Monde / Culture

Cecilia, la chanteuse populaire et féministe espagnole qui a défié le franquisme

Temps de lecture : 6 min

En peuplant sa musique de double-sens politiques et de références à la guerre d'Espagne, Cecilia est devenue une icône espagnole dans les années 1970. Disparue tragiquement à 27 ans, elle était alors au sommet de sa gloire.

Le premier album de Cecilia la propulsera en figure hippie dans une Espagne partagée entre l'ordre et les désirs de liberté portés par les prémices de la Movida. | Capture d'écran CeciliaVEVO via YouTube
Le premier album de Cecilia la propulsera en figure hippie dans une Espagne partagée entre l'ordre et les désirs de liberté portés par les prémices de la Movida. | Capture d'écran CeciliaVEVO via YouTube

«Cecilia, you're breaking my heart
You're shaking my confidence daily
Oh Cecilia, I'm dow
n on my knees
I'm begging you please to come home»

En 1970, le duo américain Simon & Garfunkel entonne ces quelques mots en introduction de sa chanson «Cecilia», sur l'album Bridge Over Troubled Water. Diffusée dans le monde entier, elle traverse l'Atlantique pour atterrir en Espagne, dans les oreilles d'une jeune femme nommée Evangelina Sobredo Galanes, alors âgée de 22 ans. Elle est chanteuse, lance sa carrière, et choisit le nom de scène Cecilia en hommage à cette chanson d'amour, à cette déclaration à une femme insaisissable et mystérieuse. Une femme forte et indépendante, peu soucieuse du bonheur des hommes qui accompagnent ses nuits, qui renverse les carcans établis.

Placée sous le signe de l'insolence, la carrière d'Evangelina Sobredo Galanes démarre donc en 1971, en pleine Espagne franquiste, en pleine mainmise du pouvoir sur le contenu culturel et musical du pays. Sur la pochette de son premier album, sobrement intitulé Cecilia, la chanteuse pose droite, fixant l'objectif sans sourire, cadrée juste en dessous du buste. Mais lorsque l'on tourne l'objet, que l'on en regarde le verso, le bas de son corps apparaît, dévoilant un énorme gant de boxe enveloppant son poing droit.

Capture d'écran via Youtube

Le rejet de son éducation

Evangelina est née à Madrid le 11 octobre 1948. Son père, José Ramón Sobredo, est un grand diplomate espagnol qui prend successivement ses fonctions en Angleterre, aux États-Unis, en Jordanie, au Portugal, ou encore en Algérie et en Chine. Alors, Eva, comme tout le monde l'appelle, et ses frères et sœurs voyagent beaucoup et sont éduqués aussi bien dans la langue espagnole qu'en anglais.

Dans les années 1960, lorsqu'elle commence à s'intéresser sérieusement à la chanson, elle se passionne pour la musique de Bob Dylan, de Bob Seeger ou de Simon & Garfunkel, les as de la folk moderne américaine qui parlent à toute une génération. Elle s'enregistre à la guitare et au chant, et reprend les titres de ceux qu'elle admire. Difficile pourtant d'être un relais espagnol aux textes parfois insolents de ces grands noms. Le régime franquiste voit d'un très mauvais œil l'influence états-unienne sur la jeunesse. Alors, celle qui s'appelle désormais Cecilia s'exprime en espagnol, écrit des textes en apparence inoffensifs, parfois patriotiques sans être propagandistes pour autant.

Son premier album, Cecilia, paru chez Sony en 1972, contient son premier succès, à savoir la chanson «Dama, Dama». Déjà, Cecilia y fait preuve de désinvolture dans un pays conservateur. «Dama, Dama» critique presque frontalement les modes de vie bourgeois et religieux qu'elle ne connaît que trop bien par ses propres origines sociales, freins à l'émancipation des femmes, farouches opposants au féminisme dont la chanteuse commence à se revendiquer.

L'idée de ce morceau lui est venu au Costa Rica, lors d'un dîner caritatif auquel participaient ses parents, et donc sa mère, effacée devant la prestance du père. Ce dernier ne parviendra jamais à lui inculquer profondément ses valeurs. Cecilia se construit en réaction à son éducation, écrit ses textes sous cet angle. Mais elle doit déjà adoucir les paroles de «Dama, Dama» pour éviter les représailles politiques.

Convocations et nouvelles censures

Ce sera l'histoire de sa courte vie: glisser, subrepticement, des messages politiques dans ses chansons sans se faire attraper par la patrouille. D'ailleurs, son père l'aide en relisant certains de ses textes pour vérifier qu'ils passeront bien les tests des censeurs. S'il ne voit pas la carrière artistique de sa fille d'un très bon œil, ni son goût pour la provocation, il l'accepte, respecte sans cautionner. Leur relation personnelle ne pâtira jamais de leurs différences morales.

