Société / Culture

Un bourgeois, c'est quoi?

Temps de lecture : 7 min

Ce qui est sûr, c'est qu'on est toujours celui de quelqu'un d'autre.

Costume de Monsieur Jourdain, personnage principal de la pièce Le Bourgeois gentilhomme de Molière. | Hohum via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr
Costume de Monsieur Jourdain, personnage principal de la pièce Le Bourgeois gentilhomme de Molière. | Hohum via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr

La première fois que je l'ai entendu, c'était dans une chanson que tout petit Français de la fin du XXe siècle a chantée au moins une fois dans sa vie, rien que pour le plaisir de beugler un gros mot, ellipse magnifique que Brel nous laissait, chaque fois, crier à sa place: «Les bourgeois, c'est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient...» Le décor était posé.

Dans la cité HLM bétonnée que j'habitais avec ma mère et ma sœur, au fond du terrain vague hérissé d'épaves où je jouais avec les copains à la sortie de l'école, nous étions des dizaines à hurler le mot «CON!» avec délice sans rien comprendre d'autre aux paroles de la chanson.

La seconde fois que j'ai croisé le mot, ce fut encore une histoire de musique. «Camarade bourgeois, camarade fils à papa, l'Arc d'triomphe en bas d'chez toi, le p'tit chèque en fin de mois, regarde-toi hahaha!»

Début d'adolescence, ma condition sociale avait radicalement changé. Mon noyau familial s'était retrouvé catapulté dans une banlieue très chic et mes nouveaux copains, dans l'école versaillaise où je me retrouvai soudain, regardaient avec suspicion et une once de mépris mes jupes en jean Tati sans comprendre que je puisse chanter à tue-tête des chansons aussi vulgaires alors qu'il y avait Indochine, Étienne Daho et, si vraiment on avait envie de transgression, Guesch Patti et George Michael.

Le bourgeois, c'est l'autre, c'est l'ennemi

Quelque chose m'échappait, et il m'a fallu un petit moment pour définir ce que c'était: les bourgeois, c'était nous, c'était eux, et leur rébellion adolescente ne pouvait se résoudre à passer par ce mépris de classe musical et ostentatoire autocentré (alors que la mienne si, ce qui ne m'a pas empêché de profiter des avantages de mon nouveau statut social car on n'est pas sérieux quand on a 17 ans, et surtout, on n'est pas à un paradoxe près).

Le bourgeois, c'est l'autre, c'est l'ennemi, ai-je donc compris dès l'orée de ma vie. La manière dont le vocable est employé aujourd'hui tend à prouver que c'est une vérité universelle, tant il est devenu une insulte générique désignant quiconque est considéré comme confit dans des privilèges qu'il n'a probablement pas mérités, et dont l'indifférence à l'égard des moins nantis que lui n'a d'égale que son mépris pour l'avenir des jeunes, de la planète et pour le sort des animaux.

Le mot «bourgeois», dont la première trace écrite remonte à la fin du XIe siècle, désignait au Moyen Âge un «citoyen d'un bourg, d'une ville, bénéficiant d'un statut privilégié», précise le Grand Robert. Les plus célèbres sont bien sûr les bourgeois de Calais, immortalisés par Rodin, six citoyens qui, au cours de la guerre de Cent Ans, en 1347, se sacrifièrent (symboliquement, ils savaient ne pas risquer la mort) en se livrant aux Anglais pour sauver les habitants de leur ville (habitants qui périrent quasiment tous deux ans plus tard, balayés par la peste noire –c'était bien la peine de se donner tout ce mal). Le mot a donc été dès le départ lié à une idée de privilèges.

S'élever au-dessus de la condition ouvrière et paysanne

Plus tard, sous l'Ancien Régime, les bourgeois sont cette catégorie de population qui n'appartient ni au clergé, ni à la noblesse, ni au monde agricole, composée de gens qui ne travaillent pas de leurs mains et vivent de leurs rentes. Leur ascension est facilitée par la monarchie qui leur accorde des charges, voyant en la bourgeoisie un moyen de faire contrepoids à la noblesse. Son représentant (imaginaire) plus célèbre de l'époque est Le Bourgeois gentilhomme, né sous la plume de Molière, dont la volonté de gravir une échelle sociale trop raide et d'égaler les nobles sans en avoir les moyens intellectuels est si fameusement tournée en ridicule.

La bourgeoisie forma la nouvelle classe moyenne du XIXe siècle, fruit de la Révolution française et de la révolution industrielle, qui permit toutes sortes de spéculations, l'essor du capitalisme et celui de l'entreprise privée. Si l'on en croit la littérature naturaliste de l'époque, appartenir à la bourgeoisie était pour beaucoup une fin en soi, en ce qu'elle signifiait qu'on s'était élevé au-dessus de la condition ouvrière et paysanne.

Ses travers sont remarquablement étudiés dans l'œuvre de Zola (peut-être de la manière la plus exhaustive dans Pot-Bouille, qui dissèque chaque étage d'un immeuble bourgeois parisien), tout comme dans celle de Maupassant, notamment dans Bel-Ami, qui décline le thème du fils de paysans devenu petit puis grand bourgeois, avant d'accomplir, à coups de mariage et de fourberie, sa dévorante ambition et de décrocher un titre de noblesse (et qui a entre autres nombreux points communs avec le Rastignac de Balzac d'épouser la fille de sa maîtresse pour y parvenir). La haute bourgeoisie supplante l'aristocratie à la fin du XIXe siècle et devient un cercle richissime et fermé sur lui-même, cumulant toutes les sortes de pouvoirs et qui s'impose dans la vie politique.

