Monde / Culture

Qui donc a assassiné Amar Singh Chamkila, musicien et grande voix du Pendjab?

Temps de lecture : 5 min

Comme sa femme et deux de ses amis, Amar Singh Chamkila a été abattu le 8 mars 1988 dans la petite localité de Mehsampur, au nord de l'Inde. Un acte en apparence politique, mais dont le mobile fait encore aujourd'hui l'objet de doutes.

Avec sa femme Amarjot Kaur, Amar Singh Chamkila conte notamment les histoires d'amour extraconjugales, un tabou sous le strict joug conservateur. | Capture d'écran Raj Ghumann via YouTube
Avec sa femme Amarjot Kaur, Amar Singh Chamkila conte notamment les histoires d'amour extraconjugales, un tabou sous le strict joug conservateur. | Capture d'écran Raj Ghumann via YouTube

Au cœur du Pendjab, région du nord-ouest de l'Inde, il existe un village d'à peine 1.000 habitants, en pleine zone rurale et délaissée du pays. Mehsampur semble inoffensive. Pourtant, cette petite localité semble s'être transformée au fil des ans en carrefour du vice, mélange d'alcoolisme et de recherche de sexe facile.

En 2018, un docufiction, sobrement intitulé Mehsampur, y était tourné, racontant les affres d'un lieu que les autorités semblent avoir oublié. Mais dans la mémoire des amateurs de musique populaire locale, ce nom n'est pas près de disparaître. C'est là, le 8 mars 1988, que le chanteur Amar Singh Chamkila, sa femme Amarjot Kaur et deux de leurs musiciens ont été assassinés, dans la rue, en plein après-midi.

Amar Singh Chamkila devait se produire lors d'un mariage quelques heures plus tard. Mais une bande de motards armés, encore aujourd'hui non identifiés, en a décidé autrement. Ce jour-là, le chanteur le plus fameux de la musique pendjab mourrait à l'âge de 27 ans et laissait derrière lui un mystère entier. Qui voulait sa mort? Un chanteur rival? Une mafia locale? Les autorités religieuses?

Massacres et partition sanglante

Dans les années 1980, la musique populaire du Pendjab commence à s'échanger enregistrée sur des cassettes audio, par le biais d'un réseau peu structuré, entre enregistrements pirates et sorties plus officielles. Mais ce ne sont pas ces dernières qui touchent réellement le cœur du public. À cette époque, les chansons circulant sous le manteau ou produites par de petites maisons de disques indépendantes pullulent et permettent à leurs auteurs et interprètes de tourner dans toute la région.

Leur statut est précaire, mais certains –les plus stratégiques– parviennent à s'extirper de la précarité. Amar Singh Chamkila en fait partie. Sa spécialité: les duos. À ses débuts, il a longtemps cherché la voix qui l'accompagnerait sur le long terme, celle avec laquelle il ressentirait une alchimie qui se transmettrait au public.

Amarjot Kaur, jeune chanteuse alors peu connue, devient sa partenaire sur scène, puis dans le civil. Ils se marient le 23 mai 1983, par amour certes, mais également pour sceller leur association professionnelle. Amar Singh Chamkila écrit les textes, sa spécialité, et le couple tourne sans relâche dans le Pendjab, donnant parfois plus de 365 concerts en un an.

Cette région du monde est d'une complexité folle. En 1947, lors de la chute du Raj britannique, l'Inde devient indépendante. Le Pendjab est alors coupé en deux, une moitié passant en territoire pakistanais. La guerre civile et religieuse qui s'engage fait plusieurs millions de morts. Dans la partie indienne, les hindous et les sikhs renforcent leur assise à grands coups de déplacements massifs de la population et de politique d'épuration. Même chose au Pakistan, où le Pendjab devient musulman.

Dix ans plus tard, le visage de la région a totalement changé et les tensions demeurent. À tel point qu'en 1984, l'insurrection sikh réclamant l'autonomie de cette petite partie de l'Inde reprend de plus belle. Lorsque la Première ministre du pays, Indira Ghandi, est assassinée le 31 octobre 1984, les sikhs du Pendjab, dont est issu le meurtrier, subissent une série de représailles à coups de massacres et pogroms. Au milieu des années 1980, leur influence culturelle et politique sur le Pendjab demeure pourtant majeure, à vif. Et gare à ceux qui osent la défier.

