Politique

Comment et pourquoi des femmes s'engagent dans la lutte armée

Temps de lecture : 4 min

Dans un livre passionnant, deux membres du CNRS restituent des entretiens passés avec des femmes ayant usé de la violence politique à un moment donné de leur vie, pour des raisons différentes.

Les témoignages rassemblés dans le livre déjouent les clichés attachés aux lectures du phénomène terroriste, surtout lorsqu'il s'agit de femmes. | Yasuyoshi Chiba / AFP
Les témoignages rassemblés dans le livre déjouent les clichés attachés aux lectures du phénomène terroriste, surtout lorsqu'il s'agit de femmes. | Yasuyoshi Chiba / AFP

Elles s'appellent Margrit, Mariagrazia, Nathalie, Isée, Audrey, Yasemin, Federica, Audrey, Eddi, Alice… À première vue, toutes ces femmes n'ont rien en commun, si ce n'est un point: elles ont toutes appartenu à des organisations clandestines qualifiées de «terroristes» par la justice, les États ou les médias.

Elles ne partagent ni une même revendication idéologique, ni une cause commune. Encore moins une religion. Les combats politiques qu'elles mènent ou qu'elles ont menés couvrent une période historique qui va des années 1960 à aujourd'hui, et se déroulent sur des théâtres d'opération très éloignés les uns des autres: Europe, Amérique latine, Moyen-Orient…

Elles sont membres de la Fraction armée rouge en Allemagne, d'Action directe en France, des Brigades rouges en Italie, d'ETA au Pays basque, du PKK en Turquie, des Farc en Colombie, de la branche armée (YPG) du parti de l'Union démocratique en Syrie, mais aussi des mouvements écologistes dans l'Italie d'aujourd'hui ou du black bloc en France. Certaines sont des figures connues de la lutte armée qui ont nourri la chronique des «années de plomb», enfants anachroniques de la résistance au nazisme ou au fascisme, d'autres des militantes moins médiatisées, venues du mouvement altermondialiste ou écologiste, aguerries dans les affrontements avec la police lors de la réunion à Seattle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en novembre 1999 ou du G8 à Gênes en juillet 2001.

Comprendre le terrorisme

Que peut-on trouver en commun entre Margrit, membre de «la Bande à Baader» et Federica, la jeune écologiste qui milite contre le TGV à Turin? Entre Mariagrazia qui fit partie des Brigades Rouges et Alice, la jeune normalienne qui fait le coup de poing aux côtés des blacks blocs dans les manifestations? Quel itinéraire compliqué a conduit la Française Audrey (alias Nathalie Mistral) au retour d'un voyage dans le Chiapas à s'enrôler dans les Forces armées révolutionnaires de Colombie? Ou encore l'écologiste Eddi à prendre les armes avec les combattantes kurdes du Yekîneyên Parastina Gel, la branche armée du parti de l'Union démocratique en Syrie?

C'est tout l'intérêt des entretiens rassemblés par deux membres du CNRS, Alexandra Frénod et Caroline Guibet Lafaye, dans leur livre On ne va pas y aller avec des fleurs. Issues d'un programme de recherches initié en 2015, ces entrevues réalisées avec 150 hommes et 80 femmes ont été menées par des chercheurs et chercheuses en histoire, sociologie, sciences politiques et philosophie, parmi lesquels les deux autrices ont choisi neuf femmes qui se sont engagées entre 1970 et la fin des années 2010.

Au fil des entretiens conduits en face à face avec ces militantes –certaines à visage découvert, d'autres anonymement– ce livre retrace une série de parcours de vie singuliers. On peut toujours les qualifier d'errances ou d'égarements. Invoquer l'aveuglement ou la passion. Les juger au nom de la loi ou de la morale. Mais ces itinéraires entrecroisés dessinent une carte qui, en vertu même de la singularité des chemins de vie présentés, déjoue le concept réducteur de terrorisme.

Les témoignages rassemblés déjouent les clichés attachés aux lectures du phénomène terroriste, surtout lorsqu'il s'agit de femmes.

