peu d'intérêt en raison de sa faiblesse musicale, le premier, U.F.O., connaît une nouvelle vie et un statut d'album culte. Il aura fallu que Jim disparaisse et devienne l'un des plus grands mystères de la musique moderne pour que justice soit rendue à sa musique. C'est cher payé, mais l'histoire en deviendrait presque belle.

True crimes en do mineur
Comment le meurtre de Mia Zapata a tué l'innocence du grunge

Épisode 12

Comment le meurtre de Mia Zapata a tué l'innocence du grunge

Le meurtre de Jam Master Jay pourrait bien en cacher un autre

Épisode 14

Le meurtre de Jam Master Jay pourrait bien en cacher un autre

Newsletters

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Envie de vous mettre au format audio? Découvrez le catalogue exceptionnel et éclectique d’ouvrages sonores de l’application Audible.

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

Ce premier film de trois jeunes réalisateurs emprunte des chemins qui paraissaient prévisibles, et mène dans des directions aussi inattendues que réjouissantes.

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Mois après mois, les propos polémiques du rappeur l'enfoncent dans la tourmente. Sa pathologie mentale peut-elle en être la cause?

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio