Société / Culture

Anarchiste cambrioleur, truand ambigu: ce que notre manière de raconter les crimes dit de la société

Temps de lecture : 4 min

«Faits divers et vies déviantes», «Démons du crime» et «L'Arsène Lupin des galetas» nous plongent dans les différentes représentations des malfrats et des faits divers au fil des siècles.

Le truand est à la fois le mauvais genre, le repoussoir et un modèle littéraire. | Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universidad de Sevilla via Wikimedia Commons
Le truand est à la fois le mauvais genre, le repoussoir et un modèle littéraire. | Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universidad de Sevilla via Wikimedia Commons

L'époque hyper médiatisée veut que l'on soit entré dans une nouvelle forme de société violente: les statistiques et les enquêtes sociologiques ne semblent rien pouvoir faire contre l'anecdote érigée en règle. Pour s'élever, voici quelques ouvrages récemment parus qui viennent montrer que le rapport à la criminalité a beaucoup évolué à travers les âges, loin des stéréotypes contemporains.

Parmi eux, Faits divers et vies déviantes​–XIXe-XXIe siècle, du collectif Roy Pinker regroupant des historiens ayant choisi de mettre en perspective un sujet de société grâce au réexamen –un pseudonyme emprunté au groupe de journalistes de la revue d'enquête policière Détective. Leur livre​ est aussi un clin d'œil et un hommage à Dominique Kalifa, historien disparu en 2020, spécialiste du bagne, du fait divers et de la criminalité. Le collectif explore ce sujet comme un moyen de comprendre la société. Leur lecture éclaire aussi l'image que cette dernière cherche à renvoyer d'elle-même.

Les affaires présentées sont parfois incongrues, mais souvent révélatrices. La violence de ces histoires ferait aujourd'hui les choux gras des médias et réseaux sociaux; elles étaient hier une brève dans la presse, y compris dans les journaux consacrés aux faits criminels. Pour l'anecdote, il est notamment possible de lire le récit d'une femme qui tue son chien en le prenant pour son mari. Ou celui de deux sergots croisant involontairement, au cours d'une ronde de nuit, un homme dont le corps se consume sans qu'ils n'arrivent à comprendre ce crime mystérieux.

Plus loin, des têtes décapitées qui continuent, selon la presse, à parler viennent nous faire comprendre le poids des représentations de l'autre monde. On observe également, à travers l'histoire du coupeur de nattes du Trocadéro, une des pratiques fétichistes de la fin du XIXe siècle, mais aussi une réalité plus prosaïque: un coupeur peut spéculer sur le dos des victimes, la vente de cheveux rapportant de l'argent. Ces pratiques criminelles interrogent sur le sens qu'il faut donner aux meurtres, assassinats, vols et autres rapines.

Faits divers et vies déviantes–XIXe-XXIe siècle

Roy Pinker

CNRS éditions

320 pages

24 euros

Sortie le 15 septembre 2022

«Démons du crime», la figure ambiguë du truand

Dans un livre touffu et foisonnant issu d'une thèse, Vincent Platini examine quant à lui les formes de la criminalité entre les deux guerres et son traitement à travers la littérature et le cinéma en France, en Allemagne et aux États-Unis. Le truand était et demeure une figure ambiguë, à mettre en regard avec celle du policier. Il est dans le même temps le mauvais genre, le repoussoir et un modèle littéraire. Il est l'interdit et constitue l'image de la transgression, comme Pépé le Moko qui sort de la Casbah, qui transgresse les valeurs de classe.

La littérature laisse le truand à la marge de la société, pour ne pas permettre une identification totale. La norme sociale veut que les classes laborieuses ne puissent plus être assimilées aux classes dangereuses. Il faut donc passer du mythe des Apaches et de la zone, à la construction d'un voyou qui assimile les normes de la société, mais qui ne peut l'intégrer que s'il se plie à ses règles.

Vincent Platini montre que dans le cas contraire, le truand, rétif à l'ordre social, est exécuté par la littérature ou le cinéma. La littérature permet de mettre à distance la violence sociale. Le truand devient alors un moyen de contrôle, l'illégalité fait figure de construction repoussoir, à l'exception de ceux qui conservent une passion pour les marges et les marginaux.

Démons du crime–Les pouvoirs du truand dans l'entre-deux-guerres

Vincent Platini

Garnier

584 pages

45 euros

Sortie le 15 juin 2022

«L'Arsène Lupin des galetas», anarchiste cambrioleur

C'est ce que propose Phil Casoar dans la biographie de Raoul Saccorotti, un gentleman cambrioleur. Il évoque, de proche en proche, la vie d'Alexandre Marius Jacob, le visage originel d'Arsène Lupin, qui ne rechignait pas à la violence pour prendre aux riches et donner aux pauvres.

Alexandre Marius Jacob est né en 1879 et mort en 1954. Entre 1900 et 1903, avec sa bande, les Travailleurs de la nuit, il dévalisa nombre de maisons bourgeoises quitte à parfois jouer du pistolet. Arrêté en 1903, il fit de son procès, deux ans plus tard, une tribune pour dénoncer les inégalités sociales, avant d'être condamné au bagne. Le banditisme social est marginal dans la criminalité. Mais Jacob à lui seul est un phénomène suffisamment original pour que lui soit consacrées des études universitaires multiples.

Raoul Saccorotti est de la même trempe. Né en 1900 à Rome, il multiplie les larcins, tâte à plusieurs reprises les paillasses humides des cachots, avant de se réfugier en France. Si un migrant riche paraît louche à la majorité des Italiens installés dans l'Hexagone, ce n'est pas le cas dans les milieux interlopes de la mouvance libertaire, qui ont vite compris que l'argent n'a pas forcément d'odeur et qui ne sont pas mécontents de voir financer la cause. Surtout quand l'argent est repris au capital et permet d'acheter des armes pour les anarchistes espagnols entre 1936 et 1938, afin de les aider à combattre Franco. Arrêté en 1939, Saccorotti est livré à l'Italie en 1943. C'est la fin du premier épisode.

Il est suivi d'une second, tout aussi rocambolesque. Raoul Saccorotti se fait passer pour un agent de la police infiltré dans les milieux antifascistes et réussit à se faire libérer et à faire oublier son passé sulfureux. Il rejoint alors les réseaux anticommunistes, dans lesquels il retrouve de vieilles connaissances issues du milieu libertaire. Destin d'un cambrioleur hors normes, qui comme souvent chez les libertaires révèle surtout l'amour passionné de la culture de soi-même, assez éloignée de la réalité du monde du crime.

L'Arsène Lupin des galetas–Une vie rocambolesque qui épouse les chaos du siècle passé

Phil Casoar

Cerf

584 pages

25 euros

Sortie le 25 août 2022

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