L'objet de ce livre n'est pas de justifier la violence mais d'essayer de la comprendre. La démarche, si l'on veut employer un terme académique, relève de la «sociologie compréhensive». Récuser les clichés. Déjouer les simplifications. Déborder le cadrage imposé à ces expériences singulières par le seul mot de «terrorisme».

La plus ancienne d'entre elles, Margrit, qui a notamment assumé des responsabilités logistiques au sein de la Fraction armée rouge, affirme ainsi: «Je fais la distinction entre radicalisme et terrorisme. Le gouvernement, les médias, les services secrets ont toujours essayé de les confondre mais pour nous, elles étaient en opposition absolue. Le terrorisme veut plonger beaucoup de personnes dans l'angoisse, répandre une peur généralisée. Notre action devait cibler exclusivement et directement les responsables politiques. Le fait de ne pas tenir ce cap représente à mes yeux une erreur fondamentale. Donc, oui, il y a des choses que je n'étais pas prête à faire. Je n'ai pas utilisé la violence meurtrière. J'ai vu que je ne pourrai pas le faire, je n'ai jamais tiré.»

Clichés autour des femmes

Les témoignages rassemblés par les deux autrices déjouent les clichés attachés aux lectures du phénomène terroriste, surtout lorsqu'il s'agit de femmes. Davantage que les hommes, celles-ci passent, notamment dans les médias, pour des fanatiques, des figures manipulées, immatures, désespérées, à la dérive. Les interprétations dominantes de la violence politique n'échappent pas aux stéréotypes de genre: on dit de ces femmes qualifiées de terroristes qu'elles sont «aveuglées par l'amour», manipulées par un homme auquel elles sont soumises ou dont elles sont éprises. Elles seraient, par nature, influençables.

Lorsqu'elles ne sont pas considérées comme vivant dans l'ombre de leur compagnon –comme Nathalie Ménigon avec Jean-Marc Rouillan ou Frédérique Germain avec Claude Halphen, tous membres d'Action directe– elles sont sursexualisées, comme Idoia López Riaño (membre des commandos d'ETA) surnommée «La Tigresse», aussi fameuse pour ses attaques contre la garde civile espagnole que pour ses supposées «prouesses sexuelles légendaires».

«Ainsi est-il courant, écrivent les deux autrices, lorsqu'on aborde l'utilisation de la violence politique par les femmes, d'en disqualifier le caractère politique, d'assimiler leur “terrorisme” à un féminisme dévoyé. Soit on accuse ces militantes de s'être perdues dans une voie qui n'est pas la leur, et ce faisant on les assigne à un idéal de douceur féminine “naturel”; soit on les érotise en mélangeant leur militantisme à leur vie sexuelle et à leur intimité affective. Enfin, lorsque ces militantes ne sont pas présentées comme aveuglées par l'amour, c'est une interprétation pathologique qui est invoquée: elles sont considérées comme des folles, voire des perverses.»

Elles sont le plus souvent présentées comme des «tueuses» sous influence, des militantes exaltées ou encore des jeunes femmes déterminées et en apparence insensibles –comme ce fût le cas pour Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron d'Action directe, décrites par le président de la Cour d'assises en 1987. Jamais comme des actrices politiques, alors qu'elles témoignent dans ces entretiens d'une conscience politique et d'une réelle compréhension (parfois autocritique) des enjeux socio-politiques dans lesquels elles ont été amenées à «passer à l'action».

Qu'est-ce donc que le concept de «terrorisme», sinon le moyen de vider la violence politique de toute signification politique et de lui substituer la fiction d'un acte «arbitraire», «imprévisible», «irracontable», car défiant toute raison et tout récit? Ce livre passionnant fait l'inverse. Il nous introduit dans les coulisses de cette violence, éclaire les ambiguïtés, les contradictions, les spécificités de genre, les idéaux-types, les différences socio-politiques, géographiques, générationnelles… Une multiplicité d'expériences masquées le plus souvent par les fictions du pouvoir.

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