Culture

Secret enfoui, combats et apprentissage: trois livres sur les hommes et la mer

Temps de lecture : 4 min

«Apprendre la mer», «Par le fer et par le feu» et «Un “Dragon” au service du roi», tous trois parus ce mois d'octobre, nous permettent de repenser le rapport des marins de l'époque moderne à la guerre navale, à leurs bateaux et à leur métier.

Être matelot entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle était un exercice périlleux, souvent mortel.​ | Chateau de Versailles via Wikimedia Commons
Être matelot entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle était un exercice périlleux, souvent mortel.​ | Chateau de Versailles via Wikimedia Commons

La parution de plusieurs ouvrages autour de la mer et de ses hommes invite à redécouvrir des aspects à la fois connus et méconnus des enjeux maritimes. Dans le très beau texte Apprendre la mer, Olivier Chaline offre ainsi une analyse complexe du métier de marin à l'époque moderne. Être matelot entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle était un exercice périlleux, souvent mortel.

L'un des intérêts de cet ouvrage est de montrer comment le rapport à la mer a évolué au fil des siècles. Autrement dit, naviguer, cela s'apprend. Les autorités royales ont donc mis en œuvre des ébauches de formations pour professionnaliser le métier.

Rendre compte de cette évolution n'était pas évident, la majeure partie des mousses étant analphabètes. Alors, Olivier Chaline part de l'exemple de Georges-René Le Pelley de Pléville (1726-1815), fils de capitaine, orphelin à 12 ans, engagé dans la marine et obligé de devenir mousse, ces jeunes chargés des corvées sur les navires. Son itinéraire permet de suivre les différentes étapes de l'apprentissage du métier. Le mousse peut se perfectionner en passant par le noviciat, avant de pouvoir devenir matelot et, dans quelques cas, forts rares, espérer finir capitaine.

Une longue et patiente construction

La Marine royale avait besoin d'encadrer ses hommes de mers par des cadres possédant des connaissances. Les officiers de marine devaient donc suivre un programme pendant leurs quatre années de formation, dans lequel, comme le note l'auteur, une place particulière est dévolue à l'hydrographie. Le deuxième aspect important est la volonté du pouvoir d'unifier les formations qui peuvent exister dans les différents ports du royaume et d'ouvrir la marine aux meilleurs, délaissant le privilège aristocratique pour le mérite.

Conduire un navire sous-entend d'acquérir, avec le temps, des compétences scientifiques poussées. Si l'artisanat et la chance ont guidé les premiers marins, très vite, les navigateurs ont acquis une expertise. Il n'était plus question de bricolage, au contraire: il fallait savoir lire une carte, utiliser une boussole… autant d'aspects qui semblent évidents aujourd'hui, mais qui ont été les conséquences d'une longue et patiente construction, retracée d'une manière très pédagogique par l'auteur du livre.

Prendre la mer, c'est aussi chercher à la contrôler. La lutte pour la domination maritime n'est pas nouvelle: déjà les Grecs, puis les Romains, se battaient pour faire main basse sur la mare nostrum. De la bataille de Salamine à la guerre contre Carthage, l'enjeu a été de contrôler la mer pour contrôler le commerce.

Apprendre la mer

Olivier Chaline

Flammarion

240 pages

21,90 euros

Sortie le 5 octobre 2022

«Par le fer et par le feu», les techniques de batailles navales

Alexandre Jeulin offre d'ailleurs, dans Par le fer et par le feu, une très belle analyse des enjeux pour la domination des mers à la période moderne, proposant une lecture technique des actes de guerre. Un peu comme l'analyse des combats de la Première Guerre mondiale, il passe sur les grands affrontements pour nous plonger au plus près, non pas des tranchées, mais des conflits de navire à navire.

Ce faisant, il met aussi un terme à quelques légendes livresques: les communautés égalitaires de pirates, comme les Frères de la côte, transformés en mythe par le cinéma et la littérature, demeuraient marginales, voire quasi inexistantes. En revanche, tout au long des XVIe et XVIIe siècles, les marines, souvent devenues nationales, ont fait des efforts importants pour contrôler les mers, avec des techniques de construction de navires, des armements et surtout des techniques de combat de plus en plus sophistiquées et précises.

Les bateaux cherchaient d'abord à éviter le combat en envoyant leurs adversaires au fond grâce aux canons. Les Anglais étaient passés maîtres en la matière: la bataille de Gabbard, en 1653, au large des côtes néerlandaises, en est l'exemple le plus probant. Les Anglais avaient empêché les navires adverses de s'approcher par une ligne de feu impeccable, ne se jetant à l'assaut des bateaux qu'une fois ceux-ci devenus des proies faciles et isolées. Un cas devenu emblématique des batailles navales.

Mais il existait aussi une technique de combat rapproché, impliquant que les flottes utilisent des armes de type terrestre pour aller à l'abordage. Le combat devenait alors une mêlée confuse, dans laquelle il fallait cependant préserver un équipage pour poursuivre la route si nécessaire, avant de chercher à prendre le contrôle du bateau adverse, soit pour le mettre hors d'état d'avancer, soit pour l'amarrer pour son propre compte. La guerre maritime préfigurait l'évolution des formes de violence de guerre contemporaines.

Par le fer et par le feu–Combattre dans l'Atlantique XVIe-XVIIe siècles

Alexandre Jubelin

Passés composés

288 pages

22 euros

Sortie le 5 octobre 2022

«Un “Dragon” au service du roi»,
le secret enfoui dans les eaux

La mer conserve ses secrets longtemps. C'est ainsi que l'archéologue Florence Prudhomme et l'historien Thierry Moné se sont associés pour faire revivre l'aventure du Dragon, navire militaire qui a participé à plusieurs expéditions pendant la guerre d'indépendance américaine (1775-1783).

Retrouvé par hasard au large des Caraïbes, le navire a été détruit avec sa cargaison en 1783, pour être reconstruit au large des côtes américaines quelques mois plus tard. C'est le chevalier Joseph de l'Espine, entré dans la Marine royale à 19 ans, qui commandait l'équipage du bateau corsaire Le Dragon –qui n'avait pas de pavillon, mais qui, officieusement, combattait pour la France. Le navire a écumé les côtes normandes, puis les Antilles, jusqu'au jour où les Anglais ont tenté de l'arraisonner. L'Espine a alors préféré accoster et le détruire. La raison: un nombre important de missives secrètes à destination des Américains étaient à bord.

Les cent-vingt hommes d'équipage ont donc dû finir le parcours à pied et ont été récupérés par les Insurgents, qui se sont empressés de fournir à L'Espine les moyens d'obtenir un nouveau vaisseau. L'intrigue passionnante est fort bien servie par la narration des fouilles archéologiques conduites par Florence Prudhomme, exprimant sa passion pour l'histoire de dessous la mer…

L'ensemble des aspects techniques évoqués par ces auteurs permettent de renouveler le regard sur la mer à l'époque moderne.

Un Dragon au service du roi–Les destinées maritimes du chevalier de l'Espine

Florence Prudhomme et Thierry Moné

CNRS éditions

304 pages

25 euros

Sortie le 6 octobre 2022

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