Chanter la pauvreté

C'est dans ce contexte sanglant que la carrière d'Amar Singh Chamkila prend de l'ampleur. À la différence de nombreux artistes tolérés par le pouvoir, il décide de chanter sans détour les difficultés du quotidien rural, les ravages du colonialisme, ses séquelles durables, les contradictions culturelles qu'il a provoquées. Avec sa femme Amarjot Kaur, il conte notamment les histoires d'amour extraconjugales, un tabou sous le strict joug conservateur.

Grâce à leur notoriété grandissante, ils ont l'occasion de partir en tournée au Canada et aux États-Unis, où ils font la joie de la diaspora indienne.

L'autre secret de la réussite du musicien réside dans sa proximité avec son public. Il n'hésite jamais à se produire lors de grands concerts gratuits, ou dans de petits villages à l'occasion de mariages, de fêtes locales. Il ne se mure pas dans une tour d'ivoire, bien au contraire: il se base sur l'authenticité, sur l'envie de chroniquer le réel.

Au Pendjab, il devient le plus gros vendeur de disques de l'histoire de la musique locale. En 1985, Amarjot Kaur et lui sortent trois albums plébiscités: Baba Tera Nankana, Talwar Main Kalgidhar Di Haan, puis Naam Jap Le. L'alcool, l'adultère, le sexe, la pauvreté et la religion en sont des thèmes majeurs.

Amar Singh Chamkila est aussi connu pour ses musiques de films. En Inde, l'industrie Bollywood végète un peu au milieu des années 1980, se perd dans l'accumulation de scénarios similaires, mais garde bel et bien son influence. Les titres «Pehle Lalkare Naal» et «Mera Jee Karda», tous deux présents sur les bandes originales de films sortis en 1987, achèvent d'asseoir sa domination sur le marché de la musique du Pendjab. De quoi faire des jaloux?

Aujourd'hui encore, plusieurs acteurs de la musique de l'époque jurent qu'un fort ressentiment envers Amaz Singh Chamkila et son hégémonie sur le marché aurait sévi, certains concurrents l'accusant de monopoliser les ventes. Ajoutez à cela les plaintes des oreilles les plus chastes et les plus dures: il n'en faut pas moins pour qu'il soit convoqué devant un comité religieux sikh chargé de juger la gravité de ses offenses musicales.

La comparution a lieu au temple d'Or à Amritsar, dans le Pendjab, haut lieu spirituel sikh, enceinte sacrée et imposante, depuis lequel les autorités règnent avec sévérité. Le chanteur y demande pardon pour ses entorses à la bienséance, rappelle le comité à ses textes les plus raisonnables, comme le succès Talwar Main Kalgidhar Di Haan. Il en ressort libre, mais l'avertissement est limpide.

Différentes pistes crédibles

Quelques mois plus tard, Amar Singh Chamkila se rend à Mehsampur. Un jeune homme natif du village et ayant émigré au Canada y fait son grand retour pour se marier. Le 8 mars 1988, c'est la cérémonie de pré-mariage. Chamkila et son groupe, dont sa femme, doivent s'y produire. Ils arrivent à 14h, sortent de leur véhicule. La suite est floue.

Plusieurs motos, chacune chevauchée par deux hommes, font irruption dans la rue, s'arrêtent à leur hauteur, et mitraillent le groupe, faisant quatre morts et taire les voix d'Amar Singh Chamkila et d'Amarjot Kaur à jamais. Il est presque admis que les motivations de cet assassinat sont politico-religieuses. Au vu du contexte, des menaces reçues et du statut du musicien, la piste de l'acte commandité en haut lieu n'a rien de fantaisiste, au contraire. Mais serait-elle trop simple?

Plusieurs chercheurs et historiens évoquent également une hypothèse impliquant la famille d'Amarjot Kaur. Cette dernière a toujours chanté sans la bénédiction de ses parents, très conservateurs. Le déshonneur, son choix de s'unir à Chamkila, un membre de la communauté chamar et donc des Intouchables, caste inférieure, serait un mobile crédible. De là à tuer leur propre parente?

Enfin, il existe toujours la piste des musiciens rivaux, soutenue par l'entourage professionnel d'Amar Singh Chamkila, qui jure à chaque interview que la jalousie aurait fini par avoir sa peau. Il est peu probable qu'une version proche de la vérité éclate prochainement au grand jour.

Au Pendjab, la paix semble être revenue, en apparence. L'utopie d'un État sikh indépendant est désormais lointaine, mais il en faudrait peu pour raviver la flamme de l'indépendantisme. La région est l'une des plus miséreuses de l'Inde, et la volonté de conserver un statu quo social pousse les autorités à privilégier l'union, à ne pas déterrer les morts. Ni leurs assassins.

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