Le premier album de Cecilia est un succès fulgurant. Il la propulse en figure hippie dans une Espagne partagée entre l'ordre et les désirs de liberté portés par le mouvement Rollo Underground, première période de la Movida qui explosera dans les années 1980. Cecilia en est une représentante plutôt sage, plus populaire que les rockers. Mais elle y est respectée. Sa photo arborant un gant de boxe fait sensation, référence à la chanson «The Boxer» écrite par Paul Simon, moitié de Simon & Garfunkel. En 1973, elle enchaîne avec un deuxième album au nom limpide: Cecilia 2.

Au sommet de sa gloire, Cecilia incarne une jeunesse qui parviendra à se défaire du franquisme. Elle ne verra pourtant jamais son pays libéré de ce joug politique.

Cecilia y chante, entre autres, le titre «Un Millón de sueños» («Un million de rêves», en français). Elle souhaite le sortir en single, mais, convoquée devant le strict tribunal de l'ordre public franquiste qui a le droit de vie ou de mort sur le contenu culturel diffusé en Espagne, elle se voit opposer un refus. La chanson est en effet une référence aux millions de victimes de la guerre d'Espagne (1936-1939) qui a vu Franco prendre le pouvoir. Elle se justifie, expliquant que non, les paroles ne font pas écho à l'histoire du pays, mais à la guerre des Six Jours, dont elle a été témoin lorsqu'elle vivait en Jordanie en juin 1967. Rien n'y fait, «Un Millón de sueños» voit sa diffusion en radio interdite, mais sort tout de même discrètement en face B d'un autre single.

Le détail grammatical

Plus les années passent, et plus Cecilia prend de l'assurance. En 1974, elle publie son troisième album, Un Ramito de violetas («Un bouquet de violettes», en français). Son plus politique, son plus frontal. Le premier single est «Mi Querida España», ode au pays. Cecilia y chante un certain patriotisme, mais teinté de divisions, de déchirement.

Sa première phrase est la suivante:

«Mi querida España
Esta España mia
Esta España nuestra»

(«Ma chère Espagne
Cette Espagne est la mienne
Cette Espagne est la nôtre»).

À l'origine, pourtant, Cecilia avait écrit et chanté

«Mi querida España
Esta España viva
Esta España muerta»
,

dépeignant une Espagne vivante et l'autre morte.

Plus loin, une variante de la même phrase, déclinée sur le thème de l'Espagne blanche et de l'Espagne noire, a également été modifiée, par la censure bien évidemment. Vidée d'une partie de sa substance contestataire, la chanson est pourtant celle qui sera son plus grand succès. Le public sait bien qu'elle est faite de double-sens, tout le monde les a compris. D'ailleurs, dans le livret du disque, les paroles sont celles d'origine, ce détail ayant échappé aux autorités morales.

Le franquisme vit alors ces dernières années au pouvoir. Cette ambiance de fin de règle pousse les artistes à oser plus, à transgresser plus. Lors d'un concert retransmis à la télévision publique, Cecilia interprète son nouveau succès. Elle ne s'embarrasse pas des conventions: «Mi Querida España» est entonnée avec les premières paroles, celles qui n'avaient eu l'aval du tribunal de l'ordre public. Tant pis pour les conséquences.

Putain de charrue…

Ce troisième album reste également dans la mémoire collective pour un détail crucial: ses laïsmes. Dans la langue espagnole, le complément d'objet indirect est toujours masculin. Ainsi, lorsque l'on parle d'une femme à qui quelqu'un offre des fleurs, on dit: «le mandaba flores». Mais Cecilia, comme une partie de l'intelligentsia madrilène, dit, écrit, et chante «LA mandaba flores». En français, cela équivaut à dire «il la offre des fleurs» au lieu de «il lui offre des fleurs».

Le single éponyme, «Un Ramito de violetas», est truffé de laïsmes, prouvant que la lutte féministe par la grammaire ne date pas des années 2010, loin, très loin de là. Cecilia est alors au sommet de sa gloire en Espagne. Elle se produit dans tout le pays, incarne une jeunesse qui parviendra à se défaire du franquisme. Elle ne verra pourtant jamais son pays libéré de ce joug politique.

Le 1er août 1976, elle est en concert à Vigo. Elle doit être en studio le lendemain, le rendez-vous a été fixé à 10h, à Madrid. Les deux villes sont distantes de 600 kilomètres. Après son concert, Cecilia monte à bord d'une voiture Seat 124 LS en compagnie de trois de ses musiciens. C'est le batteur qui conduit. Ils partent vers 3h du matin, passent par la province de Zamora, près de la ville de Benavente.

À 5h40, le convoi est alors au niveau de la petite localité de Colinas de Trasmonte, à peine 200 habitants. Il fait encore nuit, la voiture roule trop vite, le chauffeur ne voit pas qu'une charrue tirée par des bœufs avance devant eux bien plus lentement et sans phares arrière. Ils en percutent l'arrière à toute vitesse. Cecilia, qui dormait sur la banquette, est morte sur le coup, comme le chauffeur.

Les deux autres musiciens survivront à leurs blessures, tout comme la mémoire de Cecilia qui, après sa mort, demeure une icône des années 1970 en Espagne, une chanteuse encore très populaire dont le féminisme et la défiance envers le franquisme inspirent encore le respect.

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