Sports / Culture

La boxe, plus qu'un sport, un art émancipateur

Temps de lecture : 3 min

«À poings fermés», «Poids plume» et «Voyage au pays des boxeurs» explorent les dimensions sociale et historique de cette pratique, depuis les compétitions antiques jusqu'aux salles de sport d'aujourd'hui.

On retrouve, chez les boxeurs décrits par le sociologue Loïc Wacquant, la préoccupation du corps, l'art du mouvement et le travail sur soi. | Skitterphoto via Pexels
On retrouve, chez les boxeurs décrits par le sociologue Loïc Wacquant, la préoccupation du corps, l'art du mouvement et le travail sur soi. | Skitterphoto via Pexels

La boxe a d'abord été l'objet d'une transcription littéraire: de Jack London (Le Jeu du ring) en passant par Ernest Hemingway (Cinquante Mille Dollars) et Norman Mailer (Le Combat du siècle) jusqu'à Joyce Carol Oates (De la boxe), nombre de romanciers ont traduit son caractère artistique et tragique. La philosophie a également voulu en saisir le sens du combat, depuis Platon jusqu'à Alexis Philonenko (Histoire de la boxe). Aujourd'hui, c'est au tour de l'histoire et de la sociologie de s'emparer et de mettre en perspective ce sport aux pratiques multiples et ancestrales.

Le travail de l'historien Jean-Manuel Roubineau dans À poings fermés montre, grâce à une parfaite maîtrise des sources antiques, combien l'art de la boxe est ancien. Des extraits d'Homère comme de Virgile sont habillement et utilement utilisés et cités. Par ailleurs, il recourt à une large utilisation de la documentation iconographique (terre cuite, peintre, mosaïque, etc.) pour proposer une analyse thématique et, en fin de compte, relativement intemporelle des grands moments de la boxe.

Le noble art était, dans l'Antiquité, souvent nommé «pugilat», sans que cette notion ne soit péjorative. La boxe demeurait alors une pratique exclusivement masculine –à part à Sparte. L'auteur montre que l'entraînement permettait aux combattants d'acquérir l'agilité nécessaire à la pratique en compétition. Ils étaient alors vêtus de cuir, et les gants chers aux pugilistes étaient renforcés pour toujours causer davantage de dégâts.

Presque tous les coups sont permis

L'iconographie permet de voir quelle pouvait être la formation de l'athlète: les corps se modifient au fur et à mesure des séances pour atteindre une perfection contemporaine, même si les régimes alimentaires et les méthodes de préparation, accompagnés d'une ascèse quasi complète qu'évoque Martin Scorsese dans Raging Bull, ne sont plus tout à fait les mêmes.

Jean-Manuel Roubineau souligne également que dès l'Antiquité, les tricheries étaient nombreuses et fréquentes. Le combat était déjà encadré: les morsures, par exemple, étaient interdites dans des affrontements où, par ailleurs, tous les (autres) coups étaient permis. Les conséquences sur les combattants étaient durables, et les traumatismes et les dégâts physiques irréversibles amènent même l'auteur à les qualifier de «gueules cassées».

Enfin, l'historien revient sur les forçats du ring et conte leurs exploits. La défaite, pour eux, signifie la mort symbolique, alors que la victoire apporte les honneurs et la gloire –certes temporaires.

À poings fermés

Jean-Manuel Roubineau

PUF

416 pages

30 euros

Sortie le 28 septembre 2022

«Poids plume», quand les femmes serrent les poings

En traversant les âges, la boxe a longtemps été assimilée à une pratique sportive masculine. Le beau récit de Mick Kitson, Poids plume, évoque le basculement de la discipline, et l'arrivée des boxeuses. Il y évoque l'histoire de son arrière-grand-mère, Annie Perry, qui, après avoir été l'assistance et la femme à tout faire puis la fille adoptive du boxeur William «Bill» Perry, a enfilé les gants au début du XXe siècle.

L'auteur rappelle que dans l'Angleterre victorienne, la boxe était un enjeu de classe, l'art pugilistique émanant surtout des milieux populaires, dans une certaine mesure à la marge de la société. Outre ces aspects sociaux, le roman aborde une autre dimension: la description de la boxe féminine. Et montre ainsi que dès le début du XXe siècle, le combat pour l'émancipation passait aussi par la mixité sportive.

Poids plume

Mick Kitson

Éditions Métailié

360 pages

21,50 euros

Sortie le 26 août 2022

«Voyage au pays des boxeurs», dans l'antre des pugilistes

Enfin, parlons de l'ouvrage de Loïc Wacquant, élève puis collègue de Pierre Bourdieu, avec lequel il a publié Réponses. Pour une anthropologie réflexive en 1992. Il y a quelques années, au début de sa carrière universitaire aux États-Unis, le sociologue a fréquenté un club de boxe amateur et professionnel, le Woodlawn Boys Club. Il enquête alors sur la ségrégation sociale et raciale à Chicago. Se faisant anthropologue, il plonge dans l'antre des pugilistes et en a livré un très beau livre: Corps et âme–Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur.

Vingt ans après, il revient sur le sujet avec un remarquable ouvrage de photographies et de textes consacré à cet espace de larmes, de souffrances, de douleurs et de joies que constitue la boxe: Voyage au pays des boxeurs. Il s'agit de donner sens au combat, d'une transcendance sociale rompant avec l'ordre symbolique du monde dans un univers fait de misère.

On retrouve chez ces boxeurs des caractéristiques évoquées dès l'Antiquité, comme la préoccupation du corps, l'art du mouvement et le travail sur soi. Il consacre également un chapitre remarquable à la salle de sport, lieu à part avec ses codes, son organisation et son espace. Enfin, la dimension sacrificielle est tout aussi présente, le tragique ayant simplement changé de forme.

La boxe remplit, à travers les âges, cette dimension de divertissement. Mais les acteurs ont changé: plutôt né dans les sphères dirigeantes, ce sport est lié, depuis le XIXe siècle, aux espoirs des dominés.

Voyage au pays des boxeurs

Loïc Wacquant

La Découverte

256 pages

32 euros

Sortie le 15 septembre 2022

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