Société / Culture

Qu'est-ce que voulait dire «être pauvre» jusqu'au XIXe siècle?

Temps de lecture : 3 min

«La Violence au village», dirigé par Yves-Marie Bercé, et «Vivre pauvre», de Laurence Fontaine, analysent l'évolution de la misère, des réactions des pouvoirs publics et l'autodéfense rurale.

Assistant à la montée de la pauvreté, les pouvoirs publics ont cherché des moyens d'éviter de voir les miséreux se répandre sur les routes. | François Philippe Charpentier / Domaine public via Wikimedia Commons
Assistant à la montée de la pauvreté, les pouvoirs publics ont cherché des moyens d'éviter de voir les miséreux se répandre sur les routes. | François Philippe Charpentier / Domaine public via Wikimedia Commons

L'étude du peuple et de ses modes de vie dans l'Europe moderne est une des constantes des recherches historiques, comme l'illustrent les travaux d'Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Goubert ou de Michel Foucault sur la vie quotidienne ou la justice. Deux ouvrages viennent aujourd'hui prolonger cette mise en perspective.

Dans la passionnante étude Vivre pauvre, Laurence Fontaine indique que loin d'être une particularité moderne, les formes de la pauvreté évoluent entre le Moyen Âge et la période contemporaine en changeant de sens, tout en conservant quelques constantes. Elles passent d'un état à un statut. Est pauvre dans l'Europe moderne celui qui vit seulement de son travail et qui, du jour au lendemain, peut se retrouver sans emploi et sombrer dans l'indigence.

Laurence Fontaine propose une histoire par le creux. Elle fait ressortir par les non-dits, les échos dans les écrits administratifs voire quelques témoignages littéraires qui ne semblent pas aller de soi, à l'image de ceux de Pierre de Marivaux, de Jean de La Fontaine ou de Molière, les définitions et les évolutions dans la perception de la pauvreté.

Les pouvoirs publics
face aux miséreux

L'interrogation centrale est double. Il s'agit de savoir qui sont les pauvres et la manière dont ils vivent entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Parallèlement, elle étudie la manière dont les pouvoirs publics cherchent à éradiquer –ou à écarter– la pauvreté.

L'un des premiers enseignements du livre est qu'il s'agit d'un phénomène majoritairement féminin. La pauvreté est par ailleurs considérée comme un risque: l'instabilité économique menace celui qui n'a rien. Les familles tentent de l'éviter par des stratégies basées sur les dons, mais le salariat est alors vécu comme la dernière étape avant le glissement dans la misère.

Dès lors, les pauvres cherchent à échapper à leur statut en menant une vie aux marges de la légalité, à base de chapardage, contrebande, prostitution et mendicité. Le fait de sombrer dans la pauvreté amène également d'autres changements de vie. Les enfants sont ainsi facilement abandonnés par les familles sans le sou, ce qui provoque l'augmentation du nombre d'orphelinats.

Les pouvoirs publics cherchent donc des moyens d'éviter de voir les miséreux se répandre sur les routes. La réponse est alors d'ordre spirituelle: la pauvreté devient une conséquence d'une vie en dehors des règles de l'Église. Mais, elle est aussi sociale. Pour éviter la pauvreté des dispensaires, des soupes, des accueils sont organisés et, bien sûr, une partie des miséreux est enfermée –le pauvre est de toute manière considéré comme responsable de son état.

Vivre pauvre–Quelques enseignements tirés de l'Europe des Lumières

Laurence Fontaine

Gallimard

492 pages

24 euros

Sortie le 6 octobre 2022

«La Violence au village»
et celle de la ville

La pauvreté est également à l'origine de révoltes et de violences. Ces dernières sont au centre du livre La Violence au village, coordonné par l'historien Yves-Marie Bercé. Il y propose des études variées sur les formes de la violence collective et parfois individuelle, permettant à la fois de restituer le phénomène, mais aussi de le relativiser.

Les violences rurales sont moins nombreuses que ce que la mémoire collective à pu imaginer. La violence est polymorphique. Il s'agit pour les communautés villageoises de se défendre face à la présence des troupes. Cette autodéfense joue un double rôle à la fois patriotique, de protection du territoire, et sociale, puisqu'elle protège les récoltes et les biens des villages.

Mais utiliser la violence, c'est aussi protester contre les villes qui spolient les biens des communautés rurales, comme en témoignent les marches de villageois en 1643 ou celles de 1707 dans le Quercy ou dans les marges de l'Auvergne. L'ouvrage souligne également que la forêt, à la période moderne, est un refuge pour les brigands et conséquemment un espace d'hyperviolence.

Dans les cas de figure évoqués, l'État cherche à contrôler puis à réprimer, soit par des expéditions punitives soit par la mise en place de juridictions lui donnant la légitimité de la chose jugée. Plus le temps s'écoule, plus la violence villageoise est transportée aux marges des villes, puis à l'intérieur. Ainsi, les villages autour de Paris deviennent, au XVIIIe siècle, des lieux d'affrontements.

La Révolution française, enfin, en même temps qu'elle cherche à canaliser la violence, a été le vecteur d'une explosion de violence populaire. La guerre de Vendée peut ainsi être à la fois analysée sous l'angle de la répression étatique et sous celui du prolongement de la violence rurale.

Pauvreté et violences perdurent tout au long du XIXe siècle. Mais avec l'industrialisation, un déplacement des formes de la pauvreté et de la conflictualité s'opère et un antagonisme nouveau apparaît, marqué du prisme du conflit de classes.

La Violence au village–XVIe-XIXe siècle

dirigé par Yves-Marie Bercé

Passés Composés

384 pages

24 euros

Sortie le 12 octobre 2022

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