Normalité heureuse et satisfaite

Dans le même temps, instituteurs, médecins, architectes, notaires et journalistes constituent la petite bourgeoisie, parfois à peine plus fortunée que les classes populaires, mais qui jouit en revanche d'un prestige social non négligeable au titre de son capital intellectuel. Dans des expressions alors courantes comme «cuisine bourgeoise» (celle des citadins aisés), ou «habillé en bourgeois» (c'est-à-dire en civil, pour un policier), on trouve une notion de normalité heureuse et satisfaite.

Quand la bourgeoisie a-t-elle commencé à devenir une classe non seulement digne de railleries, mais aussi à haïr? On pense évidemment à la définition de Marx et Engels telle qu'elle est exposée dans le Manifeste du parti communiste, où la bourgeoisie est considérée comme une classe dominante froide et calculatrice qui s'est imposée à la société entière au détriment du prolétariat qu'elle exploite:

«Partout où elle a conquis le pouvoir, [la bourgeoisie] a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant. Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.»

(Soulignons en passant que pour Lénine, «les excès dans la vie sexuelle sont un signe de dégénérescence bourgeoise». Faites ce que vous voulez de cette information.)

Bourgeoisie quinoa et bourgeoisie entrecôte

Aujourd'hui, qu'est-ce qu'un bourgeois? Pour Jean-Laurent Cassely, auteur avec Jérôme Fourquet de La France sous nos yeux, le concept est difficile à cerner. «C'est une catégorie qui correspond plus ou moins à la nomenclature de l'Insee désignant les CSP+, estime-t-il. Mais il y a une définition politique du bourgeois, qui relève davantage de la lutte des classes que d'une domination par l'argent.»

Il existe deux sortes de bourgeoisie, poursuit-il: celle de gauche, plutôt caractérisée par ses diplômes et sa culture, mais qui n'est pas forcément argentée (le bobo, ou bourgeois-bohême, oxymore passé dans le vocabulaire courant) et celle de droite, plus aisée, plus conservatrice (le bourge). Si on voulait grossir le trait, m'a-t-il confié lors d'un entretien téléphonique, «on pourrait dire que l'une est une bourgeoisie quinoa, et l'autre plutôt entrecôte».

«On est toujours le bourgeois de quelqu'un, comme vous le savez», constatait Yves Montand qui, en tant que fils d'immigré, racontait avoir «toujours aspiré à une éducation bourgeoise». «Ni Marx, ni Lénine, ni Trotsky n'étaient fils de concierge!», s'énervait-il. Cette saillie reste valable au siècle suivant, à une époque où à l'instar du «riche» ou du «privilégié», le bourgeois, c'est non seulement toujours l'autre, mais c'est celui qui affiche ou semble afficher ses privilèges de façon éhontée.

Une insulte un peu fourre-tout

Exemple étonnant et qui montre à quel point les lignes sont floues: ces jours-ci, sur les réseaux sociaux, c'est Fabien Roussel, le secrétaire national du Parti communiste français, qui se fait traiter de bourgeois parce qu'il a mangé un plateau de fruits de mer. Peu importe le prix qu'il a payé pour un tourteau et quelques bulots: ce qui importe ici, ce n'est pas tant la réalité de son statut que le symbole qui le renvoie à la bourgeoisie honnie.

Car c'est peut-être ça, aujourd'hui, la bourgeoisie; non plus une réalité mais un symbole, et une insulte un peu fourre-tout qui petit à petit se dépouille de son sens original. Le bourgeois, le bobo ou le bourge, quel que soit son statut réel et sa situation financière, c'est celui qui vous énerve, celui que vous estimez n'être pas, celui qui possède le capital, culturel ou financier (qui vous manque ou dont vous avez l'impression d'être privé), celui qui provoque, enfin, une jalousie non assumée.

Prenez un miroir

Définir strictement le mot «bourgeois» dans son sens moderne relève de l'impossible. Le Larousse n'a pas l'air de savoir non plus sur quel pied danser, puisqu'il en propose rien de moins que quatre définitions:

  1. Relatif aux bourgeois, à la classe moyenne.
  2. Qui sert les intérêts de la bourgeoisie, de la classe dominante.
  3. Péjoratif. Qui est préoccupé de sa seule sécurité matérielle, de son confort au détriment de toute forme d'idéal ou d'esthétique.
  4. Qui va dans le sens du conservatisme, du respect des conventions sociales.

Devant ce tableau pour le moins négatif, rien de surprenant que personne n'ait envie de s'y reconnaître, même ceux qui correspondent à une ou plusieurs de ces définitions. Si vous estimez que le bourgeois c'est toujours l'autre et que c'est forcément quelqu'un digne de votre mépris, prenez un miroir et rappelez-vous de ce que disait Jules Renard: «L'horreur des bourgeois est bourgeoise.»

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